1207
Contre Fauste
1206
Saint Augustin
269
Dulaey Martine
Saint Augustin : "Contre Fauste"
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Le "Contre Fauste" est une réponse, composée par Augustin entre 400 et 402...
 
Le Contre Fauste est une réponse, composée par Augustin entre 400 et 402, à un ouvrage du manichéen qui lui était tombé entre les mains et attaquait la foi chrétienne. Fauste était mort, mais cet écrit de propagande paraissait aux frères de l’évêque d’Hippone devoir être réfuté, ce qu’il fit à travers un dialogue fictif de controverse avec l’évêque manichéen. Ce n’est donc pas un traité exégétique, mais il est fondamental pour la connaissance de l’exégèse augustinienne, notamment celle de l’A.T. que récusait la secte. « Fauste a dit… Augustin répondit… » : Augustin, selon la méthode qu’il utilise souvent, cite littéralement ce que dit son adversaire et répond point par point aux Capitula de Fauste, c’est-à-dire aux versets bibliques qu’il oppose aux propos des catholiques ou dont il conteste l’authenticité. Il ne faut donc pas s’attendre à trouver une structure logique dans le livre : les textes prophétiques les plus évidents sont traités au livre XIII, après les figures du livre XII, dont le manichéen pourrait plus facilement contester l’interprétation.

Pour Fauste, il y a entre les deux Testaments une rupture radicale que Jésus lui-même, et Paul après lui, aurait enseignée, en violant le sabbat, en rejetant les règles de pureté, les interdits alimentaires et les sacrifices. Tous les passages des Évangiles qui contredisaient cette thèse étaient considérés comme des interpolations. La moitié des Capitula était une attaque en règle de l’A.T., qu’Augustin va donc longuement défendre. L’argument de fond est traditionnel : « Pour qui comprend justement les choses, l’Ancien Testament est l’annonce prophétique du Nouveau Testament » (15,2). « Tout ce qui est écrit dans l’Ancien Testament, nous affirmons que cela est véridique, que cela a été divinement prescrit et adapté à son époque » (10,3).

Les manichéens, dit Augustin, font semblant d’accepter les Évangiles pour mieux tromper par une apparence de christianisme, alors qu’ils n’en retiennent que ce qui leur convient : ils se gardent bien de citer les phrases où le Christ lui-même a engagé les disciples à reconnaître dans la Loi, les prophètes et les psaumes, ce qui avait été écrit de lui (13,5). À Fauste qui rejette les prophètes hébreux, l’évêque d’Hippone répond que dans ce cas il leur faut rejeter aussi le Christ, la notion de « christ » ne nous étant connue que par eux (13,2). Selon le manichéen, l’argument prophétique n’a de signification que pour des juifs ; les païens, en effet, il faudrait commencer par les convaincre de croire aux prophètes (13,1). Le livre XIII énumère tout ce qui montre que les annonces des prophètes se sont révélées véridiques : la promesse faite à Abraham qu’en lui seraient bénies toutes les nations, la persécution des chrétiens, la conversion des rois, la destruction des idoles, l’aveuglement des juifs, etc. Tout cela peut fort bien convaincre les païens aussi bien que les juifs.

Aux yeux de Fauste, l’argument prophétique et l’exégèse allégorique qui lui est liée ne sont que des subterfuges pour essayer de sauver l’A.T. Augustin répond que ce livre contient de vraies prophéties, en parole ou en acte, mais qu’il faut savoir les lire : « Pour la motivation de celui qui cherche et le plaisir de celui qui trouve, il y a là énormément de choses qui sont dites en allégorie et énigme ; ce sont en partie de simples paroles qui sont présentées, et en partie aussi des événements qui sont racontés » (12,7).

Augustin mentionne les prophéties que les évangélistes eux-mêmes disent avoir été accomplies en Christ. C’est parfois tellement évident qu’on n’a même pas besoin de l’expliquer :

• Augustin, Contre Fauste 12,43

Qui, en effet, a besoin qu’on lui explique ces paroles qu’il lit : Il a été mené à la mort comme une brebis que l’on conduit au sacrifice, avec tous les détails si clairs donnés là, quand il est dit que c’est par ses meurtrissures que nous avons été guéris et qu’il s’est chargé lui-même de nos péchés*? Qui ne croirait qu’on lui fait une lecture de l’Évangile, quand il lira ces paroles : Ils ont percé mes mains et mes pieds ; ils ont compté mes os. Ils m’ont regardé et observé ; ils se sont partagé mes habits, et ils ont tiré au sort mon vêtement ? Il faudrait être bien aveugle pour ne pas voir que sont accomplies ces autres paroles : Tous les confins de la terre se souviendront et se convertiront au Seigneur, et les peuples des différentes nations adoreront en sa présence.

