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Eucharistie
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Evangile de Jean
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Pain de Vie
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Marchadour Alain
Le pain de vie dans l'évangile de Jean
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Quand Jean écrit son évangile, les communautés célèbrent l'eucharistie depuis longtemps...
 

La tradition chrétienne s'est plu à représenter l'évangéliste Jean tenant un calice, car elle voit en lui le chantre de l'eucharistie. Quand Jean écrit son évangile, les communautés célèbrent l'eucharistie - comme le baptême - depuis longtemps; c'est sous l'influence de cette expérience que des évocations de l'eucharistie ont été introduites dans les évangiles, avant même le récit de son institution, à la Cène. L'Église se raconte en même temps qu'elle raconte Jésus. À l'inverse, par les sacrements, toute l'Eglise, au fil des siècles, partage la condition des premiers témoins de Jésus.

Des allusions...

• Les noces de Cana (Jn 2, 1-12 )

Le récit est centré sur la personne de Jésus et sur la transformation provoquée par son arrivée parmi les hommes. Les noces entre le peuple juif et Dieu semblent compromis : le vin manque et le repas menace de s'achever dans la confusion. L'incarnation par laquelle Marie met Jésus au monde constitue le moment décisif à partir duquel la fête redevient possible. Grâce à la mère de Jésus, le festin reprend. Celui-ci est remarquable par sa qualité (“ Toi, tu as gardé le bon vin jusqu'à maintenant ”) et sa quantité : environ 700 litres ! Pourquoi un tel excès ? On peut y voir le symbole de la boisson eucharistique que Jésus laisse pour son Église, à qui il reste une longue route à parcourir ! C'est pourquoi, à cette question : “ Les invités ont-ils tout bu ? ”, un Père de l'Église répondait catégoriquement : “ Non, car nous en buvons encore. ”

• L'eau et le sang (Jn 19,34)

Seul Jean rapporte la scène du coup de lance sur la croix : du côté de Jésus sortent de l'eau et du sang. “ Celui qui a vu a rendu témoignage et son témoignage est conforme à la vérité ”. Plusieurs Pères de l'Eglise y ont vu une double référence à l'eau du baptême et au sang de l'eucharistie. Sur la croix Jésus a fait don de sa vie : en communiant au corps et au sang du Christ, la communauté des croyants accueille ce salut dans la foi.

Le lavement des pieds (Jean 13)

Alors qu'il consacre cinq chapitres au dernier repas de Jésus avec ses disciples, Jean ne dit rien de l'institution de l'eucharistie. Pourtant il en connaît le récit, comme on peut le déduire d'une lecture attentive du chapitre 6. Il pourrait l'avoir volontairement passé sous silence. À la place, il fait le récit du lavement de pieds, qui lui paraît exprimer parfaitement la signification de l'eucharistie.

Les deux récits, en effet, se correspondent. Ils se déroulent au cours du dernier repas de Jésus avec les Douze. Ils racontent chacun un rite (bénédiction du pain et du vin, lavement des pieds), accompagné de paroles qui en donnent le sens nouveau. Dans les deux cas, Jésus invite les siens à répéter ce rite (Lc 22,19; Jn 13,15). Chez Luc et Jean, l'annonce de la trahison de Judas suit directement ce rite (Lc 22,21-23; Jn 13,22-30). L'avertissement donné à Pierre en Lc 22,31, n'est pas très éloigné de sa résistance au lavement des pieds par Jésus. Enfin le thème du service est très présent (Lc 22,24-27; Jn 13,13-16).

Jean raconte le lavement des pieds par Jésus comme un mime, un geste prophétique de sa mort prochaine : “ Ayant aimé les siens, il les aima jusqu'au bout ” (13,1). Dans ce geste symbolique, Jésus assume à l'avance son passage par la mort comme une marque d'amour pour les hommes, en fidélité à son Père. C'est de cela qu'il faut faire mémoire et les croyants, en répétant le rite eucharistique, se rendent solidaires du maître, se compromettent avec lui dans son amour total au service des hommes. Le refus de Pierre, au contraire, marque sa réticence à accepter le passage du messie par la mort (comme après la profession de foi de Césarée : Mc 8,31-33). Mais la parole de Jésus à Pierre laisse entendre que le lavement des pieds n'est pas facultatif : celui qui ne l'accepte pas ne peut faire partie du Royaume.

