1092
Géographie sacrée
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Marchadour Alain
La géographie sacrée modifiée
Théologie
 
 
Le parcours de Jésus, « fils de David », s’insère largement dans la géographie sacrée de l’A.T...
 
L’ancienne géographie sacrée Le parcours de Jésus, « fils de David », s’insère largement dans la géographie sacrée de l’A.T.

Bethléem. Sa naissance à Bethléem, soulignée par Matthieu et Luc, renvoie à la ville royale, mentionnée plus de quarante fois dans l’A.T. C’est de là qu’est sorti David, roi exemplaire et figure du Messie idéal (1 S 17,12). Jésus n’est-il pas reconnu comme le « fils de David » par ses contemporains (Mt 1,1 ; 9,27 ; 12,23) ? Matthieu (Mt 2,6) convoque la prophétie de Michée qui annonce que de Bethléem sortira le Messie (Mi 5,1).

Du Jourdain au désert. Le baptême dans les eaux du Jourdain constitue le moment fondateur du mouvement de Jésus. Le lecteur familier des Écritures reconnaît ici un parallélisme avec Josué qui fut l’initiateur de l’installation dans la terre promise (Jos 3–4). La région du Jourdain, et en premier lieu la ville de Jéricho, est le cadre de plusieurs épisodes. Comme la prostituée Rahab avait eu droit à un traitement de faveur par Josué au moment de la conquête de la ville (Jos 2,1-21 et 6,22-25), ici ce sont deux exclus, un aveugle et le publicain Zachée qui sont l’objet de l’attention du nouveau Josué (Lc 18,35-43 ; 19,1-10).

La tentation de Jésus, évoquée par les quatre évangiles, a pour cadre trois lieux chargés de symbole dans la mémoire d’Israël : le désert, la montagne et la ville de Jérusalem (Mt 4,1-11).

Jérusalem. Elle est au cœur de la vie de Jésus, depuis son enfance jusqu’à sa mort et sa résurrection. Selon Matthieu, il est à peine né à Bethléem que des mages viennent pour l’adorer dans la ville sainte – ce qui jette le trouble chez Hérode et dans « tout Jérusalem » (Mt 2,1-3). Selon Luc, Jésus petit enfant est présenté au temple de Jérusalem par ses parents (Lc 2,22) et, adolescent, il y vient avec ses parents (Lc 2,42-50). Le même évangéliste a construit une large section de son récit comme une montée initiatique vers Jérusalem (9,51 – 19,26), dont il se plaît à répéter le nom tout au long du récit (9,51.53 ; 13,22.33.34 ; 17,11 ; 18,31 ; 19,11.28). La marche est inspirée par la conviction profonde « qu’il n’est pas possible qu’un prophète périsse hors de Jérusalem » (13,33).

La ville sainte. Dans le quatrième évangile, la Judée et Jérusalem jouent un rôle plus marquant que dans les autres évangiles. Plus proche de la vérité historique en certains cas, Jean rapporte plusieurs déplacements de Jésus le galiléen vers Jérusalem (au moins deux ou trois), souvent en lien avec des fêtes juives : « La Pâque des Juifs était proche et Jésus monta à Jérusalem » (Jn 2,13 ; voir aussi 2,23). Autres exemples : il y a une fête (5,1), la fête des Tentes (7–8), la Dédicace (10,22), la Pâque (12,12). La rencontre avec Jérusalem est dès le départ ambivalente, marquée par l’hostilité des chefs et une certaine méfiance de Jésus lui-même envers ses auditeurs : « Jésus, lui, ne se fiait pas à eux, parce qu’il les connaissait tous » (2,24-25). Mais Jérusalem est aussi pour quelques-uns des témoins et, plus largement, pour tous les lecteurs le lieu de la révélation suprême de Jésus.

L’espace de la Passion. En partant de Jean (et des synoptiques à leur manière), l’inscription du parcours de Jésus dans la topographie concrète de Jérusalem est frappante. Jésus « s’en alla au-delà du torrent du Cédron ; il y avait là un jardin où il entra avec ses disciples » (Jn 18,1). « Ils le conduisirent chez Hanne […] Hanne envoya Jésus à Caïphe […] On avait emmené Jésus de chez Caïphe à la résidence du gouverneur » (18,13.24.28). « Jésus sortit et gagna le lieu-dit du Crâne » (19,17). Une telle insistance sur les déplacements contribue à insérer Jésus dans l’espace circonscrit de la ville. Elle culmine dans la précision sur « le lieu où Jésus avait été crucifié, hors de la ville » (19,20).

