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Saint Augustin
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Dulaey Martine
Saint Augustin : un intellectuel chrétien face à la Bible
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À dire vrai, il est impossible de parler de la Bible d'Augustin...
 
La Bible d’Augustin À dire vrai, il est impossible de parler de la Bible d’Augustin. Qu’est-ce qu’une Bible en effet à son époque ? Pour le lecteur moderne, le mot évoque un ensemble cohérent, un livre de format raisonnable, voire un petit livre qu’on glisse dans la poche. Il contient l’A.T. et le N.T., divisés en chapitres et versets numérotés, une table des matières pour s’y repérer, et souvent des notes explicatives. Tout autres étaient « les Écritures saintes » qu’Augustin possédait. Certes, de son temps, elles ne sont plus constituées d’une multitude de rouleaux malaisés à consulter ; mais même quand le codex, ancêtre de nos livres, fut adopté par les chrétiens au iiie siècle, il fallait plusieurs codices, une dizaine environ, pour faire une Bible. On pouvait donc fort bien avoir une traduction latine de type africain pour certains livres, de type européen pour d’autres.

Aucune bible latine en un seul volume n’est attestée avant le vie siècle. Le livre qu’Augustin a sur sa table peu avant sa conversion, celui qu’il ouvre quand il entend le fameux Tolle, lege !, renferme seulement les épîtres de Paul (Conf. VIII, 6,14 ; VIII, 12,29). Quand plus tard le prédicateur doit lire à l’église des passages empruntés à différents livres, il se fait apporter un premier codex, puis le rend pour en prendre un autre : il rend l’Exode et prend les Actes ; il rend l’Évangile pour prendre les épîtres de Paul (Épître XXIX, 4-7). On comprend dès lors qu’il soit fondamental de rappeler et de justifier le canon, c’est-à-dire le catalogue des textes dont l’Église considère qu’ils font légitimement partie des Écritures, comme l’ont fait les conciles de Carthage de 393 et de 397, et comme le fait Augustin en 396 dans son traité sur la Doctrine chrétienne (II, 8,13).

Au début du Ve siècle, ces livres sont disponibles en librairie (Sermons Dolbeau V, 14), mais assez mal commodes à utiliser, d’autant que les versets ne sont pas numérotés. Quand Augustin parle du second ou du troisième uersus d’un texte,même si l’on traduit souvent « verset » par commodité, il ne se réfère pas à une numérotation marginale, mais à des lignes qui correspondent parfois, mais pas toujours, aux stiques qui sont des lignes de la longueur d’un hexamètre (le vers latin classique), utilisées comme unité de mesure pour évaluer le salaire du copiste dans l’industrie du livre. Il n’est donc ni rapide ni aisé de vérifier une citation, et cela doit expliquer certaines des variantes que l’on constate d’un livre à l’autre de l’œuvre augustinienne pour un même verset.

Augustin ne savait pas l’hébreu et, du reste, il a été très longtemps sans voir l’intérêt que cela pouvait avoir, sa correspondance avec Jérôme le montre (Épîtres XXVIII ; LXXI). Pour lui, l’autorité de la Bible grecque l’emporte.

• Augustin, La Doctrine chrétienne, II, 15,22

Les Septante, d’après toutes les Églises particulièrement informées de la question, passent pour avoir traduit avec une assistance si forte du Saint-Esprit qu’un si grand nombre d’hommes n’a eu qu’une seule bouche.

Augustin rappelle ensuite la légende qui veut que les soixante-dix traducteurs, bien qu’ayant travaillé séparément, aient élaboré la même traduction ; lui-même a bien quelque doute sur le sujet et pense plutôt à une réflexion et à une délibération communes, mais « l’accord unanime de tant de savants vieillards » garantit de toute manière la valeur de cette traduction grecque (II, 15,22) : « l’Église l’a reçue comme si elle était la seule » ; elle est à ses yeux supérieure aux autres traductions grecques dont il aura ensuite connaissance (Cité de Dieu XVIII, 43). À l’époque de la Cité de Dieu, il passe du rejet des traductions sur l’hébreu qui a d’abord été le sien à l’idée que le texte hébreu était inspiré, sans renoncer pour autant à la conviction que la traduction des Septante l’était tout autant (Cité de Dieu XVIII, 43). Quand l’hébreu et le grec divergent, il est possible que les copistes se soient trompés, mais cela peut parfois avoir un sens ; la doctrine augustinienne de l’inspiration et de la multiplicité des sens vrais permet une grande souplesse.

