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Evangile de Matthieu
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Gruson Philippe
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Le Saux Madeleine
Matthieu : un évangile très typé
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L'évangile de Matthieu est très typé et provoque des réactions variées...
 

L'évangile de Matthieu est très typé : il provoque des réactions variées. Sans être forcément « pour » ou « contre », on est tout de même séduit ou gêné par lui. Cet article essaie de montrer à la fois l'intérêt et les difficultés de la lecture de Matthieu pour nous aujourd'hui.

La première page donne le ton : une longue généalogie de trois fois quatorze noms, parmi lesquels une douzaine seulement sont familiers au lecteur moyen. Matthieu s'adresse à des croyants juifs devenus chrétiens; cela explique l'importance qu'il donne aux ancêtres juifs de Jésus. Mais précisément l'Ancien Testament ne nous est guère familier, à nous qui ne venons pas du judaïsme.

Aux ouvriers des premières heures

La communauté de Matthieu habite les Écritures : c'est sa vraie patrie spirituelle. La grande question, pour elle, est de savoir quelle nouveauté apporte Jésus et s'il est vraiment le Messie. D'où les nombreuses citations des Écritures que donne Matthieu, aussi bien dans les discussions de Jésus que dans le récit des événements comme la Passion. Matthieu connaît fort bien ces Écritures. La tradition a vu en lui un percepteur, un douanier, d'après 9,9-10 et 10,3; en tout cas il ressemble bien à un scribe, un rabbi devenu chrétien, un peu comme Paul. Or il invite ses lecteurs à ouvrir leur communauté aux nouveaux chrétiens qui se convertissent des religions païennes : ils viennent à Jésus comme les ouvriers de la dernière heure, qui n'ont pas longuement travaillé et mérité le Royaume par des siècles de fidélité à la Loi de Dieu. Jésus bouleverse les perspectives: les ouvriers des premières heures ne sont pas forcément meilleurs travailleurs que ceux qui sont venus plus tard. L'important, désormais, c'est d'être « reconnu » par le Père et comblé par lui, gratuitement. Mais qu'il est difficile d'apprendre quand on sait, et de reconnaître le prophète qui surgit dans son propre pays ! Toutes ces controverses entre Jésus et les juifs de son temps sont peut-être beaucoup moins périmées qu'il n'y paraît : le don de Dieu surprend et déroute les « justes »» de tous les temps.

Le recours constant aux Écritures

Pour éclairer et encourager les siens, Matthieu recourt sans cesse aux Écritures : elles ont, pour ses lecteurs, l'autorité de Dieu lui-même. Elles sont l'héritage, la foi des Anciens qu'ont vécue Jésus et les Douze. C'est comme si, en comprenant bien les Écritures, en les réalisant après Jésus, on pouvait mieux saisir ce qui lui est arrivé, ce qui est arrivé avec lui. Les temps sont nouveaux, et il y a de quoi être déconcerté, mais c'est le même Dieu qui se manifeste et qui agit, « comme il était écrit ». Ainsi le récit de la Passion est rythmé par ce thème de l'accomplissement des Écritures : l'arrestation (26,54), le jugement (26,64), la mort de Judas (27,9-10) et surtout les phrases des Psaumes autour de la mort de Jésus (27,35.39.43.46.48). En vérité, « tout scribe instruit du Royaume des cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et du vieux » (13,52). Quand le « vieux » ne reste pas lettre morte, il conforte le « neuf » et désigne ce qui vient, Celui qui vient.

L'évangile de la Loi

Matthieu est l'évangile de Jésus enseignant. Il a classé ses paroles autour de cinq grands thèmes : la vie selon la Loi nouvelle, les paraboles du Royaume, la mission, la vie des communautés, les derniers temps. Ce Jésus prononçant des discours est majestueux, imposant, beaucoup moins proche et familier que le Jésus de Marc ou de Luc. Matthieu réduit souvent ses récits à l'essentiel, au risque de devenir sec, dépouillé. Quelques comparaisons avec des textes de Marc montrent qu'il a plus ou moins gommé les sentiments humains de Jésus comme la compassion (Mc 1,41 et Mt 8,3), l'amitié (Mc 10,21 et Mt 19,21) ou même l'étonnement (Mc 6,6 et Mt 13,58). Jésus ne pose plus de questions : il sait tout (Mc 5,30 et Mt 9,22). Il est celui devant qui des hommes se prosternent (2,2.11;8,2; 14,33;28,9.17).

