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Légasse Simon
L'enfant dans la Bible
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Quelle est la place des enfants dans la Bible ?
 

D'après l'Ancien Testament, l'enfant est un don de Dieu et il doit, devenu adulte, retourner à Dieu dans la plénitude consciente de son humanité. L'intérêt qu'on lui porte est en définitive orienté vers ce but.

L'enfant, un don de Dieu

L'enfant est d’abord un cadeau de Dieu : « Qui sont ceux que tu as là ? demande Ésaü à son frère Jacob. – Ce sont les enfants que Dieu a donnés à ton serviteur » (Gn 33,5). D'où les noms propres formés avec le verbe « donner » (nathan), comme Jonathan ou Nathanaël (« Dieu a donné », Dieudonné) ou encore Nathan et Matthieu (« Don de Dieu »). La stérilité, privation de ce don, est insupportable aux femmes israélites, telle Rachel (Gn 30,1) ou Anne (1 S 1,4-11). On voit parfois dans cette stérilité un châtiment de Dieu (Gn 20,17-18).

Au contraire, la postérité est joie parce que signe de bénédiction divine : « Voici, c'est un héritage du Seigneur que des fils, une récompense que le fruit des entrailles » (Ps 127,3). Et quand un prophète décrit le bonheur final de Jérusalem, il annonce que « les places de la ville seront remplies de petits garçons et de petites filles qui s'y amuseront » (Za 8,5).

L'Israélite n'ignore pas la tendresse envers les enfants. L'amour de Jacob pour Benjamin, son dernier-né, cet enfant que « son père aime » (Gn 44,20), n'a d'égal que la pitié qu'on éprouve pour les enfants victimes de la guerre et de la famine, ces petits enfants qui « tombent d'inanition au coin des rues » (Lm 2,11-12.19). C'est pourquoi le pire châtiment qu'on puisse souhaiter aux ennemis, c'est qu'ils voient leurs enfants écrasés sous les yeux des parents (Is 13,16; voir aussi Os 14,1) ou la tête fracassée contre des rochers (Ps 137,9).

Une éducation « à l'ancienne »

Pourtant l'attention aux enfants dérive avant tout de la conscience d'une grave responsabilité. L'éducation donnée doit former non seulement un homme, mais un serviteur de Dieu et un fidèle de sa Loi. Huit jours après sa naissance, l'enfant est agrégé au peuple de Dieu par la circoncision (Gn 17,12; Lv 12,3). Dès qu'il en est capable, il découvre peu à peu, dans la vie familiale, les rites religieux que son père lui explique en répondant à ses questions (Ex 12,26; Jos 4,21-24) et en lui inculquant les commandements donnés par Dieu (Dt 6,7). Les écoles, dont la Bible ne parle pas, existaient sûrement, bien avant l'ère chrétienne (cf. Si 51,23).

L'œuvre d'éducation s'impose, car « l'enfant n'est qu'un être imparfait » (J. Dupont); bien plus, il participe dès la naissance à la méchanceté commune (Ps 51,7), comme l'illustrent les gamins irrévérencieux qui encourent la vengeance d'Élisée (2 R 2,23-24). L'enfant et l'adolescent sont aussi le type de l'homme écervelé (Sg 12,24-25; 15,14), celui dont on ne voudrait pas comme prince (Is 3,4; Qo 10,16). Les documents de Qumrân excluent Ies mineurs de la communauté et, comme plus tard tel rabbin, n'hésitent pas à mettre sur le même plan les enfants et les fous.

On comprend, dans ces conditions, que l'enfant doive être sévèrement éduqué. « La folie est liée au cœur de l'enfant; le fouet de la discipline l'éloignera de lui » (Pr 22,15). Méthode énergique qui traduit le véritable amour paternel, car « celui qui ménage son bâton hait son fils, mais celui qui l'aime s'applique à le corriger » (Pr 13,24). Donc, « meurtris ses côtes tant qu'il est petit, de peur qu'il ne s'entête et ne refuse de t'obéir » (Si 30,12). Dieu d'ailleurs ne fait pas autrement : « Le Seigneur châtie celui qu'il aime, comme un père l'enfant qu'il chérit » (Pr 3,12, repris en He 12,5-6).