• Augustin, La Doctrine chrétienne XV, 4,2

Là où il n’y a pas erreur de copiste, il faut croire, si le sens est conforme à la vérité et proclame la vérité, que, sous l’influence de l’Esprit divin, les Septante, laissant leur rôle de traducteurs et parlant en libres prophètes, ont voulu s’exprimer de manière différente.

Selon Augustin, il faut avoir recours à la Septante pour corriger éventuellement des traductions latines fautives (Doctr.chr. II, 15,22). Mais lui-même savait peu de grec et ne s’y référait pas spontanément. En 394-395, il réclame à Jérôme une traduction latine de la Septante, qui serait, estime-t-il, plus utile que tous ses travaux sur l’hébreu (Épître XXVIII). Lui-même utilise le plus souvent ce qu’on appelle la Vetus Latina, singulier collectif qui englobe de multiples traductions latines, parfois bien médiocres, faites sur le grec, qui ont eu cours dans le monde occidental avant que ne s’impose – très lentement – ce qu’on appellera la Vulgate. En opposition aux techniques de traduction qui avaient cours dans les cercles cultivés, ces traductions, par respect d’un texte considéré comme sacré, collaient le plus possible au grec, au détriment de la correction de la langue et de la lisibilité, usant de néologismes, d’emprunts au grec ou à l’hébreu.

Les Vieilles Latines étaient de qualité très variable selon les livres bibliques et présentaient nombre de leçons erronées que l’utilisateur n’était pas toujours en mesure de repérer : Augustin lui-même confesse à plusieurs reprises avoir proposé des interprétations inexactes sur la base de traductions fausses (Révisions II, 12,39).L’Hipponate parle de « l’infinie diversité des traducteurs latins ».

• Augustin, La Doctrine chrétienne II, 11,16

Ceux qui ont traduit les Écritures de l’hébreu en grec peuvent se compter, mais les traducteurs latins en aucune façon ; cela tient au fait que, aux premiers temps de la foi, •

• Augustin, Épître LXXI, 6

Le texte est si différent dans les divers manuscrits que c’est à peine supportable ; la version latine est tellement suspecte qu’on craint de trouver dans le grec une autre leçon, si bien que l’on hésite à en tirer une citation ou une preuve.

Augustin conseille des traductions littérales plutôt que celles « qui ont préféré suivre le sens plutôt que les mots » (II, 13,19). Il exprime une préférence : parmi les versions latines, dit-il, « il faut préférer l’Itala à toutes les autres, car elle serre de plus près les mots tout en rendant clairement la pensée » (Doctr. chr. II, 15,22) ; ce qu’Augustin appelle Itala est sans doute une Vieille Latine africaine marquée par des révisions faites en Italie du Nord, qui était parfois très différente des textes utilisés dans des Églises lointaines et pauvres d’Afrique où l’on avait gardé les vieux livres parce qu’on n’avait pas les moyens d’en acheter de nouveaux.

Dans la pratique, Augustin dispose de plusieurs traductions latines et les compare, comme le montrent à l’évidence ses premiers commentaires sur les psaumes. Sans doute avait-il aussi des outils de travail qui ne nous ont pas été conservés : des formules comme « ceux qui ont soigneusement examiné les manuscrits grecs », utilisées quelques années plus tard à propos des Évangiles, le suggèrent (Sur l’accord des évangélistes III, 7,29).

Toute sa vie, l’évêque d’Hippone cite tantôt une traduction, tantôt une autre. Quand il prêche en dehors d’Hippone, il use de la traduction en vigueur dans l’Église locale. Il n’est pas impossible que la connaissance de plusieurs traductions latines différentes lui ait brouillé la mémoire à tout jamais, d’autant qu’il n’a vraiment commencé à les lire que passée la trentaine : lui-même confesse que, s’il sait par cœur l’Énéide de Virgile pour l’avoir apprise dès l’enfance, il n’en va pas de même pour la Bible (Sermons Dolbeau 23, 19). Quand il a sous les yeux deux traductions très différentes – avait-il en permanence plusieurs manuscrits à sa disposition, ou seulement un manuscrit pourvu de gloses marginales ? –, il n’est pas rare qu’il commente les deux, suggérant à son lecteur de choisir lui-même ce qui lui paraîtra le plus intéressant.

On a cru jadis que l’évêque d’Hippone avait été un « réviseur de la Bible », mais c’est une légende savante. Il ne s’astreint pas à suivre un texte fixe et peut fort bien revenir après plusieurs années à une version qu’on croyait abandonnée par lui ; dans son texte d’Isaïe, par exemple, on trouve toutes les formes de la Vetus Latina ou presque. Une meilleure connaissance des variantes vieilles latines a progressivement réduit le nombre des leçons dont on croyait qu’Augustin était l’auteur.