Les Évangiles, en principe reçus par les manichéens, ont déjà vu des préfigurations dans certains récits.

• Augustin, Contre Fauste 12,30

Les morsures mortelles des serpents sont guéries quand on élève et regarde le serpent d’airain, ce que le Seigneur explique lui-même en ces termes : Comme Moïse a élevé le serpent d’airain au désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, afin que tout homme qui croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle. Est-ce que tout cela ne crie pas bien haut ? Faut-il que des cœurs endurcis soient atteints d’une telle surdité ? La Pâque se célèbre par l’immolation d’un agneau, et le Christ dont il est dit dans l’Évangile : Voici l’agneau de Dieu, voici celui qui ôte le péché du monde, est mis à mort. À ceux qui célèbrent la Pâque, il est défendu de briser les os de l’agneau; les os du Seigneur ne sont pas non plus brisés sur la croix ; Jean l’évangéliste atteste que c’est pour cela qu’il a été dit : Vous ne briserez pas ses os. Les portes sont marquées du sang pour en éloigner le fléau; de même les peuples sont marqués au front du signe de la passion du Seigneur pour assurer leur salut.

Paul, en qui la secte ne veut voir qu’un pourfendeur de l’A.T., enseignait en réalité que les événements de l’histoire juive pouvaient être des figures recélant un enseignement pour les chrétiens (1 Co 10,1-13). Augustin feuillette donc l’A.T. en suivant l’ordre de ses livres pour y montrer les figures prophétiques traditionnelles, et le parcours biblique du livre XII, qui part d’Adam, s’achève avec le véritable grand-prêtre du prophète Zacharie, qui ramène Israël de l’exil, c’est-à-dire qui fait passer les chrétiens de ce monde à l’autre. On ne peut ici prendre que quelques exemples de ces figures, comme celle de l’ivresse de Noé :

• Augustin, Contre Fauste 12, 23

En Noé qui, enivré par la vigne qu’il a plantée, se trouve nu dans sa propre maison, qui ne verrait le Christ qui a souffert la passion dans son peuple ? Car c’est alors que la mortalité de sa chair a été mise à nu, scandale pour les juifs et folie pour les païens, mais force et sagesse de Dieu pour tous ceux qui ont été appelés, juifs ou païens, comme Sem et Japhet, parce que ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes. Ainsi, dans les deux fils de Noé, le plus âgé et le plus jeune, sont figurés deux peuples ; ils portent le manteau à reculons, c’est la figure de la passion du Seigneur désormais passée et terminée ; ils ne jettent pas les yeux sur la nudité de leur père, parce qu’ils ne consentent pas à la mort du Christ ; cependant ils l’honorent d’un voile parce qu’ils savent d’où ils sont nés. Le fils qui est entre les deux, à savoir le peuple juif, qui a une position médiane parce qu’il n’a pas la première place des apôtres et n’est pas venu à la foi en dernier avec les nations païennes, a vu la nudité de son père, c’est-à-dire qu’il a consenti à la mort du Christ ; il l’a annoncée dehors à ses frères ; c’est en effet par lui qu’est rendu manifeste et en quelque sorte publié ce qui était secret dans les prophéties ; voilà pourquoi il est devenu le serviteur de ses frères.

En effet, qu’est d’autre aujourd’hui la nation juive, sinon le bibliothécaire des chrétiens, chargée de porter la Loi et les Prophètes en témoignage de l’affranchissement de l’Église, pour que nous honorions ce qu’elle nous annonce par la lettre en en comprenant le mystère ?

Autre figure christique, Joseph, qui nourrit ses frères en Égypte lors de la famine. Le Christ, dit Augustin, je le rencontre partout quand je parcours les Écritures (12,27).

• Augustin, Contre Fauste 12,28

Il m’apparaît en Joseph qui, persécuté et vendu par ses frères, est ensuite comblé d’honneur en Égypte, après avoir été dans la peine. Nous connaissons en effet les peines du Christ dans le monde des païens que signifiait l’Égypte ; ce sont les diverses souffrances des martyrs. Et maintenant nous voyons le Christ en honneur dans cette même terre qu’il soumet à son empire en lui distribuant son froment.