Et dans le Nouveau Testament ?

Le Nouveau Testament n'offre pas d'enseignement sur l'éducation des enfants, sinon celui qu'il reçoit de l'Ancien, encore que cela ne soit guère développé et qu'on s'en tienne, quand on en parle, aux consignes sur la docilité et l'obéissance de la part des enfants, sur la sévérité de la part des parents, quitte à faire ressortir qu'il est une façon chrétienne de les pratiquer: « Enfants, obéissez à vos parents, dans le Seigneur, car cela est juste. « Honore ton père et ta mère »... Et vous, parents, n'exaspérez pas vos enfants, mais usez, en les éduquant, de corrections et de semonces qui s'inspirent du Seigneur » (Ep 6,1-2.4 ; voir aussi Col 3,20). On ne s'étonnera pas que l'enfant Jésus ait été sous cet aspect un enfant modèle, soumis à ses parents (Lc 2,51), tout en sachant revendiquer l'autonomie que lui confère sa dignité de Fils de Dieu (Lc 2,41-50).

L'enfant inachevé

Saint Augustin note dans ses Confessions (I,7,11) : « C'est la faiblesse des membres des enfants qui est innocente, non l'âme des enfants ». Pourtant d'autres Pères de l’Église n'ont pas manqué d’idéaliser l'enfant en lui attribuant des qualités morales spécifiques : humilité, douceur et, avant tout, innocence. Par là, ils ne faisaient que suivre une mentalité largement répandue chez les anciens, Grecs et Romains. Mais leurs prédécesseurs, les écrivains du Nouveau Testament, ne les incitaient pas à s'engager sur cette piste. C'est à peine si Paul y fait quelques pas timides quand il écrit : « Frères, ne vous montrez pas enfants en fait de jugement (par votre immaturité religieuse); de petits enfants pour la malice, soit, mais pour le jugement montrez-vous des hommes mûrs (1 Co 14,20).

Ailleurs on voit à plusieurs reprises que les premiers écrivains chrétiens ne portaient pas sur les enfants un regard différent de celui des auteurs de l'Ancien Testament. Naturellement immature, l'enfant apparaît chez eux comme l'image de l'immaturité chrétienne, celle des Corinthiens, par exemple, auxquels Paul s'adresse « comme à des petits enfants dans le Christ », inaptes à recevoir un enseignement supérieur: « C'est du lait que je vous ai donné à boire, non une nourriture solide; vous ne pouviez encore la supporter. Mais vous ne le pouvez pas davantage à présent » (1 Co 2,1-2 ; voir aussi He 5,12-14).

L'enfant, c'est aussi le type de l'inconstance, la figure de ceux qui se laissent « ballotter et emporter à tout vent de doctrine », prêts à adhérer au dernier discours entendu, sans réflexion critique (Ep 4,14). Paul, qui sait que l'enfant est inachevé, lui compare la situation imparfaite du chrétien dans ce monde : « Lorsque j'étais enfant, je parlais en enfant, je pensais en enfant, je raisonnais en enfant. Une fois devenu homme, j'ai fait disparaître tout ce qui était de l'enfant. Aujourd'hui, certes, nous voyons dans un miroir, d'une manière confuse; mais alors ce sera face à face » (1 Co 13,11-12).

L'enfant symbole de foi...

Une seule fois Jésus présente les enfants sous un jour plutôt négatif, dans une parabole, pour traduire le refus des messagers de Dieu chez ses compatriotes (Mt 11,16-19). Partout ailleurs dans les évangiles, les enfants sont l'objet de considérations positives. Mais dans quel sens ? Jésus, en idéalisant l'enfant, contredirait-il la tradition israélite ? Non, car jamais dans les évangiles l'enfant n'est présenté comme objet d'imitation pour ses qualités morales. Il est vrai qu'on pourrait s'y tromper en lisant certains passages.