Il semble du reste que le travail minutieux du philologue ne l’intéresse guère. Il n’est pas linguiste dans l’âme comme Jérôme. Contrairement au savant moine de Bethléem, il est indifférent aux variantes tant qu’elles offrent un sens acceptable. Pour lui, l’essentiel n’est pas dans les mots eux-mêmes ; les mots ne sont que des signes renvoyant à la ueritas ;l’Écriture est un moyen et non une fin.

Un livre inspiré Pourtant, la Bible est un livre inspiré, Augustin en est convaincu : « Quand tu lis, c’est Dieu qui te parle », dit-il (Sur le Ps. LXXXV, 7). Il est de ceux « qui croient inébranlablement que Moïse a parlé dans l’Esprit de vérité » (Conf. XII, 20,29) ; « Nous croyons, dit-il, qu’il est véridique et n’osons pas penser qu’il a dit quelque chose que nous savons ou estimons faux » (Conf. XII, 18,27). Comment dès lors expliquer les imperfections de textes inspirés par Dieu qui est toute perfection ? C’est que l’Écriture n’est pas l’enregistrement pur et simple de la Parole de Dieu. Le Seigneur ne parle ni grec ni latin ni même hébreu.

• Augustin, La Genèse contre les manichéens I, 9,15

Tout cela a été dit pour s’adapter à notre intelligence. En quelle langue en effet Dieu a-t-il appelé la lumière jour et les ténèbres nuit ? Est-ce en hébreu, en grec, en latin, ou dans quelque autre langue ? De même pour tout ce qu’il a nommé : on peut se demander en quelle langue il l’a nommé. Mais, en Dieu, il y a une intelligence pure, libre du bruit et de la diversité des langues.

Dès son premier essai exégétique, Augustin a une formule sans équivoque : l’Écriture est « un enseignement divin qui passe par des paroles humaines » ; elle est définie comme une Parole de Dieu dans le langage humain (Gn. manich. 2,5).

L’évêque d’Hippone ne se fait pas de l’inspiration une idée naïve : ce n’est pas un ange qui tient la plume des écrivains sacrés, contrairement à une image que véhiculera une iconographie postérieure. Ils sont au mieux ses secrétaires. Inspirés, les hommes peuvent l’être à des degrés divers. Il n’est pas impossible que même un impie, comme Caïphe, le soit occasionnellement, en tant que grand prêtre juif, (Accord év. II, 70,136 ; voir Jn 11,49-52). Les auteurs de l’A.T. ont écrit sous l’inspiration divine.

• Augustin, Sur le Psaume VIII, 7

Nous lisons que la Loi fut écrite par le doigt de Dieu et donnée par l’intermédiaire de Moïse, son saint serviteur ; dans ce doigt de Dieu, beaucoup voient l’Esprit Saint ; c’est pourquoi, en raison de cet Esprit qui est à l’œuvre en eux, il est exact de voir aussi dans les doigts de Dieu les ministres remplis de l’Esprit Saint, puisque ce sont eux qui ont composé à notre intention les livres de l’Écriture.

Tout inspirés qu’ils étaient, les évangélistes étaient de simples hommes, même lorsque, tel Jean dans son Prologue, ils ont parlé du Verbe éternel.

•  Augustin, Sur l’évangile de Jean 1,1

J’ose l’affirmer, mes frères, Jean lui-même n’a peut-être pas dit les choses comme elles sont vraiment, mais il a dit ce qu’il a pu, car il n’était qu’un homme, et il a parlé de Dieu ; un homme inspiré par Dieu, sans doute, mais néanmoins un homme. Parce qu’inspiré, il a dit quelque chose ; s’il n’avait pas été inspiré, il n’aurait rien dit ; mais parce qu’il est un homme inspiré, il n’a pas dit tout ce qui est, mais tout ce que pouvait dire un homme.

L’inspiration, pour Augustin, relève de l’illumination. La Sagesse de Dieu, dit-il, « se communique aux âmes saintes ; elle en fait les amis et les prophètes de Dieu et, sans bruit, leur raconte intérieurement ses œuvres » (Cité de Dieu XI, 4,1). Il aime à rappeler une expression du prophète Zacharie (1,9) : « l’ange qui parlait en moi » (La Genèse au sens littéral IX, 2,4).