En cet espace délimité, voilà que l’enracinement géographique du drame de la crucifixion déborde les limites du Golgotha, de la ville de Jérusalem et de la terre d’Israël puisque désormais tous les auditeurs de l’Évangile jusqu’à aujourd’hui en deviennent des lecteurs engagés grâce à l’écriteau signifiant à l’univers entier que Jésus est le roi des juifs : « Ce qui est écrit est écrit » (19,22).

La nouvelle géographie sacrée Nazareth et la Galilée constituent l’espace géographique dans lesquels Jésus a passé le plus de temps de sa vie terrestre.

Des lieux nouveaux. Avec des explications différentes, Matthieu et Luc font de Nazareth la ville où Jésus a passé une trentaine d’années avant de commencer sa vie de prophète itinérant (Mt 2,23 ; Lc 2,39.51). Il est d’ailleurs connu comme Jésus « de Nazareth » (Mt 21,11 ; Mc 1,24 ; 10,47 ; Lc 4,34). C’est à Nazareth que Luc situe le commencement de la mission de Jésus (Lc 4,14-30).

Capharnaüm forme la base à partir de laquelle il rayonne dans toute la Galilée (Mt 4,13 ; Lc 4,31). C’est là qu’il a accompli le plus de signes. Et c’est dans le cadre du lac de Gennesareth que se situe le Sermon sur la montagne avec les béatitudes, qui, depuis, ont été prêchées et vécues en tous temps et en tous lieux. Or, ces villes et cette région ont pour caractéristique de ne jouer aucun rôle dans l’histoire d’Israël. Nous sommes loin ici de l’ancienne géographie sacrée.

Des lieux qui posent question. Cela explique les réactions d’incroyance des juifs et même des disciples de Jésus : « De Nazareth, lui dit Nathanaël, peut-il sortir quelque chose de bon ? » (Jn 1,46). Des gens de Jérusalem s’interrogent : « Le Christ pourrait-il venir de la Galilée ? » (7,41). Les Pharisiens, en dialogue avec Nicodème, n’ont aucun doute : « Serais-tu de Galilée, toi aussi ? Cherche bien et tu verras que de Galilée il ne sort pas de prophète » (7,52).

Matthieu, soucieux de rattacher la vie de Jésus aux Écritures, a introduit, au moment de l’installation de Jésus à Nazareth une formule d’accomplissement (que l’on peine à retrouver dans un écrit prophétique) : « Il vint habiter une ville appelée Nazareth, pour que s’accomplisse ce qui avait été dit par les prophètes : Il sera appelé Nazôréen » (Mt 2,23). Dès lors, une nouvelle géographie sacrée liée à la Galilée, sans base vétérotestamentaire, se met en place, centrée sur le passage et l’activité de Jésus.

Déplacement de la sacralisation. Jésus, fils de cette terre, introduit dans son enseignement un déplacement significatif sur la sacralisation de l’espace, en prêchant l’avènement du Royaume.

Il assume l’histoire sainte, et particulièrement dans le lien entre la terre et l’alliance. Avec lui, la terre de l’alliance localisée géographiquement s’ouvre sur le Royaume de Dieu, dont l’extension ne connaît aucune frontière : « Bienheureux les doux, ils posséderont la terre » (Mt 5,4-5). Jésus s’inscrit dans la tradition prophétique qui annonce un royaume à la fois « déjà là » et « pas encore réalisé », dans lequel les pauvres occuperont la première place. Replacée dans l’ensemble de la proclamation évangélique, cette promesse de la terre faite aux pauvres apparaît comme l’annonce du Royaume des derniers temps que Jésus vient justement inaugurer. Le Royaume n’est pas lié à une terre particulière, il naît et grandit partout dans le monde, là où des disciples de Jésus mettent en pratique la béatitude.


© Alain Marchadour Cahier Évangile n° 162 (décembre 2012) p. 58-60.  
 
 
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