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Baptême de Jésus
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Jean Baptiste
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Sevin Marc
Le baptême de Jésus par Jean le Baptiste
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Jean Baptiste était-il un personnage encombrant pour les premiers chrétiens ? On est tenté de le croire à l'examen de certains passages évangéliques. Si d'un côté les évangélistes soulignent unanimement la stature exceptionnelle du Baptiste, d'un autre côté ils s'efforcent tout autant de limiter son rôle, ce qui ressemble à une « remise en place ». C'est qu'il ne faudrait pas se tromper: Jean n'est pas le Messie, il n'est pas le Sauveur; Si les éloges à l'adresse du Baptiste pleuvent, ils sont bien vite tempérés. Cette gêne face au Baptiste est particulièrement repérable dans les récits sur le baptême de Jésus. Voyons comment chaque évangéliste situe Jean dans la scène du Jourdain.

Marc : l'investiture du Messie souffrant (Mc 1,9-11)

Le récit est sobre. On peut distinguer l'évocation rapide du baptême et la manifestation divine qui l'accompagne, plus développée. Marc affirme tranquillement que Jésus a été baptisé par Jean sans que cela lui pose de problème. Il rappelle un fait. Jésus à quitté la ville de son domicile pour se rendre dans la région du Jourdain où il reçoit le baptême de Jean. Marc ne s'attarde pas à décrire le baptême lui-même et ne s'intéresse pas à la localisation exacte de l'événement. En revanche, il s'étend davantage sur la manifestation divine qui suit le baptême et qui lui donne sens. Racontée sur le modèle d'une vision apocalyptique où il y a à «voir» et à «entendre», cette théophanie a pour but de dévoiler dès le départ de l'évangile l'identité et la mission de Jésus. Ce que dit la voix du ciel rappelle à la fois le texte d'Isaïe 42 sur le Serviteur de Dieu, le Psaume 2 d'investiture royale et le sacrifice d'Isaac dans sa version grecque (Genèse 224 Le lecteur de l'évangile est ainsi averti qu'il va entrer non pas dans une histoire ordinaire, mais dans la Bonne Nouvelle de la venue du Messie, du Roi souffrant. La foi pascale colore entièrement le récit de Marc. Dans cette manière de comprendre le baptême de Jésus comme son entrée en fonction de Messie, le personnage de Jean passe en arrière-plan.

Matthieu : le refus du Baptiste (Mt 3,13-17)

Matthieu, non plus, ne s'étend pas sur la description de l'événement lui-même. I1 ne fait que l'évoquer et au passé. I1 s'attache aux préliminaires. D'abord il fait remarquer que Jésus vient jusqu'au Jourdain dans le but bien précis de se faire baptiser. Chez Marc, l'hésitation est possible: Jésus peut-être n'a fait qu'accepter l'exigence du Baptiste. Ici, il devient clair que l'initiative vient de Jésus lui-même. Voici ensuite que Jean refuse la demande de Jésus et s'en explique : il ne faut pas renverser les rôles. Juste avant le récit du baptême, Matthieu fait dire au Baptiste : « Moi, je vous baptise dans l'eau en vue de la conversion; mais celui qui vient après moi est plus fort que moi: je ne suis pas digne de lui ôter ses sandales: lui, il vous baptisera dans l'Esprit Saint et le feu... » (Matthieu 3,11). Dès lors, la supériorité de Jésus sur Jean est évidente. Jésus reconnaît le bien fondé des réticences de Jean. I1 lui commande toutefois de laisser faire « maintenant ». Autrement dit, le sens de ce geste, qui apparemment n'a pas de raison d'être, s'éclairera « plus tard ». Jean doit baptiser Jésus afin « d'accomplir toute justice ». Cette formule mystérieuse laisse soupçonner que quelque chose d'important se trame. La « justice » dans l'Ancien Testament désigne la vie féconde de l'Alliance avec Dieu. Cette justice s'est jusqu'ici montrée difficile à réaliser et c'est pourquoi les prophètes appelaient de leurs vœux une nouvelle Alliance. Avec Jésus, n'est-ce pas précisément cette nouvelle Alliance qui se noue ?

Matthieu donne, lui aussi, sa lecture du baptême de Jésus. C'est le signal de la venue des temps nouveaux, de la nouvelle Alliance. Dans la manifestation divine, Matthieu reprend les mêmes éléments que Marc. Jésus est cependant le seul à voir l'Esprit de Dieu descendre sur lui, comme si les spectateurs et Jean étaient écartés, incapables de comprendre ce qui se passe. Mais le lecteur, lui, peut saisir que le Messie souffrant, celui qui va sceller l'Alliance définitive, entre en scène. Le «maintenant» dont parle Jésus oriente vers le « plus tard », c'est-à-dire vers la Croix et la Résurrection.

