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Evangiles synoptiques
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Jésus
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Père
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Marchadour Alain
Jésus et son Père dans les évangiles synoptiques
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Donner à Dieu le nom de Père, ce n'est pas une originalité de Jésus par rapport au judaïsme, pas plus qu’elle n’en est une du judaïsme par rapport aux religions du Proche-Orient. Et pourtant le lecteur des évangiles pressent qu'Israël entre dans un rapport nouveau avec Dieu et aussi que Jésus instaure avec Dieu une relation de père à fils qui dépasse les intuitions de la foi juive.

Des évangiles à Jésus

Les critiques nous ont appris qu'il n'est jamais aisé de séparer, dans les évangiles, ce qui vient directement de Jésus, de ce qui porte la marque des évangélistes et de leurs communautés. Il est vrai que les 170 fois où le mot « Père » est mis dans la bouche de Jésus ne peuvent pas toutes être attribuées avec certitude à Jésus lui-même. La répartition de ces emplois est progressive : 4 fois en Marc, 15 en Luc, 42 en Matthieu et 109 en Jean. Cela suggère que plus les évangélistes s'éloignent dans le temps, plus ils ont tendance à développer l'emploi de ce titre. Mais il semble qu'ils n'ont fait qu'étendre une pratique originale de Jésus qui avait frappé les témoins.

Jésus parle de Dieu comme Père

Dans l'évangile de Luc, la première parole de Jésus introduit une rupture avec ses père et mère, pour revendiquer une relation unique avec Dieu : « Ne saviez-vous pas qu'il me faut être chez mon Père ? » (Lc 2,49). En Matthieu 6,8 (« Votre Père sait ce dont vous avez besoin »), Jésus prend ses distances par rapport à un Dieu magicien ou capricieux, au profit d'un Dieu proche comme seul un père peut l'être de ses enfants. La religion doit être une rencontre personnelle avec le Père qui est aux cieux (Mt 6,1) et non une ostentation hypocrite. Parce qu'il est père, Dieu écoute les prières de ses fidèles : « Combien plus votre Père qui est aux cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent » (Mt 7,11).

Dans les apocalypses juives, on attendait de Dieu qu'il châtie les pécheurs. Jésus, ne pouvant attaquer de front ces images dominantes, les conteste à travers le discours détourné des paraboles. Le récit de l'enfant prodigue (Lc 15) montre un père extravagant qui laisse partir sans discuter son fils révolté, et qui semble guetter son retour avec une patience infinie. Discrètement, ces traits renvoient au Dieu Père débordant de tendresse, que Jésus incarne dans son enseignement et sa pratique. Lorsque les persécutions tomberont sur-les chrétiens, ils devront se souvenir que « c'est l'Esprit de (leur) Père qui parlera en (eux) » (Mt 10,20).

L'appellation « mon Père », assez fréquente, souligne une intimité toute particulière chez Jésus. Se plaçant du côté des petits, il proclame : « Aux cieux, leurs anges se tiennent en présence de mon Père qui est aux cieux » (Mt 18,10 cf. 7,22; 10,32). Lorsque Pierre proclame sa foi, Jésus, lui, répond que cette révélation lui vient « de mon Père qui est aux cieux » (Mt 16,17). Ainsi, en glissant de la deuxième personne (« votre Père ») à la première (« mon Père »), Jésus révèle la paternité divine envers tous ses disciples, en même temps qu'il revendique une relation personnelle unique avec ce Père.

Jésus invoque Dieu comme Père

Plusieurs reprises, Jésus s'adresse à Dieu en l'appelant Père. Trois passages sont plus significatifs. Lorsque les disciples rentrent de mission, Jésus prie spontanément : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre... » (Mt 11,25). Le Dieu créateur est aussi le Dieu proche, qui révèle le Royaume aux tout-petits. La fin de la prière dit ce rapport unique entre Dieu et Jésus : « Nul ne connaît le Père, si ce n'est le fils ».

Selon Luc, la dernière parole de Jésus est filiale : « Père, entre tes mains je remets mon esprit » (Lc 23,46). Luc a voulu ainsi marquer, à la fin de la vie de Jésus, une invocation qui rappelle sa première parole (Lc 2,49) et qui témoigne de sa relation filiale absolument unique, sans cesse vécue.

Le récit de l'agonie de Jésus à Gethsémani, en Marc (16,36) contient le mot même de Jésus, en araméen: « Abba, papa ». Ce mot familier, appliqué à Dieu, était alors spécifique de Jésus. Les Juifs ne l'emploient pas dans la prière et il est impensable que les chrétiens aient osé une innovation aussi importante, si elle ne venait de Jésus lui-même. Jésus est bien le premier à avoir osé parler à Dieu avec ce mot du vocabulaire des enfants. Ce mot « « abba » pourrait d'ailleurs se trouver derrière l'expression « mon Père » dans une dizaine d'autres paroles de Jésus comme Mc 13,32; Mt 7,21; ainsi que dans ses prières (Mt 11,25-26; 26,39.42; Lc 23,34.46).

La Mishnah, la base du Talmud, « précise qu'il faut s'adresser à Dieu la tête courbée et surtout que les hassidim (les religieux) attendaient une heure avant de commencer la prière; des précisions qui manifestent plutôt le sens de la transcendance que celui de la familiarité. Il n'en est pas ainsi chez Jésus: il se trouve de plain-pied avec le Père, l'immédiateté est entière, la familiarité spontanée et sans réticence » (J. Schlosser, Le Dieu de Jésus, p. 208).

 

© Alain Marchadour

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org