Le plus connu (Mc 10,13-16) nous décrit la scène où l'on présente à Jésus des enfants et où il réagit à la rebuffade de ses disciples par une sévère mise au point. Elle est double dans Marc (10,14-15) et Luc (18,16-17) : une première parole justifie l'accès libre des enfants à Jésus par le fait que le Royaume de Dieu est pour leurs « pareils ». À quoi Jésus ajoute : « En vérité je vous le dis, quiconque n'accueille pas le Royaume de Dieu en enfant n'y entrera pas. »

On peut établir que cette seconde phrase a été introduite après coup dans l'épisode en question (Matthieu ne l'a pas en 19,13-15). Son rôle est d'expliciter, à l'intention des adultes, la leçon impliquée dans le verset précédent et l'ensemble veut dire que le Royaume de Dieu « appartient à ceux qui se montrent pareils à des petits enfants dans leur manière d’accueillir le don divin » (J. Dupont). Comment cela ? Non que les enfants comme tels possèdent des dispositions religieuses exceptionnelles, aptes à les identifier à ce don et à le recevoir dans la foi mieux que les adultes. C'est bien plutôt à titre de symbole que l'enfant intervient ici : parabole humaine, l'enfant, comme type du croyant, est celui qui a confiance en ses parents, en plus grand que lui, en ceux qui représentent pour lui puissance, savoir et secours. Ainsi doit être, sur le plan religieux, celui qui entend accueillir la volonté de Dieu, qui gouverne le monde et conduit les hommes à la perfection qu'il leur destine.

...et symbole d'humilité

C'est également comme symbole que l'enfant figure dans une autre scène, quand Jésus, pour contrecarrer l'ambition de ses disciples, appelle un enfant et le place au milieu d'eux. Chez Marc (9,37) et chez Luc (9,48), ce geste est suivi d'un commentaire qui paraît bien peu approprié au problème soulevé : « Quiconque accueille en mon nom un de ces petits enfants, c'est moi qu'il accueille; et quiconque m'accueille accueille Celui qui m'a envoyé » (Mc 9,37). Luc s'est efforcé d'arranger les choses en revenant, après cette parole, à la question de la grandeur et de l'humilité posée au début : « car celui qui parmi vous tous est le plus petit, c'est lui qui est grand » (Lc 9,48).

Matthieu fait mieux encore en renvoyant plus loin la parole sur l'accueil de l'enfant (18,5) et en faisant suivre la scène de l'enfant au milieu des disciples d'un commentaire qui répond directement à leur question sur « le plus grand dans le Royaume des Cieux » : « En vérité je vous le dis, si vous ne retournez à l'état des enfants, vous ne pourrez entrer dans le Royaume des Cieux. Qui se fera petit comme ce petit enfant-là, voilà le plus grand dans le Royaume des Cieux. » La dernière phrase donne la clé du rôle que les évangélistes, dans ces passages cités, font jouer à l'enfant : l'homme adulte, s'il veut accéder à la vraie grandeur, celle que Dieu mesure, doit atteindre dans son cœur et dans sa vie la « petitesse », disons l'humilité, dont l'enfant, parce qu'il est petit physiquement, est l'image la plus accomplie.

Le privilège des petits enfants

Mais revenons à la scène de Jésus entouré d'enfants et rappelons la première phrase par laquelle il corrige l'attitude de ses disciples : « Laissez venir à moi les petits enfants; ne les empêchez pas, car c'est à leurs pareils qu'est le Royaume de Dieu » (Mc 9,14). N'y-t-il pas là une retouche, de manière à rendre cette parole plus utile aux lecteurs de l'Évangile ? Car dans les Béatitudes Jésus dit : « Heureux les pauvres, car le Royaume de Dieu (ou des Cieux) est « à eux » (Mt 5,6) ou « à vous » (Lc 6,20), non « à leurs (vos) pareils ». Et ailleurs Jésus montre qu'il s'intéresse aux enfants pour eux-mêmes et non pour ce qu'ils représentent quand il déclare, après avoir embrassé l'un d'eux, « Celui qui accueille en mon nom un de ces petits enfants, c'est moi qu'il accueille » (Mc 9,37).