Matthieu donne une large place au Baptiste, mais c'est pour mieux le situer face à Jésus. Les deux personnages ne peuvent être comparés, et Jean s'efface devant Jésus.

Luc : Le Baptiste absent ! (Lc 3,20-22)

Luc est plus que discret sur Jean dans la scène du baptême ! On peut même penser que le Baptiste est absent puisqu'il est en prison. Comment aurait-il pu dans ces conditions baptiser tout le peuple et Jésus ? Luc voudrait-il accentuer de cette façon l'écart qui sépare les deux personnalités ? L'indication de lieu a disparu. L'événement lui-même est simplement évoqué : « Jésus baptisé lui aussi ». Luc semble mettre une solidarité entre « tout le peuple » et Jésus.

Comme Marc et Matthieu, Luc ne s'arrête pas sur le fait du baptême lui-même. Il en cherche tout pareillement la signification. La voix du ciel, chez lui, cite simplement le Psaume 2 qui rappelle la cérémonie d'investiture royale où le roi entre en fonction avec sa responsabilité de « fils de Dieu », de lieutenant de Dieu. Luc ne retient ici que l'aspect triomphant de la royauté de Jésus. Lu à la lumière de Pâques, le titre de « Fils de Dieu » prend une autre profondeur. Luc note la prière de Jésus qui intervient à tous les moments clé de son ministère.

Jean est éliminé du baptême ! Comme chez Matthieu, Jean baptiste avait déclaré avant : « Il vient celui qui et plus fort que moi, et je ne suis pas digne de dénouer la lanière de ses sandales » (Lc 3,16). On ne peut mieu dite : Jésus, le Fils de Dieu, l’emporte sur Jean.

Jean l'évangéliste : Jean Baptiste est le témoin unique (Jn 1,29-34)

L’évangéliste Jean réussit le tour de force de ne jamais parler du baptême de Jésus comme s'il répugnait à montrer que Jésus ait été baptisé. Plus question alors d'évoquer le Baptiste en train de baptiser Jésus.

L'importance du Baptiste dans les premières pages du quatrième évangile est pourtant considérable. Il intervient surtout comme celui dont le rôle est de témoigner. Tout au long du premier chapitre de cet évangile, on le voit sans cesse témoigner de Jésus.

S'il n'est plus question du baptême, on retrouve des éléments de la manifestation divine des autres évangélistes dans le discours tenu par le Baptiste. Jean a même été averti de cette manifestation qui intervient à son intention. Ce n'est plus la voix céleste qui intronise Jésus en tant que Fils de Dieu, mais le Baptiste lui-même.

Ainsi l'importance du Baptiste n'est pas niée, bien au contraire. Elle est cependant au service de Jésus, de sa manifestation. Jean le Baptiste invite expressément ses propres amis à suivre Jésus et donc à se détacher de sa personne.

Jean Baptiste et les communautés chrétiennes primitives.

Jésus a bien été baptisé par Jean, cela ne fait aucun doute. Dans la lignée apocalyptique, Jean annonçait la venue imminente des temps nouveaux de Dieu. Jésus était bien d'accord avec lui et a reçu le baptême dans cette perspective.

En possession de ce souvenir, les chrétiens, à partir de leur foi au Ressuscité, en ont fait une relecture. Le baptême de Jésus est devenu la présentation officielle de Jésus comme le Messie, le Fils de Dieu. Marc et Matthieu ont voulu aussi montrer que ce messianisme est celui de la Croix. La voix venant du ciel ou l'attestation de Jean Baptiste reprennent le credo de l'église primitive: Jésus est le Messie crucifié, le Fils de Dieu, l'élu de Dieu.

Les fluctuations constatées et qui concernent le rôle et la place du Baptiste dans les récits du baptême peuvent s'expliquer par les difficultés rencontrées par les communautés chrétiennes. Assurément Jean Baptiste a été un personnage hors pair. Après sa mort, des disciples ont poursuivi son action et sont entrés en concurrence avec les disciples du Nazaréen. On devine les conflits. Les disciples du Baptiste annoncent que leur maître est plus grand que Jésus; la meilleure preuve est que Jésus a été baptisé par Jean ! Les chrétiens de la seconde génération, qui n'ont pas vécu les expériences pascales, pouvaient prêter une oreille complaisante à leur démonstration. Les responsables des communautés, face à ce danger, ont démontré à leur tour que, malgré sa stature imposante, Jean n'était pas le Messie, le Ressuscité. Jean Baptiste, un personnage encombrant pour les premiers chrétiens? Sans doute les évangiles portent la marque de cette tension.

© SBEV. Marc Sevin

 
 
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