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Cana (noces de)
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Evangile de Jean
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Sevin Marc
Les noces de Cana (Jn 2,1-11)
Commentaire au fil du texte
 
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Le récit de Cana n'est pas aussi simple qu'il y paraît après une lecture rapide...
 

Jean, celui qui baptise au Jourdain, témoigne haut et fort que Jésus est l'agneau de Dieu, le Fils de Dieu, Jésus invite alors des disciples de Jean, puis Pierre, Philippe, Nathanaël à le suivre. Une noce de village sera leur première sortie commune. La fête est menacée car il n'y a plus de vin. Sur l'intervention discrète de la mère de Jésus, tout s'arrange. De l'eau est transformée en bon vin et la fête se poursuit sans anicroche. Une belle histoire pour un début d'évangile. Mais„ à bien y regarder, les aspérités du texte laissent soupçonner tout autre chose qu'un « dépannage sympathique et peu ordinaire ».

Des énigmes en quantité

Le récit de Cana n'est pas aussi simple qu'il y paraît après une lecture rapide. D'abord il paraît mal « ficelé ». La cérémonie nuptiale n'est pas évoquée. Le dialogue de Jésus avec sa mère, la réaction du maître du repas prennent une place disproportionnée. On ne connaîtra jamais les réactions du marié...

Les noces ont lieu « le troisième jour ». L'indication est évasive et, à première vue, inutile. On aimerait plus de précisions.

« La mère de Jésus était là. Jésus aussi fut invité... » La mère de Jésus est nommée la première, avant son fils. Elle exerce une fonction qui n'est pas la sienne puisque, par son initiative, elle se substitue au maître du repas. Jésus en fournissant le vin se substitue à son tour à l'époux. Curieuses noces où les rôles sont intervertis. « Femme, qu'y a-t-il entre toi et moi ? Mon heure n'est pas encore venue ». La réponse de Jésus choque car il semble rabrouer sa mère par un « femme » méprisant. Elle est, de plus, compliquée. Quelle est sa signification ? À quelle « heure » Jésus fait-il allusion ?

Était-il important de spécifier que les jarres sont « »destinées à la purification des Juifs », d'indiquer leur nombre et leur capacité : 80 à 120 litres par jarre, soit un total de 480 à 720 litres d'eau changés en excellent vin, cela fait beaucoup ! Jésus manifeste sa « gloire ». Qu'est-ce à dire ? S'agit-il pour lui de démontrer sa puissance ? D'après le texte, seuls les disciples ont été impressionnés au point de « croire » en lui. Apparemment l'événement n'a produit aucun effet sur les servants. Le reste des invités ne s'est aperçu de rien.

Le total des énigmes du texte de Cana impressionne. L'évangéliste Jean serait-il à ce point mauvais conteur ? Ou ne serait-ce pas plutôt une façon de procéder pour orienter ses lecteurs vers une autre piste ? L'évangéliste qualifie Cana de « signe ». Il veut faire comprendre que le geste de Jésus est signe d'une réalité plus essentielle que celle de changer l'eau en vin.

Les énigmes s'éclairent si on les examine dans le contexte de l'évangile de Jean, dans celui de la tradition biblique, ou encore dans celui des premières communautés chrétiennes. Elles deviennent autant d'indices pour approcher la signification spirituelle du texte.

Le contexte de l'évangile de Jean

En relisant l'ensemble de l'évangile de Jean certaines énigmes de Cana trouvent leur solution.

L'évangéliste évoque la présence de la mère de Jésus dans deux passages uniquement : à Cana et au pied de la croix (Jean 19,25-27). Est-ce pur souvenir ? N'est-ce pas aussi une manière de lier les deux événements ?

Il est souvent question de l' « heure » de Jésus dans le quatrième évangile. Au fur et à mesure des allusions, on perçoit que cette « heure » sonne le moment de la mort de Jésus en croix (Jean 7,30; 8,20; 13,1; 17,1).

