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Fêtes juives
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Gruson Philippe
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Marchadour Alain
Les principales fêtes juives
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Les plus anciens calendriers rituels de la Bible, peu après celui de Gézer, fixent les trois grandes fêtes de pèlerinage selon ces travaux des champs...
 

L'une des plus anciennes inscriptions trouvées en Israël, à Gézer, au sud de Lod, est un calendrier, ou plutôt une liste des travaux des champs selon les mois. Cette petite pierre, gravée par un élève-scribe cananéen au Xe siècle, nous apprend que l'année était répartie en douze mois, et rythmée par les travaux des champs : récolte, semailles, semailles tardives, cueillette du lin, moisson des orges, autres moissons, vendanges, cueillette des fruits d'été. Souvent des récits bibliques donnent des dates semblables : Ruth et Noémi « arrivèrent à Bethléem au début de la moisson de l'orge » (Ruth 1,22) ; « À l'époque de la moisson des blés, Samson rendit visite à sa femme » (Juges 15,1). En fait, Israël ne connaît guère que deux saisons réelles: celle des pluies et du froid, d'octobre à mars, et la saison sèche et chaude, d'avril à septembre.

Les plus anciens calendriers rituels de la Bible, peu après celui de Gézer, fixent les trois grandes fêtes de pèlerinage selon ces travaux des champs : « Tu observeras la fête des Pains sans levain... comme je te l'ai ordonné, au temps fixé du rnois des Épis. Tu observeras la fête des Moissons, des prémices de ton travail, ainsi que la fête de la Récolte, au commencement de l'année » (Ex 23,15-16). Il s'agit des trois fêtes agraires les plus anciennes d'Israël : celle des pains d'orge azymes en mars-avril, celle des blés, sept semaines plus tard, en mai-juin et la fête de la récolte des fruits en septembre-octobre.

Quand commençait l'année ? En automne, après les dernières récoltes et avant les premières pluies. Mais, peu avant l'Exil, les Babyloniens ont imposé à Israël leur calendrier commençant au printemps, et aussi les noms de leurs mois devenus ceux du calendrier juif actuel. La loi sur la Pâque insiste pour imposer cette réforme : « Ce mois (de la Pâque : nisan) sera pour vous le premier des mois ; c'est lui que vous mettrez au commencement de l'année » (Ex 12,2). Mais cela n'a pas empêché Israël de continuer à fêter le Nouvel An (Rosh hashana) à l'automne.

Le calendrier biblique est luni-solaire : ses mois suivent le cycle de la lune, tandis que l'année suit le soleil, à partir des équinoxes de printemps ou d'automne. Mais les deux cycles ne correspondent pas : celui du soleil dure 365 jours un quart, et celui de la lune environ 29 jours et demi; 12 lunaisons font donc 354 jours et presque 9 heures. Pour rattraper les 10 ou 11 jours de retard, on ajoute dans le calendrier juif, certaines années, un treizième mois (veadar) : sept fois tous les 19 ans. Ce fut le cas en mars 1986. Le rabbin Gamaliel, vers l’an 100 de notre ère, écrivait aux communautés juives de Babylonie : « Nous vous informons que les agneaux sont encore trop tendres et les poulets trop petits; le grain n'est pas mûr. Aussi nous a-t-il semblé bon, à moi et à mes collègues (du Sanhédrin), d'ajouter trente jours à cette année ». Dans tous les pays, les Juifs observent exactement le même calendrier.

Puisque les dates des fêtes dépendent de la lune, il faut observer soigneusement chaque nouvelle lune, chaque début du mois. Le Talmud rapporte que chaque nouvelle lune visible à Jérusalem était annoncée par des feux allumés sur les sommets, de loin en loin, jusqu'en Babylonie. Chaque mois, nouvelle lune (néoménie) et pleine lune étaient fêtées. Les prophètes d'ailleurs critiquent ces fêtes (Amos 8,5; Isaïe 1,13-14). Primitivement, jusqu'à l'exil, le sabbat désignait uniquement cette pleine lune, la fête du 15 de chaque mois, avant de désigner tous les septièmes jours. Deux grande fêtes tombent à la pleine lune des équinoxes : la Pâque, le 15 nisan et la fête des Tentes, le 15 tishri.

La Pâque

Cette fête célèbre comporte essentiellement deux rites alimentaires différents : l'agneau rôti et les pains azymes. Les textes anciens parlent de la fête des Azymes comme de la première des trois fêtes de pèlerinage, mais ne mentionnent pas la Pâque (Ex 23,15), ou en parlent séparément (Ex 34,25). Il faut donc distinguer la fête familiale où l'on mangeait l'agneau, de la fête des Azymes, au sanctuaire, pendant une semaine.

