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Monloubou Louis
Isaïe aujourd'hui
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Quelle est donc la parole que dit Isaïe aux croyants d'aujourd'hui ?
 

Quelle est donc la parole que dit Isaïe aux croyants d'aujourd'hui  ? La réponse à une telle question ne peut être que partielle, donc multiple. Essayons cependant une estimation du message de celui qu'une certaine tradition a regardé comme le prophète-type, jugeant normal de placer sous son patronage tant de livres et de chapitres rédigés par des continuateurs lointains: Is 24-27; 34-35; 40-55; 56-66, etc.

De la grandeur d'un homme...

Malgré l'anachronisme, il faut dire qu'Isaïe est un humaniste. Avec lui, la prophétie s'enrichit de grandeur, de beauté. L'écriture d'Amos, de peu son prédécesseur, se caractérise par un réalisme, une truculence, qui ne sont pas sans noblesse; celle d'Osée, marquée par l'émotivité d'un homme blessé, atteint le lecteur et le bouleverse. Les phrases isaïennes saisissent par leur élégance. Il faut lire des passages tels que la Vigne (5,1-7),1'invasion assyrienne (5,26-30); divers oracles contre l'Égypte (18,1-19,15); des extraits des chapitres 28-33 etc.

Cette grandeur littéraire traduit une certaine hauteur de la pensée. Isaïe vient d'un milieu, se trouve à une place qui lui donnent de voir de haut la société; il peut en sonder les faiblesses. Il s'adresse au roi (7,10-17) et interpelle le Premier ministre (22,15-23). Cette place privilégiée ne lui fait pas ignorer la vie quotidienne; par exemple, certains travers féminins (3,16-17); encore moins l'amène-t-elle à négliger les «petits». Isaïe regarde de près le destin qui est fait aux pauvres et l'injustice, des traitements que leur infligent les puissants (divers passages en 1-5). .

Son regard atteint les hommes en profondeur. C'est Isaïe qui repère dans l'attrait de la richesse, dans le goût de la force guerrière, dans les pratiques idolâtriques, cette tendance perverse de l'homme à « se prosterner devant l'ouvrage de ses mains », à s'adorer lui-même, en quelque sorte (2,8). Ce diagnostic de la volonté de puissance l'emporte de beaucoup en perspicacité sur les propos anti-idolâtriques lancés par d'autres (comparer avec les arguments simplistes qui inspirent Is 40,19-20; 41,6-7; Baruch 6; Sg 13,11-19).

...au sens de la transcendance de Dieu

Est-ce sa théologie qui a donné à Isaïe ce sens de la grandeur dont est marquée sa vision de l'homme ? Ou bien, à l'inverse, est-ce l'intuition de la grandeur de l'homme qui lui a ouvert le sens de la sublimité de Dieu, de sa transcendance ? Peu importe. Toujours est-il qu'Isaïe est ouvert, et plus qu'aucun autre, au sublime, qu'il est porté, et plus que tous, à considérer le Seigneur dans sa transcendance, à prêcher le Dieu Saint. Cette note était, il est vrai, privilégiée depuis longtemps dans le sanctuaire de Jérusalem. Isaïe témoigne pourtant du Dieu Saint comme aucun autre ne l'a fait.

« Yahvé, le Dieu Saint », c'est le Seigneur considéré dans sa transcendance; mais il vaudrait mieux dire : contemplé dans sa « transcendante proximité ». Car Isaïe, « homme aux lèvres impures », est admis à « voir » de ses yeux le « Roi », dont « le manteau remplit tout le sanctuaire », comme « la Gloire remplit toute la terre » (6,1-3).

Ces expressions sont significatives. Le Dieu d'Isaïe pénètre l'histoire des hommes. Les politiciens – on les nomme les « sages» » – croient la diriger, l'orienter à leur guise. Ils ne voient pas que c'est le Seigneur qui la maîtrise

Dieu agit dans l'Histoire, mais à sa manière. Son « œuvre » est cachée (5,19), « mystérieuse » (28,21). Elle est pourtant intelligible à qui la regarde à la lumière de cette éclairante parabole qu'est le travail de l'agriculteur (28,23-29); elle est accessible surtout à qui écoute la parole du prophète, ce témoin du « Saint d'Israël » (5,24).

« Les projets du Saint d'Israël », le prophète ne peut les exprimer autrement qu'en tenant un langage paradoxal, et jusqu'à l'absurde. Tant de lecteurs sont désorientés par les versets troublants d'Is 6,9-10 ! Ces versets sont pourtant tellement expressifs du dessein que Dieu poursuit au milieu des hommes et pour leur salut, qu'ils sont, de tous les livres prophétiques, les plus utilisés par le Nouveau Testament.

Jésus, le premier, y a vu l'expression de son destin et de sa mission: l’audace de ses remarques sur la prédication en paraboles (Marc 4,10-12 et par.; Jean 12,40) ne peut provenir d'un disciple; après lui, l’Église y a découvert l'explication divine de ses difficultés missionnaires (Ac 28,26-27).

Ainsi « le Saint » (6,3; 5,16) se fait « le Saint d'Israël » (5,19.24; 10,20...). La formule est un étrange paradoxe. L'incomparable, l'inaccessible devenu compagnon amical..., compagnon d'une... incomparable amitié ! Il ne s'agit pas d'une formule. Ce voisinage, cette amitié ont des effets dans la vie de la communauté, et sur les points les plus sensibles.

Cette communauté, c'est un peuple, centré sur une ville, elle-même centrée sur un sanctuaire. C'est là que demeure Yahvé. Entre Lui et ce sanctuaire, et cette cité, et ce peuple, sont établis des liens d'une indestructible amitié qui ne peut manquer de se montrer dans les heures les plus difficiles. Sauvagement agressée par Sennakérib, Sion, avec le peuple qui y demeure, les pauvres qui s'y sont réfugiés (14,30-32), ne peut pas ne pas être sauvée (10,519; 29,1-12)... dût-elle subir d'abord le douloureux châtiment de son incrédulité, son peuple se trouver réduit à une souche calcinée... (6,13).

Au sein de la cité se trouve le roi. Membre de cette « maison de David » (7,13) qui a reçu en dépôt les promesses faites à l'ancêtre, il est le bénéficiaire de la fidélité d'un Dieu qui ne revient jamais sur sa parole. C'est par lui, ou du moins c'est par un descendant de David (9,6), enfin digne de son ancêtre, que Dieu établira son peuple dans le droit, la justice, la paix (9,6; 11,1-9).

Auditeur de ces fastueuses promesses, le peuple doit « croire ». Non par un attachement intellectuel à un credo, toujours implicite dans la proclamation d'Isaïe, mais par une adhésion vécue, existentielle. Ce peuple doit refuser les appuis humains suspects; il lui faut vivre dans la confiance, l'abandon paisible. « Tenir à Dieu », pour «tenir» avec Lui (7,9).

Vivre en sachant que « Dieu est avec nous » – Emmanuel !

L'école isaïenne et l'Ancien Testament tout entier n'ont cessé de croire, de s'entendre appelés à croire au mystère du Dieu présent, qu'Isaïe exprime par ce mot-clé : Emmanuel !

Depuis Matthieu 1,23 : « Voici que la vierge concevra et enfantera un fils auquel on donnera le nom d'Emmanuel, ce qui se traduit : ‘Dieu avec nous’ », les chrétiens se reconnaissent encore plus de raisons d'y croire aujourd'hui.

© SBEV. Louis Monloubou

 
 
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