La « glorification » de Jésus n'est nullement la manifestation de ses dons, de sa puissance d'opérer des miracles, mais la manifestation de sa « gloire », autrement dit, selon l'évangéliste, de sa résurrection. Jésus partage la gloire de Dieu. L'heure de la croix est l'heure de la glorification de Jésus. Chez le quatrième évangéliste elle englobe tout le mystère pascal : « mort-résurrection-don de l'Esprit ». La mort de Jésus est l'instant même de sa glorification. La croix est le trône de Gloire Jésus manifeste qu'il est l'envoyé de Dieu, qu'il est glorifié, par la croix. Le lien entre Cana et la croix se resserre.

La foi est un thème essentiel qui court tout au long du quatrième évangile. Devant Jésus il faut prendre position : les uns croient en lui, les autres non. Dès le départ, grâce au signe de Jésus, les disciples se transforment en croyants.

Ainsi la croix, c'est-à-dire la mort et la glorification de Jésus, se profile déjà à Cana.

Le contexte biblique

Dans la Bible et la tradition juive du temps de Jésus, le thème des noces sert à décrire l'espoir des temps merveilleux que Dieu prépare pour son peuple (Amos 9,14), les temps messianiques de la surabondance, des festins où le vin coulera à flot. L'image des noces illustre la conviction des fils d'Israël : Dieu viendra en son temps, en son jour, changer notre monde de misère en un monde selon son cœur. Jésus dans le récit des noces de Cana joue le rôle de l'époux, et c'est lui qui donne le bon vin des derniers temps qui coule à flots. Traduisons : Jésus est le Messie attendu, avec lui nous entrons dans les temps nouveaux de Dieu.

La réponse de Jésus à sa mère, placée dans le contexte biblique, reçoit une explication. Dans la Bible, lorsqu'un malentendu s'installe entre deux personnes, on l'exprime par la formule : « Qu'y a-t-il entre toi et moi ? » (voir 2 Samuel 16,10; Juges 11,12). La mère de Jésus est sur le registre de l'entraide, et Jésus veut l'entraîner sur le registre de la signification religieuse de son geste. Rien n'est irrespectueux sur les lèvres de Jésus. L'interpellation « Femme » est ordinaire à l’époque et nullement péjorative (voir Jean 19,26). De plus rien n'interdit de lire le texte comme si la mère de Jésus savait qu'elle demandait à son fils un geste à portée religieuse.

Le contexte de l'église primitive

Les évangiles ont été écrits après Pâques, et de ce fait expriment les convictions des communautés chrétiennes primitives. Le récit de Cana dit la foi de ces communautés~

Jésus est l'époux, le Messie qui vient de la part de Dieu nous faire entrer dans les temps nouveaux de l'abondance, de la joie, dans le Royaume de Dieu. Mais cette glorification ne s'obtient que dans le passage obligé par la croix. La croix est nécessaire pour parvenir aux temps bénis de Dieu, à cette purification que Jésus nous offre et qui remplace efficacement les pratiques de purification des Juifs. Jésus est le Messie, mais par la croix.

Cana n'est pas un coup de magie pour forcer la foi, pour asseoir la puissance de Jésus. L'évangéliste, du reste, note que seuls les disciples « croient » en Jésus à ce moment. Cana, dès l'entrée de l'évangile, est un avertissement donné aux lecteurs de poursuivre leur lecture en ayant toujours présent à l'esprit le mystère pascal, la mort et la glorification de Jésus On ne comprend rien à toute la vie de Jésus si l'on fait abstraction de sa mort et de sa glorification. Le récit des noces de Cana, tel qu'il est composé, forme ainsi une excellente introduction à tout l'évangile de Jean.

Par delà l'immense quantité d'eau changée subitement en vin, le vrai merveilleux est l'abondance, le salut, que Dieu nous offre en Jésus mort et glorifié. La lecture des noces de Cana peut soutenir notre espérance, mais saurons-nous « croire » comme les premiers disciples ?

© SBEV. Marc Sevin

 
Jn 2,1-11
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org