L'agneau pascal : pessah

Cette fête suppose une population de pasteurs. Au printemps, avant la transhumance, chaque famille immole une jeune bête (agneau ou chevreau) pour obtenir de Dieu la sécurité et la fécondité du troupeau. On marque de son sang les montants de la porte ou les piquets de la tente, pour éloigner les esprits mauvais. Puis on mange la bête rôtie, en tenue de marche : ceinture, sandales et bâton. On mange avec des herbes du désert et du pain de nomade, sans levain. Ce méchoui nocturne a lieu à la première pleine lune de printemps, la nuit la plus claire.

 

Cette fête où le clan renouvelle son unité dans le repas partagé a pris un jour un sens nouveau. Partis au désert pour célébrer le rite des ancêtres comme ils le faisaient chaque année depuis leur installation en Égypte, les hébreux, cette fois-là, ne sont pas rentrés en Égypte. Ce départ sans retour a transformé un rite lié au rythme des saisons en une fête historique. Désormais Israël commémore la sortie historique du peuple hébreu. Il se souvient par la célébration pascale qu'au milieu du 13e siècle il a été libéré de la servitude des égyptiens et qu'il est entré au service de Yahvé son Dieu. « Quand vos fils vous diront : que signifie pour vous ce rite ? Vous leur direz : c'est le sacrifice de la Pâque pour Yahvé, qui a passé au-delà des maisons des israélites en Égypte, lorsqu'il frappait l'EÉgypte, mais épargnait nos maisons » (Ex 12,26-27).

Les azymes : massoth

Lorsque les hébreux sont entrés dans le pays de Canaan, ils se sont trouvés en présence d'une civilisation pleine d'attraits. Face à la séduction de certaines fêtes païennes, ils se sont comportés très habilement. Plutôt que de rejeter, ils ont retenu certaines pratiques en les rattachant à leur propre histoire. Ainsi les paysans de Canaan avaient l'habitude, au début de la fête de la moisson des orges, de manger des pains faits à partir de grains nouveaux, et donc sans le levain venu de l'ancienne récolte.

Devenant à son tour un peuple de paysans, Israël a recueilli cette fête. Mais il en a changé la signification : il l'a reliée aux événements fondateurs de la sortie d'Égypte : « Vous observerez la fête des azymes, car c'est en jour-là que j'ai fait sortir vos armées du pays d'Égypte » (Ex 12,17). Le pain sans levain n'est plus le symbole d'un nouveau commencement du rythme de la nature, c'est le souvenir célébré de la détresse du temps de l'Égypte et de la bonté de Dieu : « Pendant sept jours tu mangeras des azymes, un pain de misère, car c'est en toute hâte que tu as quitté le pays d'Égypte : ainsi tu te souviendras, tous les jours de ta vie, du jour où tu sortis du pays d'Égypte » (Deut 16,3).

La jonction des deux fêtes, Pâque et Azymes, se fit peut-être à l'occasion de la réforme de Josias en 622 (2 Rois 23,21-23), à moins que ce ne soit plus tard, au retour d'Exil.

Au fil des siècles, le souvenir de la libération d'Égypte s'est enrichi d'autres libérations et surtout du retour d'Exil, nouvel Exode. Si bien que la Pâque est devenue la fête nationale d'Israël, le mémorial et la promesse de l'indépendance. On comprend que, sous la domination romaine, cette fête soit devenue l'occasion de soulèvements politico-religieux.

La fête de la Moisson ou des Semaines : Shavouoth

Comme tous les peuples, Israël a fêté la moisson; on connaît le psaume : « Qui a semé dans les larmes moissonne dans la joie... on revient avec joie, chargé de gerbes » (Ps 126,5-6). Cette deuxième fête de printemps célèbre la fin de la moisson des blés et consiste en une offrande de prémices au Seigneur. C'est à cette occasion que chaque paysan vient dire, devant le prêtre : « Mon père était un Araméen errant... et maintenant, voici que j'apporte les prémices des fruits du sol que tu m'as donné, Seigneur » (Dt 26,5-10).

L'offrande nouvelle consistait à apporter au sanctuaire deux pains de blé au levain, ce qui est rare dans le culte; contrairement à la fête des Azymes, on offre au Seigneur le pain levé de tous les jours. Cette fête de prémices tombe sept semaines après la Pâque, ou, plus exactement, le 50e jour; d'ou son nom hébreu de fête des (sept) semaines (shavouoth) et son nom grec de « cinquantaine » ou Pentecôte (Pentécostê).

