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Alliance
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Exil
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Dubreucq Marc
L'alliance après l'Exil
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Qu'en est-il de l'alliance après l'Exil ?
 

Avant l'exil à Babylone (en 587), Israël expliquait son histoire selon qu'il était fidèle ou non à l'alliance. Mais une fois le Temple détruit, le roi emmené prisonnier et le peuple asservi, comment comprendre encore le jeu de l'alliance ? Celle-ci n'est-elle pas rompue ?

Auparavant, les prophètes invitaient à la conversion. Ils réclamaient une confiance totale au Dieu de l'alliance : « Si vous ne croyez pas, vous ne subsisterez pas » (Is 7,9). Mais maintenant la défaite, les souffrances, l'humiliation : tout disait la malédiction sur ceux qui n'avaient pas respecté les clauses du traité avec Dieu.

Malgré tout la vie continuait, pauvrement, sans gloire aucune. Y avait-il donc moyen de rester malgré tout en relation avec Dieu, d'une autre manière, dans un autre état d'esprit ? Le lien que Dieu avait noué était-il encore plus profond qu'on le pensait ? Jérémie et Ézéchiel vont ouvrir un nouveau chemin et transformer la compréhension de I' alliance.

Le miroir brisé (Jr l7 et Ez l6)

Ces deux prophètes et leurs disciples vont mettre le doigt sans ménagement sur l'infidélité d'Israël et de Juda : le peuple de Dieu ne peut pas avoir bonne conscience. L'image idéale qu'il voudrait se forger éclate en morceaux. Il faut se rendre à l'évidence et accepter la dure parole des prophètes : les exigences de l'alliance sont sans cesse transgressées.

Pour Jérémie le mal est attaché au peuple comme les taches de la panthère à son pelage (13,23) et les outils qui l'ont gravé au plus profond de son cœur sont les plus solides qu'on connaisse : « La faute de Juda est écrite avec un burin de fer, à la pointe de diamant; elle est gravée sur la table de leurs cœurs et sur les cornes de leurs autels » (17,1).

Ézéchiel, de son côté décrit au chapitre 16 un procès brutal : malgré l'attention de celui qui l'avait prise pour épouse en faisant alliance avec elle, Jérusalem, sans cesse infidèle depuis l'origine, se détournait et se donnait à qui voulait d'elle. L'alliance est bel et bien rompue: le pays tout entier va à la catastrophe. Nous sommes encore dans des tentatives d'explication et de compréhension du mal qui advient. L'infidélité est au cœur du procès et ce sont, bien sûr, les lois de la Tora qui permettent de juger la traîtrise. L'affaire est entendue et les prophètes plaident coupable.

Pourtant l'image qu'emploie Ézéchiel 16 est celle d'un couple : il ne s'agit pas seulement de juger un comportement extérieur mais plutôt de revenir à une relation de fidélité intériorisée. Le récit d'Ézéchiel est, certes, sans concession : contrairement à Osée qui situait la lune de miel dans le désert, au temps des fiançailles, Ézéchiel déclare que Jérusalem est fautive depuis le début. Mais ainsi ressort d'autant mieux l'attitude gratuite de Dieu : il s'attache sans raison à ce peuple; il lui a tout donné gratuitement.

Un avenir est encore possible (Jr 3l et Ez 36)

Cette attitude de don sans contrepartie est bien exprimée dans l'annonce d'un avenir encore possible. L'oracle de Jérémie 31,31-34 promet une alliance nouvelle, différente de la première. La rupture est annoncée, prise en compte : « Eux, ils ont rompu mon alliance » (v.32). Mais le cœur de l'homme sera transformé pour accueillir la loi : tout son être sera restauré (v.33).

