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Beaude Pierre-Marie
Matthieu : l’Église et le Royaume
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Est-il possible de demeurer juif quand on s'est converti à Jésus ?
 

L'évangile de Matthieu fut écrit pour des judéo-chrétiens. Dans sa forme définitive, il remonte aux années 85-90 et s'adresse à une communauté de croyants vivant en Galilée ou bien encore en Syrie. Peut-être ont-ils émigré de Jérusalem, après la destruction de cette ville par les Romains, en l'an 70.

La communauté de Matthieu a un problème à résoudre, un problème qu'on peut formuler ainsi : est-il possible de demeurer juif quand on s'est converti à Jésus ? Faut-il oublier tout ce passé du peuple choisi auquel on appartient ? Faut-il plutôt le gérer, comme un bien précieux dont il serait dommageable de se défaire ? L'évangile de Matthieu se présente comme une catéchèse visant à montrer qu'on peut conserver l'héritage juif quand on a donné sa foi en Jésus le Messie. En ce sens, Matthieu est à la fois très juif et très chrétien. Un rabbi pharisien le déclarerait hérétique, et un croyant venu du paganisme trouverait sa tournure d'esprit bien rabbinique !

Un tournant dans l'histoire

La communauté de Matthieu vit des jours délicats Le groupe de ceux qui croient en Jésus est maintenant bien connu. Il ne fait plus partie du judaïsme officiel, celui des Pharisiens. Il est interdit de Synagogue. Exclu, le groupe chrétien venu du judaïsme n'entend pas pourtant laisser l'héritage. Pour lui, Jésus accomplit l'histoire d'Israël; l'Écriture trouve son sens en lui. On comprend pourquoi Matthieu insiste tant sur l'accomplissement, cela lui permet de conserver les valeurs profondes de la religion juive pour tous ceux qui croient en Jésus. Le Messie n'est pas venu abolir mais accomplir (Mt 5,17).

À lire les violentes attaques contre les Pharisiens (Mt 23), on mesure bien ce qui sépare la pensée du Matthieu converti à Jésus (on pourrait dire son judéo-christianisme) et le judaïsme dans lequel il a été élevé. Ce chapitre très violent exprime la séparation douloureuse qui se fait en cette fin de premier siècle entre la Synagogue et l'Eglise : avec Jésus, les perspectives qui font l'originalité du judaïsme ont en effet basculé. Un simple exemple, celui de la Loi. Dans le judaïsme, elle est un don du ciel en faveur des hommes, et c'est sa pratique qui prépare au mieux à la venue du Royaume des Cieux. Pour les chrétiens, cette harmonie entre la pratique de la Loi et l'attente du Règne se défait. Jésus annonce le Royaume des Cieux; il est le Messie, il apporte aux hommes une Loi nouvelle qui fait de la Loi de Moïse une loi dépassée, « accomplie ». C'est désormais la foi en Jésus Messie qui est au cœur du système chrétien; c'est cette foi qui dirige le comportement du chrétien dans le quotidien de sa vie.

La communauté de Matthieu

La communauté de Matthieu cherche donc son chemin, à la lumière de l'enseignement reçu de Jésus et à la lumière de son mystère pascal. Elle est encore fragile, mais déjà bien organisée. Elle a ses responsables qui doivent apprendre l'esprit de service : « Si quelqu'un veut être grand parmi vous, qu'il soit votre serviteur » (20, 26). Au service de la croissance du Royaume, ces responsables, comme d'ailleurs toute la communauté, sont encore engagés dans l'histoire; croyants, ils sont parfois remplis de doutes, hommes de peu de foi, à l'image de ce Pierre qui se montre capable de reconnaître en Jésus le Fils de Dieu (16, 13-20), mais peut aussi renier le Christ (26, 34).

La scène de la marche sur les eaux est très caractéristique chez Matthieu (14, 22-33). Les disciples sont « embarqués » sur une mer où souffle le vent. Jésus vient vers eux en marchant sur les eaux. Tous croient voir un fantôme et sont effrayés, mais Jésus les rassure : « Confiance, c'est moi, n'ayez pas peur ». Pierre demande alors à marcher sur les eaux, mais pris de peur, à cause du vent, il commence à couler et s'écrie : « Seigneur, sauve-moi ». Toute une théologie imprègne ce récit : l'Église vit de la foi en Jésus, le Fils de Dieu. Elle tient sa force de cette foi, elle ne doit pas douter. Fragile, elle peut tout si elle croit en son Seigneur.

La communauté est consciente d'avoir reçu de Jésus de merveilleux pouvoirs, celui par exemple d'accorder le pardon de Dieu, ainsi qu'il est dit explicitement à Pierre et au groupe des disciples (16,18-20; 18,18). Elle peut aussi, à la suite de Jésus, faire reculer le mal: elle a autorité sur les esprits impurs et sur les maladies (10,1). Le Royaume, déjà, est à l'œuvre.

La communauté prie, conformément à l'ordre reçu du Maître (6,5); elle dit le Notre Père comme Jésus le lui a enseigné (6,9). Elle pratique aussi le jeûne et l'aumône, qui, avec la prière, sont les trois œuvres importantes de la religion juive (ch. 6). Elle connaît enfin les gestes du salut : le baptême « au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit » (28,19); l'eucharistie qui fait mémoire du sang versé par le Seigneur, sang de l'alliance versé pour tous, pour le pardon des péchés (26,28).

Communauté et Règne de Dieu

La communauté de Matthieu ne se prend pas pour le Royaume de Dieu déjà pleinement réalisé sur terre. Elle sait qu'en elle, l'unité n'est pas encore parfaite: il faut savoir se pardonner entre frères, « non pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois » (18,22). Elle est, pourrait-on dire, au service du Royaume dont elle manifeste déjà qu'il agit efficacement en faveur de tous les hommes, qu'ils soient juifs ou païens. C'est ce Royaume en train d'agir qu'il lui revient d'annoncer. Elle se souvient que Jésus lui-même proclama : « Convertissez-vous, le Règne des Cieux s'est approché » (4, 17). Aussi la communauté de Matthieu est-elle résolument missionnaire, porteuse de cette mission inaugurée par Jésus et ordonnée par le Ressuscité : « Allez, de toutes les nations faites des disciples... » (28, 19).

Un jour Dieu viendra accomplir l'histoire; le Royaume se réalisera pour tous. Vers la fin de son évangile (chapitre 24), Matthieu oriente le regard vers l'avenir, vers ce jour du Fils de l'Homme, ce jour que personne ne connaît et pour lequel il faut se préparer (24,36). Ce jour-là sera grandiose : « Quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, accompagné de tous les anges, alors il siégera sur un trône de gloire » (25,31). En même temps, ce jour est relié à notre vie quotidienne d'une façon surprenante : ce que l'on fait aujourd'hui en faveur du pauvre, du prisonnier, de celui qui a faim, c’est cela qui ouvrira la porte du Royaume préparé par Dieu depuis la fondation du monde (25,34). Dans le pauvre et l'étranger, il y a Jésus : « Ce que vous avez fait à l'un de ces petits qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait » (25, 40). Chaque jour de notre vie a valeur décisive en regard du Royaume des Cieux.

© SBEV. Pierre-Marie Beaude

 
Monastère Ste Catherine, Sinaï.
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org