En effet d'après Ex 19,1 les Israélites sont arrivés au Sinaï le 3e mois. Sept semaines environ après la sortie d'Égypte, Dieu donne sa Loi et fait alliance avec Israël. Dans les derniers siècles avant Jésus, la fête des Semaines célèbre le don de la Loi et l'Alliance. C'est d'ailleurs à cette fête que les Esséniens de Qûmran renouvellent leur engagement dans l'Alliance. Ils ne font qu'appliquer la Loi : « Tu célébreras pour Yahvé ton Dieu la fête des Semaines : tu te souviendras que tu as été en servitude au pays d'Égypte et tu garderas ces lois pour les mettre en pratique » (Dt 16,9-12).

La Pentecôte chrétienne, un peu plus tard, célèbre le don de l'Esprit Saint : il est la Loi nouvelle gravée dans les cœurs des croyants.

La fête des Tentes : Soukkoth

Après tous les travaux des champs et la cueillette des fruits, après les vendanges surtout, a lieu cette fête de la Récolte (Lv 23,16), juste au commencement de l'année, le 15 tishri. Inutile de dire que le vin nouveau rendait cette fête fort joyeuse. À Silo, par exemple, les filles font des danses rituelles dans les vignes (Juges 21, 20-21) et le prêtre Éli imagine un peu facilement qu'Anne a trop bu (1 S 1, 12-16). Cette grande fête annuelle est la plus populaire ; on l'appelle couramment « la fête du Seigneur » (Juges 21,19; Osée 9,5).

La loi parle de la fête des Tentes, ou plutôt des huttes : Soukkoth. « Vous habiterez sept jours sous des huttes, afin que vos descendants sachent que j'ai fait habiter sous des huttes les Israélites, quand je les ai fait sortir du pays d'Égypte ». Il peut s'agir des cabanes que dressent, aujourd'hui encore, certains paysans, au milieu de leurs vignes et vergers : ils peuvent y faire la sieste et même y dormir pour mieux surveiller leur bien (cf Is 1,8). L'explication par les cabanes de l'Exode semble artificielle, car le désert ne fournit guère de branchages ! Tous les nomades utilisent au contraire la tente, d'où le nom que la tradition finira par imposer : fête des Tentes.

Parmi les fêtes de Soukkoth rapportées par la Bible, celle de la réforme d'Esdras est importante. À côté de la célèbre lecture publique de la Loi, on retrouve les réjouissances traditionnelles (Ne 8, 9-12) et surtout 1'habitation dans des cabanes pendant une semaine : « Sortez dans la montagne, rapportez des feuillages d'olivier, d'arbre à huile, de myrte, de palmier et d'arbres touffus pour faire des cabanes, comme cela est écrit». Alors le peuple sortit et rapporta de quoi faire des cabanes, chacun sur sa terrasse, dans leurs cours et dans les cours de la Maison de Dieu, ainsi que sur les places… Ce fut une très grande joie » (Ne 8,15-18).

On connaît mieux le déroulement de cette fête au temps de Jésus. Le premier soir, on allume quatre grands candélabres dans le parvis des femmes et l'on chante en dansant, accompagné par les lévites musiciens. C'est l'origine des danses qui existent encore dans les Synagogues, le huitième jour, appelé « Simhat Torah », « joie de la Torah », parce que ce jour-là on achève la lecture du Deutéronome et l'on recommence celle de la Genèse. Le premier matin, chacun vient au Temple avec une sorte de citron : l'étrog, et un bouquet tressé de petites branches de saule, de myrte et de Palmier: le loulav.

Le rite le plus populaire, bien qu'il ne soit pas prévu par la Loi, est celui de la libation d'eau. Chacun des sept jours de la fête, le grand prêtre, escorté d'une foule en liesse, descend au bassin de Siloé, au sud du Temple, pour y puiser de l'eau, puis la ramène et la verse en libation sur l'autel, pendant qu'on chante : « Mayim, mayim... Vous puiserez de l'eau dans la joie, aux sources du salut » (Is 12,3). Ce rite demande à Dieu de donner sans tarder les précieuses pluies d'automne, après cinq ou six mois de sécheresse. Le Talmud affirme : « Celui qui n'a jamais vu la réjouissance du puisage de l'eau n'a pas vu la joie dans sa vie ».

Le Jour de l'an : Rosh hashana

Avant l'exil, l'année commençait à l'automne. Mais quand elle commença au printemps, on continua de solenniser l'ancien Jour de l'an, le 1er tishri. Seuls quelques textes tardifs du Pentateuque en parlent : « Le 7e mois, le 1er du mois, c'est pour vous un repos sabbatique, un mémorial d'acclamation, une réunion sacrée » (Lv 23,24); « c'est un jour d'acclamation » (Nb 29,1).

