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Evangile de Jean
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Lazare
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Marchadour Alain
Le silence de Lazare (Jn 11)
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Lazare est à mes yeux la figure la plus étrange de l'évangile de Jean...
 

Lazare est à mes yeux la figure la plus étrange de l'évangile de Jean : voilà un personnage favorisé du plus grand signe imaginable puisqu'il sort de son tombeau, quatre jours après y avoir été enseveli. Et pourtant il disparaît tout de suite dans le silence et l'anonymat : quel peut bien être le sens de ce récit et comment comprendre un héros aussi déconcertant ?

« Ton ami Lazare est malade »

Le paradoxe de Lazare tient au contraste entre sa passivité et son rôle dans le récit Du début à la fin il n'existe que par les autres : il est soit l'ami de Jésus, soit le frère de Marthe et de Marie, jamais un être singulier et autonome. Malade, il doit passer par ses sœurs pour faire connaître sa détresse à Jésus. Enfermé dans le tombeau, il dépend des intermédiaires qui, sur l'ordre de Jésus, enlèvent la pierre, puis le libèrent de ses liens.

Ainsi, du commencement à la fin il reste silencieux. Nous ne saurons rien de son destin postérieur, si ce n'est qu'il se retrouve à la table du Seigneur au moment de l'onction à Béthanie (Jean 12,1-11). Origène, le grand théologien du 3° siècle, qui plus que nous avait le sens de la symbolique, trouvait « qu'il avait fait un long chemin puisqu'il était passé du tombeau à la table du Seigneur ».

Mais sa détresse et son silence sont féconds puisqu'ils ont pouvoir de mettre en mouvement tous les personnages du récit et, de façon particulière, Jésus lui-même. Il s'est retiré « au-delà du Jourdain, là où Jean avait commencé à baptiser » (10,40). Là il demeure, loin du danger, entouré des disciples croyants. Et voici que l'appel des sœurs de Lazare interrompt l'harmonie et la paix de cet « Au-delà » symbolique. Jésus quitte ce lieu de la foi et de la vie pour franchir les eaux du Jourdain et s'en aller affronter le risque de la mort : « Tout récemment encore, les Juifs cherchaient à te lapider et tu veux retourner là-bas ? » (11,8). C'est la maladie puis la mort de Lazare qui ont le pouvoir d'émouvoir et de mouvoir Jésus.

Un ballet autour de Jésus

Comme dans la plupart des récits évangéliques, Jésus occupe de façon ininterrompue le centre du récit. Autour de lui des personnages surgissent puis disparaissent après avoir joué leur rôle. Les disciples sont décrits dans leur statut de disciples, liés au destin de Jésus (« Allons et mourons avec lui »), mal-croyants (ils veulent empêcher Jésus de monter vers Jérusalem), enseignés par lui et provoqués à dépasser leur vision de la mort : « Notre ami Lazare s'est endormi ».

Mais c'est surtout à travers les personnages de Marthe et Marie que deux visions de la mort entrent en opposition Marthe apparaît comme la croyante, capable de se hisser à la hauteur de Jésus. Quand celui-ci ouvre une brèche dans l'énigme de la mort de Lazare en proclamant l'espérance juive (« ton frère ressuscitera »), Marthe adhère à la confession de foi du judaïsme : « Je sais qu'il ressuscitera à la résurrection du dernier jour ». Lorsque Jésus se révèle comme le maître de la vie et de la mort, Marthe le suit en confessant sa foi en lui : « Je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde » (1 1,27).

Marie, à l'opposé de sa sœur, baigne de bout en bout dans un climat de mort et de deuil. En présence de Jésus, elle ne reprend que la première partie de la parole de Marthe à Jésus : « Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort ». Plus d'appel confiant à la toute-puissance de Jésus, mais seulement l'expression d'une détresse désespérée devant l'œuvre définitive de la mort. Dans la rencontre de Marie avec Jésus, le narrateur a concentré toutes les notations de deuil et de tristesse. Marie est associée aux Juifs venus partager le deuil de Lazare. Marthe par contre, en rejoignant Jésus, se détache du groupe et interrompt le deuil pour donner place à la foi.

Jésus le révélateur

La détresse de Lazare a la capacité de faire naître le récit. Du coup Jésus se met en route et ce voyage contribue à dévoiler son mystère. Il ne cesse jamais d'être présenté comme le Seigneur, dominant les incertitudes du temps, se mettant en route à l'heure qu'il s'est fixée : ni trop tôt, comme le craignent ses disciples, ni trop tard, comme le croient les deux sœurs. Face à ses disciples incertains et inquiets, il se révèle comme celui qui annonce le sens de l'événement : « Cette maladie n'est pas pour la mort mais en vue de la gloire de Dieu » (11,4). Il est celui qui révèle qu'en sa présence, mort et vie n'ont plus la même signification.

Mais en même temps cette assurance face à la mort se fissure mystérieusement quand, en présence de Marie, Jésus se laisse toucher par la puissance de la mort. Lui qui vient de se révéler comme maître de la vie, fait l'expérience de la mort en versant des larmes, en se troublant et en frémissant dans son esprit. Ce n'est donc pas impunément qu'il vient à la rencontre de Lazare. Certes il ne cesse pas d'être Seigneur, mais cette seigneurie exige qu'il traverse lui-même les eaux de la mort. Pour que Lazare vive (et à travers lui tous les hommes confrontés à la mort), il est nécessaire que Jésus prenne le risque de l'agonie.

« Déliez-le et laissez-le aller » : à première vue ce renvoi de Lazare dans le quotidien est frustrant. Nous aurions rêvé à un dénouement plus chaleureux. Pourtant ce retour au quotidien est révélateur de la dimension symbolique de Lazare. Tout ce qui pourrait, dans le récit, exalter le merveilleux est réduit au minimum. Cela nous conduit à chercher le sens de ce récit ailleurs que dans le spectaculaire : dans la rencontre avec le Seigneur et la découverte que la foi est une arme infaillible contre la mort : « Celui qui croit en moi, même s'il meurt, vivra ». Lazare rencontrera sa seconde mort et, cette fois, le Seigneur ne viendra pas. Ce n'est plus nécessaire. Lazare peut être alors chacun d'entre nous.


© SBEV. Alain Marchadour
 
Jn 11
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org