Jésus pain de vie (Jn 6)

Le chapitre 6 de Jean se développe en trois temps : la multiplication des pains (v.1-15), la traversée du lac (v.16-21), et un long discours à la synagogue de Capharnaüm : le “ discours sur le pain de vie ” (v. 22-59). Nous nous intéresserons au premier et au dernier.

• La multiplication des pains (6,1 15)

Le récit évoque d'abord le souvenir d'Élisée, qui multiplia des pains d'orge, “ au point qu'il y en eut de reste, selon la parole du Seigneur ” (2 Rois 4,42-44), puis la manne que Dieu donnait à son peuple en quantité mesurée (Ex 16,18). Au contraire, ici règne l'abondance : il reste douze paniers pleins et l'herbe épaisse évoque les verts pâturages où le messie berger conduira son troupeau (Ps 23,1-2). Le temps de l'Exode, attendu par les Juifs pour la fin des temps, est de retour : le grand prophète est là et la foule veut le faire roi.

En même temps le récit renvoie à l'eucharistie : le langage utilisé est celui que les chrétiens avaient déjà l'habitude d'entendre au cours des célébrations dans leurs communautés : “ Il prit les pains, il rendit grâce et les distribua ” (v. 11). Comme au soir de la cène, Jésus lui-même distribue le pain (à la différence des synoptiques). “ Rien ne doit se perdre ” (v. 12) : cette remarque dépasse l'événement; il s'agit déjà du pain précieux, consacré, que Jésus donne en abondance (comme à Cana), pour que l'Eglise en ait suffisamment pour toutes les générations chrétiennes. “ Je suis venu pour que les brebis aient la vie, et qu'elles l'aient en abondance ” (10,10).

Ainsi dans ce récit trois moments de l'histoire se retrouvent : le temps de l'Exode où a commencé l'aventure d'Israël, le temps de Jésus, qui forme la trame du récit, et le temps de l'Eglise. À travers ces trois situations historiques, une même question radicale se pose : comment croire en Dieu dans le désert (à travers le signe de la manne), face à Jésus pain de vie (à travers l'incarnation), dans l'Église (à travers l'eucharistie) ?

• Le discours sur le pain de vie (6,22-59)

Quand il parlait à Capharnaüm, Jésus ne pouvait signifier directement l'eucharistie, incompréhensible avant son dernier repas, sa mort et sa résurrection. L'expression “ pain de vie ” est d'abord une manière de désigner Jésus comme révélateur venu du ciel, dont la parole est nourriture et boisson. L'ensemble du discours évoque surtout la foi en Jésus révélateur; mais la pratique de l'eucharistie affleure également dans le vocabulaire chrétien : “ manger, boire, avoir la vis ”. D'ailleurs, la dernière partie (v. 51-58) est directement eucharistique. Regardons-la.

À partir du v. 51, en effet, Jésus évoque sa mort comme source de vie : le pain que je donnerai, c'est ma chair pour que le monde ait la vie. Le mot chair fait penser au prologue : “ Le Verbe s'est fait chair ” (1,14). C'est bien l'incarnation qui est exprimée ici dans son aboutissement, la mort de Jésus. Le Verbe s'est fait chair. La chair s'est faite pain. Entre l'incarnation, la mort en croix et l'eucharistie, il y a continuité. Aujourd'hui que Jésus s'est absenté dans son corps, sa révélation demeure et l'eucharistie est un lieu central où elle se propose à l'homme, avec les mêmes chances mais aussi le même risque de rejet que du temps de Jésus : “ Ce langage est trop fort ! Qui peut l'écouter ? ” (6,60)

Aux v.53-56, au lieu du verbe “ manger ”, Jean emploie un terme très fort : “ croquer, mâcher ”. Il est possible que ce soit pour souligner le réalisme de l'eucharistie. En effet certains chrétiens, les gnostiques, refusaient la médiation matérielle des sacrements pour s'unir à Jésus, de même qu'ils refusaient de croire en la réalité de l'humanité de Jésus “ venu dans la chair ” (1 Jean, 4,2). Mais pour autant cette médiation sacramentelle du pain n'est pas de la magie : “ c'est l'Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien ” (Jn 6,56). L'eucharistie, corps et sang, communique au croyant les deux dons que les contemporains de Jésus recherchaient : la vie éternelle dès maintenant et la permanence, le “ demeurer ” avec Jésus. Aujourd'hui encore le chrétien qui communie au Christ dans la foi demeure en lui et reçoit la vie éternelle.

SBEV. Alain MARCHADOUR

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org