Les sonneries de shofar (corne de bélier) sont caractéristiques de cette fête qui célèbre la royauté de Dieu sur la création et sur Israël. Peut-être est-ce le reste d'une fête de Yahvé-Roi dont semblent parler certains textes, notamment des Psaumes. Ce jour-là, on chante : « Heureux le peuple qui sait t'acclamer, Seigneur; il marchera à la lumière de ta Face » (Ps 89,16) et on lit l'annonce d'une nouvelle alliance dans les cœurs (Jr 31,31-34). Cette fête ouvre les dix jours de pénitence pendant lesquels Israël se prépare au grand Pardon.

Le Jour du Pardon : Kippour

La fête de Kippour, 10 jours après le Nouvel An, est attestée dans la Bible à une date récente seulement, après la réforme d'Esdras (Lv 23,27-32). Le verbe kippèr signifie effacer, expier. C'est la fête du Pardon, jour de pénitence et de joie à la fois. On doit jeûner totalement pendant 24 heures, mais on prie en habits de fête blancs.

Le rituel de Lv 16 décrit deux sacrifices : un taureau est offert pour les péchés des prêtres et un bouc pour ceux du peuple. Le grand prêtre asperge de leur sang l'autel des sacrifices et aussi le Saint des Saints; c'est le seul jour de l'année où il y pénètre à deux reprises. Parce que le sang est la vie, ce rite obtient de Dieu le pardon (cf Lv 17,11).

Un autre rite, très populaire, suit cette expiation. Un autre bouc est amené devant le grand prêtre, qui lui impose les mains pour le charger de tous les péchés d'Israël. Puis un homme l'emmène dans le désert, à 6 km, au-dessus d'un précipice : c'est le fameux « bouc émissaire ». En fait ce bouc est envoyé au démon Azazel qui hante le désert (cf. Mt 12,43).

Kippour est « jour de grande joie pour Dieu », dans la tradition juive, puisque ce jour-là il voit les hommes se détourner de leurs fautes et revenir à lui. La longue liturgie synagogale consiste en confessions des péchés et en louanges de la miséricorde divine.

Le Talmud rappelle que Dieu ne pardonne les péchés envers autrui que si d'abord on s'est réconcilié, ou si du moins on a essayé de le faire. L'auteur de l'épître aux Hébreux compare le sacrifice de Jésus aux sacrifices de taureaux et de boucs de Kippour, qui existaient encore de son temps (He 9-10)

La Dédicace : Hanoukkah

C'est la seule fête qui commémore un événement historique précis et bien connu. Le 1er livre des Maccabées raconte comment Judas Maccabée purifia le Sanctuaire et inaugura le nouvel autel, le 25 kislev en 164 : trois ans jour pour jour après sa profanation par Antiochus Epiphane (1 M 4,36-59). Une légende explique pourquoi cette fête dure huit jours. En restaurant le Temple, on retrouva une fiole d'huile sacrée d'avant la profanation, qui permit de faire brûler miraculeusement, pendant huit jours, le grand chandelier.

On appelle souvent Hanoukkah la fête des lumières, car pendant ces huit jours on allumait des lampes, chaque soir, au Temple et dans les maisons, en en ajoutant une chaque jour. Aujourd'hui, les Juifs allument, au fil des huit jours, un chandelier à huit lampes ou bougies : la hanoukiah.

Pourim

Le fête de Pourim est fondée par le livre d'Esther, qu'on lit à la synagogue les 14 et 15 Adar. Cette fête provient des communautés juives de Perse dont elle célèbre une délivrance miraculeuse, grâce à Mardochée et à Esther. Le nom pourim est babylonien et signifie les sorts, les destinées (cf Esther 9,17-32). Il semble désigner une fête babylonienne très joyeuse, ce qui expliquerait les déguisements traditionnels et l'allure de carnaval de cette fête juive.

La fête est un élément indispensable dans la vie d'une communauté. À travers les célébrations festives, le peuple d'Israël donne sens aux temps forts de sa vie de paysan rythmée par les semailles et les récoltes. Le rattachement de ces fêtes à l'histoire du Salut en fait des « rafraîchisseurs de mémoire », qui relient Israël à son histoire fondatrice et cimentent la communauté croyante.

Ce phénomène mérite d'être souligné car il révèle l'originalité de l'expérience religieuse d'Israël. En effet, jusque là Israël, comme ses voisins, localisait Dieu soit dans les temps fondateurs où les dieux ont été engendrés, soit dans les lieux sacrés où les dieux se manifestent, soit dans la nature où la mort et la vie se succèdent mystérieusement au rythme des saisons. La révélation du Sinaï bouleverse cette vision puisque désormais Dieu se révèle là où jamais les hommes ne l'auraient cherché spontanément : dans l'histoire. « Je suis qui je serai » : Dieu vient faire route avec les hommes; l'histoire devient une histoire sainte où Dieu dit sa présence. L'historicisation des fêtes est une des conséquences de cette révélation de Dieu.

© SBEV. Philippe Gruson et Alain Marchadour

 
 
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