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Ésaü
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Jacob
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Marchadour Alain
Jacob et Ésaü (Gn 25)
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Jacob et Ésaü : quelle est la signification de cet étrange récit ?
 

La littérature est pleine de récits mettant en scène deux frères ou deux sœurs dans des rôles souvent opposés. Les frères jumeaux forment un couple idéal pour décrire des destinées qui divergent et s'excluent, tels Romulus et Remus, les fondateurs de Rome et, dans la Bible, Caïn et Abel ou Jacob et Ésaü. À travers ces récits fortement légendaires, les peuples parlent de leur histoire et de leurs origines.

Avant la naissance

Le récit de la première rivalité de Jacob et d'Ésaü, en Genèse 25,21-34, se divise en deux parties doubles. La première (v. 21-23) précède leur naissance. Ces quelques mois sont ici d'une importance essentielle pour leur destinée futur. Avant même d'être nés, les deux enfants sont l'objet d'un traitement exceptionnel. Ils sont d'abord, à la différence des autres enfants, le résultat d'un don direct de Dieu : « Isaac implora le Seigneur pour sa femme, car elle était stérile. Le Seigneur eut pitié de lui et sa femme devint enceinte » (v. 21).

Puis, encore dans le ventre de leur mère, leur comportement étrange décourage déjà leur mère : « Ses fils se heurtaient en son sein et elle s'écria : S'il en est ainsi, à quoi suis-je bonne ? » (v. 22). Le Seigneur intervient une seconde fois pour donner le sens de ce conflit : « Deux peuples se détacheront de tes entrailles; l'un sera plus fort que l'autre; le grand servira le petit » (v. 23). Cette première partie est toute dominée par le Seigneur, acteur principal qui comble le manque, la stérilité, et qui interprète par avance l'énigme du conflit et de la rivalité entre les frères. Du coup, le parcours des deux enfants perd la dimension improbable et hasardeuse qu'il devrait avoir: tout est tracé d'avance. La révélation qui surplombe l'histoire humaine enlève l'essentiel du suspense : tout est écrit dans le ciel.

La naissance et la jeunesse

La seconde partie du récit (v. 24-34) vient heureusement nuancer cette lecture théologique. Dès la naissance des enfants, chacun apparaît avec sa marque propre : Ésaü qui sort le premier est roux, velu comme une bête. Jacob est décrit par une marque de combativité : « il sort, la main agrippée au talon de son frère ».

Le narrateur joue sur le double sens du mot Jacob : talon se dit ageb et le verbe agab signifie supplanter, tromper. Ainsi son destin semble écrit jusque dans son nom;

Mais la suite du récit montre que la liberté humaine garde toute sa place dans le parcours de chacun des enfants. L'oracle initial qui annonce leur rivalité leur reste étranger : ils ignorent la révélation faite à leur mère. Les deux enfants sont décrits par des traits stéréotypés : l'un est le chasseur habile, l'autre le sédentaire malin. Le premier a la préférence du père : comme chasseur, il se situe dans le groupe des hommes; le second a la préférence de la mère : comme les femmes, il vit sous la tente et prépare le repas.

Déjà à ce stade de l'histoire, ni l'un l'autre ne sont plus des enfants; ce sont des « jeunes gens ». Mais pour comprendre l'intrigue du récit, il faut réaliser que le tournant de leurs destins va se jouer, non sur l'oracle initial mais sur une histoire tout à fait ordinaire, comme chaque enfant pourrait en connaître. C'est pour une histoire de repas, de plat de lentilles, qu'Ésaü va perdre son droit d'aînesse. Dieu n'intervient en rien dans cette décision. Ésaü est affamé et choisit de vendre son droit d'aînesse plutôt que de supporter plus longtemps la faim. Le narrateur, au lieu de légitimer ce geste par un plan préétabli de Dieu, souligne la part de liberté et même de sottise qui préside au renversement de hiérarchie entre les deux frères : « C'est ainsi qu'Ésaü méprisa le droit d'ainesse. »

Deux lectures possibles

Le récit de la naissance puis de l'enfance de Jacob et Ésaü est ouvert sur deux lectures possibles. La première, plus théologique, voit en eux des figures fondatrices. Jacob, ancêtre d'Israël, bien que né en second, est choisi par Dieu, comme le peuple d'Israël est l'objet d'une préférence inexplicable. Ésaü est l'ancêtre des Édomites, un royaume plus ancien, et pourtant soumis aux rois de Juda lorsque l'écrivain biblique raconte l'histoire des ancêtres. Rien d'étonnant alors qu'il ait voulu projeter dans le temps des commencements la supériorité de Jacob (des Israélites) sur Ésaü (les Édomites). Il justifiait ainsi théologiquement un état de fait.

La seconde lecture parcourt pas à pas les péripéties de la naissance et de la vie des deux enfants. Il s'agit alors, non plus de plan tracé d'avance, mais du jeu subtil et complexe des libertés, de l'intelligence, des erreurs. Jacob est l'homme de la ruse, et il saura en user et en abuser. Habitué à vivre sous la tente autour des femmes, il partage avec elles le secret, la malice et l'habileté. Ésaü, habile à la chasse, se fait tromper par l'homme des tentes, le « supplanteur ». Il le sera encore en d'autres circonstances, comme lorsque Jacob lui prendra son vêtement pour lui voler la bénédiction du père, autour d'un bon repas d'ailleurs. L'histoire de Jacob est faite d'astuce, de ruse, de tromperie, et c'est dans ce parcours tortueux que Dieu écrit l'histoire.

© SBEV. Alain Marchadour

 

 
Gn 25
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org