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Isaïe
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Politique
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Gruson Philippe
Isaïe et la politique
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Les prophètes d'Israël « font de la politique »...
 

Les prophètes d'Israël « font de la politique ». Ces hommes libres savent intervenir dans les grandes décisions des rois et de leurs conseillers; Samuel, Nathan ou Élisée ont même fait et défait des rois. Isaïe, lui, était un notable de Jérusalem; peut-être même le prophète officiel du roi Ézékias. Il est souvent entré en conflit avec les Sages, conseillers, hauts-fonctionnaires et diplomates qui élaboraient là politique du royaume de Juda.

Isaïe contre les « Sages »

Au temps d'Isaïe, la vie du royaume de Juda et de ses voisins est conditionnée par l'attitude adoptée envers le puissant empire assyrien alors en pleine expension. Sous le règne d'Akhaz, face à l'agression de Damas et de Samarie, les Sages conseillent la soumission aux Assyriens; Akhaz se déclare vassal de Tiglat Piléser et il fait transformer le temple pour l'adapter au culte des dieux assyriens (2 Rois 16). Isaïe proteste contre cette trahison envers le Seigneur auquel on ne fait pas confiance pour protéger le royaume; ce sont les oracles du ch. 7.

Plus tard, le roi Ézékias lance une politique d'indépendance nationale: il refuse la vassalité, et une réforme religieuse débarrasse le temple de tout culte païen (2 R 18). Isaïe encourage cette ligne et salue Ézékias comme le bon roi donné par Dieu (oracles du ch. 9). Mais, avec le temps, cette politique va verser dans l'excès inverse : pour résister à l'Assyrie, on fait un traité avec l'Égypte. De nouveau Isaïe surgit et dénonce la politique des « Sages » qui vont chercher la sécurité de Juda auprès d'un autre royaume et de ses dieux, trahissant une fois de plus l'alliance avec le Seigneur, le seul sauveur de Jérusalem. Cette politique se révélera d’ailleurs inutile : l’Égypte et ses coalisés seront écrasés par Sargon (vers 711) puis par Sennakérib, qui assiègeront Jérusalem en 701. Ézékias devra capituler.

La folie des « Sages »

Isaïe n'a que mépris pour les « Sages » d'Égypte, réputés les meilleurs : « Les sages conseillers de Pharaon forment un conseil d'abrutis » (Is 19,11). Par un geste symbolique, Isaïe annonce la déroute de l'Égypte en se promenant tout nu et déchaussé en pleine ville, pour mimer les égyptiens que le roi d'Assyrie emmènera prisonniers : « Les voici donc, ceux vers qui nous regardions pour nous réfugier chez eux, y trouver du secours et être délivrés du roi d'Assyrie ! » (20, 1-6).

Il n'est pas plus tendre pour les « Sages » de Jérusalem : « Malheur! Ce sont des fils rebelles, oracle du Seigneur. Ils réalisent des plans qui ne sont pas miens, ils concluent des traités contraires à mon esprit, accumulant ainsi péché sur péché » (30,1). Ils refusent de tenir compte du Seigneur, comme si leur sagesse les dispensait de la foi : « Ils descendent en Égypte pour y chercher du secours... mais ils n'ont pas un regard pour le Saint d'Israël, ils ne cherchent pas le Seigneur; lui aussi, pourtant, il est sage... L'Égyptien est un homme et non un dieu » (31,1-3). Au dessus du conseil des Sages, si habiles soient-ils, il y a le conseil de Dieu : son projet, sa décision irrévocable : « Ce que j'ai résolu arrivera, ce que j'ai décidé s'accomplira. Quand le Seigneur le tout-puissant, a pris une décision, qui pourrait la casser ? » (14,24.27).

Les Sages sont fous de croire que leur habileté peut rivaliser avec Dieu, le maître de l'histoire. Ils ironisent sur son plan dont parle le prophète : « Qu'il se dépêche, qu'il hate son œuvre pour que nous la voyions. Que se présente et se réalise le plan du Saint d 'Israël et nous en prendrons connaissance ! » (5,19). On pense à l'illusion du premier couple, au jardin d'Éden : « Vous serez comme des dieux, possédant la connaissance du bonheur et du malheur » (Genèse 3,5). Le péché consiste à se prendre pour Dieu.

La foi d'Isaïe

« Votre salut est dans la conversion et le repos, votre force est dans le calme et la confiance, mais vous ne voulez pas » (30,15). Non, Isaïe n'invite pas les Sages à une confiance aveugle, à une foi qui serait comme un saut dans le vide. Il n'est pas un utopiste qui compte sur des miracles, mais il connaît l'histoire de son Peuple et sait bien que, depuis trois siècles, le Seigneur protège Jérusalem et la dynastie de David. C'est son alliance qui garantit l'avenir de Juda; sans lui, rien n'est possible. Les décisions des Sages et des rois mènent donc à des impasses si elles ne tiennent pas compte de l'alliance. Comme le dit le Psaume 127 : « Si le Seigneur ne garde la ville, la garde veille pour rien ».

Réaliste, Isaïe prône la neutralité : ni esprit de revanche ni servilité envers l'Assyrie. Mais on ne l'écoute pas. Dommage, car les événements lui ont donné raison : par deux fois Jérusalem faillit subir l'assaut des armées assyriennes Pour le prophète, la foi ne s'oppose pas au « réalisme » politique des Sages, car la réalité centrale, c'est précisément l'alliance, raison de vivre du peuple de Dieu. Parce qu'ils veulent soustraire leur politique aux exigences de la foi, il leur est impossible de réussir. Isaïe exprime sa conviction par une parole de Dieu concise, qui est un jeu des mots : « Si vous ne tenez à Moi, vous ne tiendrez pas ! » (7,9)

© SBEV. Philippe Gruson

 
 
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