La prise de Jéricho parle du jugement dernier et de la perdition ; seule y échappe l’Église, figurée par la courtisane Raab, dont la maison est sauvée lors de la destruction de la ville grâce au signal du fil d’écarlate accroché à sa fenêtre.

• Augustin, Contre Fauste 12,31

L’homme qui se laisse enseigner par le Seigneur verra tomber les murs de cette ville, tels les remparts mortels de ce monde, quand l’arche en aura fait sept fois le tour, tout comme maintenant, dans le temps qui s’écoule en périodes de sept jours, le Testament de Dieu fait le tour de l’univers pour qu’à la fin des temps soit détruite la mort, notre dernière ennemie; et une seule maison, image de l’unique Église purifiée de sa honteuse fornication, est sauvée de la ruine des impies, grâce à la fenêtre de la confession par le sang de la rémission.

Le miel trouvé par Samson dans la gueule du lionn’est autre que celui des paroles de la prédication chrétienne.

• Augustin, Contre Fauste 12,32

Qui était en Samson tuant le lion qu’il rencontra en chemin quand il se rendait à l’étranger pour prendre femme, sinon celui qui, sur le point d’appeler une Église d’entre les païens, a dit : Réjouissez-vous, j’ai vaincu le monde ? Que signifie le rayon de miel accumulé dans la gueule du lion qu’il a tué ? N’est-ce pas ce que nous voyons, que les lois des royaumes d’ici-bas, après s’être déchaînées contre le Christ, ont de nos jours perdu leur cruauté et prêtent assistance à la prédication de la douceur de l’Évangile ?

La résurrection de l’enfant mort, que le serviteur envoyé par Élisée s’avère incapable d’opérer, mais que le prophète, figure du Christ, accomplit en venant en personne, dit à la fois la continuité des deux Testaments et la supériorité du Nouveau sur l’Ancien.

• Augustin, Contre Fauste 12,35

Élisée envoie son serviteur placer son bâton sur un mort qui ne revient pas à la vie ; il vient lui-même, s’applique contre le mort, se proportionne à sa taille, et il ressuscite. Ainsi, le Verbe de Dieu a envoyé la Loi par son serviteur, mais cela n’a servi de rien au genre humain mort de ses péchés ; pourtant ce n’est pourtant pas sans motif qu’elle fut envoyée, car celui qui l’a envoyée savait qu’il fallait l’envoyer d’abord. Ensuite, il est venu en personne, il s’est conformé à nous, il a participé à notre mort, et nous revenons à la vie.

Un des arguments de Fauste pour refuser l’A. T. est que nombre des personnages qui y sont valorisés sont immoraux, voire criminels. La réponse d’Augustin varie selon les cas. Il est, dit-il, des comportements qu’admettaient les mœurs de ces époques lointaines, comme la polygamie (22,47) : il faut savoir « distinguer les coutumes de l’époque où la promesse était voilée, des coutumes de ce temps-ci où la promesse est révélée » (22,23). De plus, ce n’est pas parce qu’une action est rapportée par la Bible qu’elle est pour autant proposée à notre imitation ; ce peut être au contraire pour nous engager à l’éviter (22,45). Augustin peut rester au sens littéral et défendre Moïse, par exemple, en disant que certes il ne lui avait pas été ordonné par Dieu de tuer l’Égyptien, mais qu’il avait agi par amour de ses frères injustement traités et non par cruauté. Mais la justification de l’acte est à chercher surtout dans sa portée prophétique : « Cela fut permis par Dieu parce que Moïse tenait le rôle du prophète, pour signifier une réalité future » (22,70). « Moïse a tué l’Égyptien en défendant son frère [voir Ex 2,12] : n’importe qui voit là très aisément le diable, qui nous est funeste en cet exil, le diable tué par le Christ Seigneur qui a pris notre défense » (22,90).

Le livre XXII regroupe encore de nombreuses interprétations allégoriques où Abraham et Sara, Isaac et Rébecca, Jacob et Rachel, David et Bethsabée sont autant de figures du Christ et de l’Église. Si, dans ses traités proprement exégétiques, Augustin n’a jamais commenté que les trois premiers chapitres de la Genèse, le Contre Fauste donne un bon aperçu de la lecture qu’il faisait de l’ensemble du livre.


© Martine Dulaey, Augustin, lectleur de l'Écriture, Supplément au Cahier Évangile n° 162 (p. 49-54).
 
 
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