Non seulement l’auteur, mais le traducteur aussi peut être inspiré, comme ce fut le cas des Septante qui ont traduit la Bible en grec (Épître XXVIII, 2,2). Le commentateur doit lui aussi s’ouvrir à l’illumination divine pour être inspiré par Dieu, en sorte qu’il puisse comprendre et faire comprendre le texte.

• Augustin, La Doctrine chrétienne IV, 15,32

Que celui qui veut et savoir et enseigner apprenne tout ce qui doit être enseigné, et acquière le talent de la parole, comme il convient à un homme d’Église. Mais l’heure venue de parler, qu’il réfléchisse qu’à une âme droite convient particulièrement cette parole du Seigneur : « N’ayez souci ni de la manière de parler ni de ce que vous direz ; ce que vous devez dire ; vous sera donné en temps voulu ; car ce n’est pas vous qui parlez, c’est l’Esprit de votre Père qui parle en vous. » Si c’est donc le Saint-Esprit qui parle en ceux qui sont livrés aux persécuteurs pour le Christ, pourquoi ne parlerait-il pas en ceux qui livrent le Christ à ceux qui écoutent leur enseignement ?

L’auditeur enfin, ou le lecteur, doit aussi recevoir de Dieu cette illumination pour que la Parole s’éclaire pour lui aussi. « Nous parlons, mais c’est Dieu qui instruit ; nous parlons, mais c’est Dieu qui enseigne » (Sermon CLIII, 1,1). « Je frappe vos oreilles par un bruit de paroles ; si celui qui est en vous ne vous en révèle le sens, à quoi servent mes paroles et mes discours ? » (Sur Év.Jn 26,7). Le prédicateur africain y revient souvent.

• Augustin, Sur l’épître de Jean 3,13

Le son de nos paroles frappe les oreilles, mais le Maître est à l’intérieur. Ne croyez pas qu’un homme puisse apprendre quelque chose d’un autre homme. Nous pouvons vous avertir en faisant du vacarme avec notre voix ; s’il n’y a pas à l’intérieur quelqu’un pour vous instruire, c’est en vain que nous faisons du bruit. Alors, frères, vous voulez vraiment savoir ? N’avez-vous pas tous entendu ce sermon ? Combien sortiront d’ici sans avoir rien appris ? En ce qui me concerne, je me suis adressé à tous ; mais ceux à qui cette onction ne parle pas à l’intérieur, ceux que l’Esprit Saint n’instruit pas de l’intérieur, ils reviennent chez eux sans avoir rien appris. L’enseignement de l’extérieur, c’est en quelque sorte une aide et des avertissements ; celui qui instruit les cœurs a sa chaire dans le ciel. C’est pourquoi il dit lui-même dans l’Évangile : « Ne vous faites pas appeler maître sur la terre. Un seul est votre maître, le Christ » […]. Le maître qui enseigne est à l’intérieur ; c’est le Christ qui enseigne ; c’est son inspiration qui enseigne. Là où il n’y a ni son inspiration ni son onction, les paroles retentissent vainement à l’extérieur.

Même si je rencontrais Moïse, dit Augustin, si je lui demandais ce qu’il a voulu dire et qu’il me réponde en latin, « d’où saurais-je s’il dit vrai ? Et quand bien même je le saurais, est-ce de lui que je le saurais ? C’est au-dedans de moi, oui, au-dedans, dans la demeure de la pensée, que la Vérité, qui n’est ni hébraïque, ni latine, ni grecque, ni barbare, sans se servir d’une bouche ni d’une langue, sans bruit de syllabes, me dirait : Il dit vrai. Et moi, rempli aussitôt de certitude, je ferais confiance à cet homme qui est tien et lui dirais : Tu dis vrai » (Conf. XI, 3,5).

Il n’y a donc pas déperdition d’énergie entre le locuteur initial (Dieu), l’écrivain sacré, les traducteurs et le lecteur : c’est Dieu qui mène chacun vers la vérité, à travers les mots du texte : « Quand on lit l’Écriture, nous sommes tous des auditeurs ; il n’y a qu’un seul maître dans cette école, nous sommes des condisciples » (Sermon CCLXXVIII, 11).

Dieu parle toujours à l’homme dans la nuée, non face à face : il ne saurait y avoir de connaissance directe de Dieu dans la chair ; il y a toujours le filtre du langage humain. Le sens n’est pas dans les mots, mais au-delà des mots ; ceux-ci ne sont que des signes renvoyant à la vérité. On comprend dès lors que la question de la précision de la traduction est somme toute secondaire aux yeux d’Augustin.


© Martine Dulaey, Augustin, lectleur de l'Écriture, Supplément au Cahier Évangile n° 162 (p. 8-15).
 
 
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