La mise en scène du premier discours « ésur la montagne » est solennelle : elle évoque une autre montagne, celle où Moïse a reçu la Loi de Dieu (5,1-2). À lire certaines paroles, on voit que Jésus renforce les obligations de cette Loi de Moïse : « N'allez pas croire que je sois venu abroger la Loi ou les Prophètes; je ne suis pas venu abroger, mais accomplir » (5,17); « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, non, vous n'entrerez pas dans le Royaume des Cieux » (5,20). Les cinq paroles célèbres « Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens... mais moi je vous dis... » ne contredisent pas la Loi de Moïse, comme on le pense souvent, mais elles la dépassent, en portant plus loin encore ses exigences. Le meurtre était interdit ? Maintenant, c'est toute parole de colère et toute injure qui devient répréhensible. Plus loin, les paroles deviennent très dures : « Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi » (5,29); « Si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre » (5,39). Tous ces commandements culminent dans le dernier : « Vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (5,48).

Une vérité exigeante

Le film de Pasolini, L'évangile selon saint Matthieu, avait très bien mis en images ce Jésus exigeant, au regard sévère, à la voix rude, toujours en marche devant ses disciples qui peinaient à le suivre. De tels appels à la perfection ne sont-ils pas réservés à une élite ? Il faut se garder de sortir de leur contexte telle ou telle parole de Jésus; c'est tout le climat des relations avec Dieu qu'il vient transformer par sa présence, par sa manière de vivre. L'Evangile n'est pas une autre Loi, encore plus difficile, c'est un « joyeux message », l'annonce de la venue du Royaume des cieux. La relation unique que vit Jésus avec son Père, il offre à tous de la vivre. Chercher à pratiquer « la justice », comme tout juif, devient maintenant « faire la volonté du Père céleste », vivre en sa présence. Il s'agit d'une relation, d'un amour filial, et non plus d'une loi impersonnelle. « Être parfait », c'est finalement chercher à ressembler au Père, vouloir répondre à l'amour qu'il offre. C'est pourquoi cette morale est si exigeante, puisqu'on n'a jamais fini d'aimer : on n'est jamais quitte avec Dieu.

La loi nouvelle, c'est Jésus lui-même, c'est vivre avec lui et comme lui. Ce qui bouleverse la logique des hommes : « Ne vous posez pas en juges... Ôte d'abord la poutre de ton œil... Pardonne jusqu'à soixante-dix fois sept fois... Le plus grand parmi vous sera votre serviteur... Le Fils de l'homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude ».

L'appel à faire la volonté du Père est inépuisable. C'est une visée aussi nécessaire à garder qu'impossible à vivre complètement.

Des textes sources

L'évangile de Matthieu a toujours été le plus lu et le plus commenté des quatre : on l'a mis en tête des autres. Il contient un grand nombre de textes sources auxquels les chrétiens, à chaque génération, reviennent constamment. Ce sont les Béatitudes et le Notre Père, que toutes les liturgies ont préférés aux parallèles de Luc. Ce sont des paraboles propres à Matthieu : l'ivraie, le débiteur impitoyable, les ouvriers de la onzième heure, les dix vierges... Ce sont aussi tous les exemples de foi qui sont présentés dans les récits de miracles; Jésus admire la foi du centurion, de l'hémorroïsse et de la cananéenne. Mais il faut entendre aussi ses reproches aux disciples, « hommes de peu de foi ». Matthieu insiste souvent sur cette puissance de la foi qui est la part de l'homme dans sa propre guérison.

Bien des paroles de Jésus concernent le jugement : par exemple les paraboles de l'ivraie (13,24-30), du filet (13,47-50), des vignerons meurtriers (21,33-44) ou des talents (25,14-30). On trouve, çà et là, des paroles très dures (7,14; 22jl3-14). Mais l'image la plus forte du jugement reste la parabole du roi-berger : « Quand le Fils de l'Homme viendra dans sa gloire... devant lui seront rassemblées toutes les nations, et il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres... » (25,31-46) C'est sur l'amour que nous serons jugés nous les chrétiens, et tous les hommes, selon le désir le plus profond que chacun porte en lui. Parmi ceux qui lisent Matthieu, beaucoup peuvent témoigner de la force qu'ils trouvent dans la promesse finale du Ressuscité : « Allez, annoncez... Et moi, je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la fin des temps (28,19-20)

© SBEV. Madeleine le Saux et Philippe Gruson

 
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