Rien n'indique que les pauvres possèdent quelque vertu particulière qui leur vaut d'entrer dans le Royaume de Dieu et rien n'autorise à croire que Jésus ait eu, sur les enfants, d'autres vues que celles de son milieu. La raison de ces privilèges n'est pas à chercher dans l'homme mais en Dieu, dans son amour compatissant, gratuit et protecteur « à l'égard de ce qui est petit, de ce qui ne compte pas aux yeux du monde: cette prédilection que les pauvres partagent avec les petits enfants » (J. Dupont).

Et « ces petits »

Jésus dans l'évangile emploie une expression dont il a, semble-t-il, la paternité, quand il désigne une certaine catégorie du nom de « petits » ou de « tout-petits ». Bien qu'on se méprenne souvent à ce sujet, ce ne sont pas des enfants, car les traits qui les caractérisent ne s'appliquent qu'à des adultes.

On y reconnaît d'abord les classes inférieures de la population juive qui entouraient Jésus, avec leur manque de culture religieuse, leurs déficiences en matière de loi et de morale, « brebis sans berger » (Mc 6,14), vouées à l'incurie des dirigeants. Jésus leur apporte protection et réconfort en leur assurant, en retour de leur foi confiante (Mc 9,42), le salut qui vient de Dieu.

Mais voici que dans l'Église se dessine une catégorie qui n'est pas sans ressembler à ces délaissés auxquels Jésus accordait ses préférences. Les évangélistes recueillent alors le message de Jésus sur « ces petits » pour l'adapter à la communauté chrétienne et à ses problèmes de l'heure. C'est la mise en garde contre le scandale des faibles (Mc 9,42) qui préoccupe les trois évangiles synoptiques, lesquels partagent sur ce point les mêmes soucis que Paul à l'égard de ces chrétiens fragiles que la charité demande de ménager (1 Co 8 ; Rm 14 - 15,3). Les ménager, mais aussi les poursuivre d'une inlassable recherche quand leur faiblesse les aura égarés hors des sentiers de Dieu (Mt 18,10-14).

« Ces petits », « ces plus petits d'entre les frères » de Jésus, ce sont encore les pauvres, les malades, les prisonniers, ceux dont le soin constitue le critère définitif de la fidélité au Christ, tant et si bien qu'il considère comme fait à lui-même ce qui est fait pour eux (Mt 25,31-46 ; voir aussi 10,42). Ce sont aussi ces « tout-petits » ou mieux, ces « simples », ceux qui, à l'écart de toute compétence religieuse sûre d'elle même, ont été aptes à recevoir, dans le creux d'une conscience humble et avide des dons de Dieu, la lumière qu'apporte le Christ: « Je te loue Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents et les as révélées aux simples » (Mt 11,25).

Et le baptême des petits enfants

La question du baptême des petits enfants ne peut être résolue en faisant appel au Nouveau Testament. On peut répéter ici une remarque déjà faite : là où le Nouveau Testament parle d'enfants, il n'est pas question de baptême, et quand le Nouveau Testament traite du baptême, les enfants sont absents. Il est tout à fait possible qu'en baptisant des familles entières, les apôtres et les premiers missionnaires aient baptisé les enfants en bas âge, encore que les preuves explicites manquent à ce propos. Le fait que Jésus accorde aux enfants libre accès auprès de lui ne peut passer pour un argument péremptoire en faveur du baptême des petits enfants et il n'est aucunement sûr que les évangélistes y aient songé en rapportant cet épisode, eux qui l'ont orienté vers la conduite des chrétiens adultes.

Sans nier que l'attitude de Jésus envers les enfants ait favorisé par la suite leur admission au baptême, on aura un meilleur argument en faisant appel à la gratuité absolue des dons de Dieu en Jésus, telle que la souligne avec force le Nouveau Testament Le petit enfant, faible et sans « avoir », ne sollicite-t-il pas tacitement, plus que tout autre, l'intervention généreuse de la grâce ?


© SBEV. Simon Légasse

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org