Le grand acteur de cette transformation c'est Dieu lui-même. L'homme livré à sa propre volonté de fidélité a fait l'expérience de son impuissance : désormais il sait qu'il ne pourra vraiment vivre accordé à son Dieu que par le don que celui-ci lui fait d'une nouveauté toujours à accueillir : « Je deviendrai Dieu pour eux; ils deviendront un peuple pour moi » (v.33)

Ézéchiel proclame aussi 1'espérance inouïe du renouvellement de tout être vivant : « Je vous donnerai un cœur neuf, je mettrai en vous un esprit neuf » (36,26). Quelques éléments le distinguent de Jérémie : tout d'abord les comparaisons d'Ézéchiel, le prêtre, sont plus liées au culte (purification, impureté, idoles : v.25). Ensuite une raison est donnée, au v. 23, à la nouvelle chance accordée à Israël : Dieu a engagé sa réputation, sa force envers son peuple, puisque chaque peuple avait une divinité pour le protéger. Si Israël est vaincu, c'est Dieu qui perd la face devant les vainqueurs. Le pardon et la reconstruction accordés à Israël deviendront paradoxalement révélation de la force du Dieu d'Israël.

Nous n'en sommes plus à observer si, oui ou non, les règles du contrat sont bien respectées. La relation liant Dieu à son peuple est si forte, le visage du Seigneur tellement attaché à Israël, que l'histoire ne peut s'arrêter sur un échec. De plus en plus, le courant sacerdotal, proche d'Ézéchiel, percevait combien l'alliance était d'abord un engagement de Dieu, une initiative de sa part. L'alliance devenait promesse d'une terre, d'une descendance, d'un avenir, indépendamment des aléas de l'histoire et de la fidélité du peuple. Cette théologie s'exprime dans les textes sacerdotaux de la Genèse.

Une alliance avec tous les vivants (Gn 9, 1-17)

L'histoire de Noé est déjà tout entière sous le signe du salut gratuit : « Le Seigneur se repentit d’avoir fait l'homme sur la terre. Il s’affligea et dit : "J'effacerai de la surface du sol l'homme que j'ai créé: homme, bestiaux petites bêtes et même les oiseaux du ciel, car je me repens de les avoir faits." Mais Noé trouva grâce aux yeux du Seigneur » (Gn 6,6-8).

Ici encore, la réalité de la conduite mauvaise de l'homme n'est pas occultée. Mais l'arc-en-ciel devient, à la fin du récit, le signe d'une alliance décrétée par Dieu : « J'établirai mon alliance avec vous: aucune chair ne sera plus exterminée par les eaux du déluge; il n'y aura plus de déluge pour ravager la terre » (9,11). L'homme reste responsable devant Dieu du sang de son frère (9,5); pourtant il n'y a plus de malédiction attachée au non-respect de l'alliance : Dieu bénit et assure l'avenir des hommes et de tous les vivants (9,1).

L'alliance avec Abraham procède de la même théologie sacerdotale. Dieu s'engage de façon unilatérale : « Pour moi, voici mon alliance avec toi : tu deviendras le père d'une multitude de nations » (17,4). Abraham aura seulement à porter la circoncision comme signe de l'alliance. « Rompre l'alliance » correspond dans ce texte (v.14) à ne pas transmettre à ses enfants le rite de la circoncision, à refuser l'engagement de Dieu vis-à-vis de son peuple. Il ne s'agit donc pas d'un ritualisme tardif mais d'une confiance profonde en l'action de Dieu à laquelle l'homme peut s'exposer.

Après l'exil, la perception de l'alliance a donc été considérablement transformée: Dieu n'est plus le grand roi dont Israël était le vassal, avec ses devoirs et ses droits. Il s'est laissé percevoir comme celui qui s'engage sans condition envers son peuple, montrant sa fidélité en toutes circonstances, assurant sa présence même auprès des exilés, loin des repères habituels, au plus profond des blessures de toute humanité. L'espérance des croyants s'ouvre à la possibilité d'une recréation totale à laquelle Dieu convie l'homme tout entier.

© SBEV. Marc Dubreucq

 
Monastère Ste Catherine, Sinaï.
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org