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Juifs
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Mort de Jésus
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Marchadour Alain
Les Juifs et la mort de Jésus (Mt 27-25)
Théologie
 
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« Nous prenons son sang sur nous et sur nos enfants » (Matthieu 27,25). Cette phrase a eu des conséquences dramatiques...
 

« Nous prenons son sang sur nous et sur nos enfants » : Matthieu est le seul des évangélistes à rapporter cette réponse du peuple d'Israël à Pilate qui se disculpe de la mort de Jésus en s'en lavant les mains (Matthieu 27,25). Cette phrase a eu des conséquences insoupçonnables, puisque les persécuteurs des Juifs (souvent des chrétiens) y ont parfois puisé une justification de leur comportement : s'étant maudits eux-mêmes, les Juifs ne faisaient que recueillir au cours des âges les fruits de leur libre décision. Quel est le sens de ce texte ? Comment une telle interprétation a-t-elle pu en être donnée ?

La phrase dans l'évangile de Matthieu

Dans Matthieu, c'est le peuple d'Israël en son ensemble qui prend sur lui cette sentence. Il ne s'agit pas à proprement parler d'une malédiction, mais d'une prise de responsabilité engageant la communauté d'Israël contemporaine de Jésus. L'expression : « Sur nous et sur nos enfants » désigne la communauté avec ses liens de solidarité dans le bien et le mal et non les descendants du peuple d'Israël.

Cette généralisation de Matthieu ne correspond pas à la vérité historique, puisque seuls quelques uns des Juifs du premier siècle ont eu des responsabilités dans la mise à mort de Jésus. Mais elle est tout à fait logique avec la théologie de Matthieu qui donne ici un caractère solennel et définitif, à un refus qui parcourt l'évangile en son entier. Le rejet de Jésus, inauguré dès sa naissance, reçoit une consécration définitive. Il aboutit, pour Matthieu, à la ruine du temple et la destruction de Jérusalem. Matthieu ne vise pas une élimination définitive d'Israël; il ne pense pas, non plus, à une punition valable pour l'éternité. Il est encore moins question d'une malédiction autorisant les chrétiens à mépriser ou à maltraiter le peuple juif.

La phrase dans la tradition

Pourtant, jusqu'à une époque toute récente, cette phrase a souvent servi à fonder une malédiction éternelle du peuple juif. Origène, commentant ce verset de Matthieu, dit : « Le sang est retombé non seulement sur ceux qui furent présents à ce moment-là, mais aussi sur toutes les générations des Juifs jusqu'à la fin du monde ». Saint Thomas d'Aquin affirme dans le même sens : « Jusqu'à ce jour, cette imprécation continue à peser sur les Juifs et ils ne peuvent se débarrasser du sang du Seigneur ». Plus près de nous, un catéchisme de 1947 commente ainsi là réponse du peuple juif à Pilate : « Ce cri inaugure l'étrange et maudite destinée des Juifs ». Il ne sert à rien de multiplier les citations. Il est plus important de réfléchir sur cette dérive du texte dans un sens tout à fait étranger à Matthieu.

Une phrase... devenue folle

Matthieu lui-même prend des libertés avec la vérité historique, puisqu'il généralise, en l'élargissant au peuple juif de son temps, une responsabilité limitée aux chefs religieux qui siégeaient dans le Sanhédrin, et sans doute partagée par une partie du peuple juif, venu à Jérusalem pour la fête de Pâque de cette année. Cela tient à son souci d'expliquer à ses lecteurs judéo-chrétiens le scandale du rejet de Jésus par son propre peuple. Ce ton doit aussi beaucoup aux relations conflictuelles entre les Juifs et les chrétiens, au moment de la rédaction des évangiles.

Cette tendance ira en se durcissant. La Bible, livre sacré, sera prise à la lettre. Cela explique que les chrétiens se soient parfois abrités derrière ce texte pour justifier les brimades contre les Juifs. Le nazisme, en prônant l'élimination de tous les Juifs, a montré jusqu'à quelles folies l'antisémitisme pouvait conduire. Aujourd'hui nous savons que la révélation n'a rien à voir avec de telles interprétations. Non seulement le peuple juif d'aujourd'hui n'est en rien responsable de la mort de Jésus, mais il reste le peuple de l'alliance, s'il est vrai que Dieu est fidèle à ses promesses. La réponse des Juifs à Pilate doit être située dans son temps. Les lecteurs que nous sommes ne doivent jamais oublier qu'ils partagent avec les Juifs une partie importante de l'alliance. La rupture entre Juifs et chrétiens à la fin du premier siècle n'y change rien. Montesquieu rapporte ce cri d'une jeune Juive persécutée au temps de l'Inquisition : « Ils nous font mourir, nous qui croyons ce qu'ils croient, parce que nous ne croyons pas tout ce qu'ils croient ». Les textes sortis de leur contexte peuvent dériver vers des chemins pervers. À nous d'être vigilants et de ne pas permettre que la Parole de Dieu soit détournée de son sens pour couvrir les déviations des hommes.

© SBEV. Alain Marchadour

 
Mt 27,25
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org