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Devilliers Luc
Lecture de la Bible et Nouvelle Évangélisation. Note à l'attention des animateurs bibliques
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Octobre 2012 : l'Église catholique célèbre les 50 ans de l'ouverture de Vatican II...
 
Spécialiste de l’œuvre johannique, le frère Devillers, dominicain, est actuellement professeur de Nouveau Testament à l’Université catholique de Fribourg (Suisse) après avoir enseigné à l’École biblique et archéologique française de Jérusalem. Expert invité lors du Synode sur « La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église » (octobre 2008), il est aussi président de l’ACFEB (Association catholique française pour l’étude de la Bible). Son propos a été rédigé juste avant la tenue du Synode sur la Nouvelle Évangélisation (octobre 2012).

 

Octobre 2012 : l’Église catholique célèbre les 50 ans de l’ouverture de Vatican II. Parmi les documents majeurs du concile, la constitution Dei Verbum nous intéresse de près, car elle encourage tous les croyants à lire la Bible[1]. En 2008, un synode d’évêques a étudié le thème de La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église, après quoi Benoît XVI a publié l’Exhortation Verbum Domini (2010). Aujourd’hui, pour commémorer Vatican II, un nouveau synode sera consacré à « La nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne ». Mais quel rapport y a-t-il entre lecture de la Bible et nouvelle évangélisation ? Quel rôle les animateurs bibliques peuvent-ils y jouer ?

Depuis Vatican II, l’Église a appris à se laisser déposséder de la Bible. Plusieurs de nos contemporains non croyants voient dans ce livre un trésor du patrimoine culturel de l’humanité : des éditeurs non spécialisés dans le religieux s’en sont emparés, des poètes ont voulu la traduire. Cet attrait pour la Bible ne peut que réjouir. Cependant, il faut reconnaître que le but visé par les divers auteurs bibliques n’était pas culturel : la Bible parle de Dieu et des êtres humains en relation avec lui. Difficile aujourd’hui de se dire exégète… mais pas théologien ! Lire la Bible dans la foi ne la trahit pas, bien au contraire[2]. Les animateurs bibliques ne peuvent donc pas se contenter de communiquer des informations de type intellectuel, liées aux progrès archéologiques et philologiques, ou encore à une approche neuve de la Bible, telle l’analyse narrative. Ils doivent aussi éviter de présenter comme « parole d’Évangile » ce qui demeure pure hypothèse. En effet, si l’enquête historique est nécessaire, elle n’aboutit pas toujours à des certitudes. Récemment une exégète disait que la date du 7 avril 30, communément admise pour la mort de Jésus, était bien possible mais ne s’imposait pas. Après tout, évoquer la mémoire d’un être cher disparu « à Noël » ne veut pas forcément dire qu’il est mort un 25 décembre. De même, donc, le contexte pascal de la mort de Jésus serait plus large qu’une date précise[3]. Autre cas plus connu : Jésus est-il vraiment né à Bethléem, ou plutôt à Nazareth[4] ? J’ai entendu un évêque scandalisé parce qu’une dame diplômée en exégèse ignorait la réponse à cette question. La foi serait-elle alors menacée ? En fait, le Credo n’affirme rien sur le lieu de naissance de Jésus, ni sur la date exacte de sa mort (mais, en ce cas, on notera l’intéressante référence à Ponce Pilate, seul personnage historique – autre que Jésus et Marie – à figurer dans le Credo !).

Puisque Vatican II a invité les croyants à lire et à interpréter l’Écriture « dans le même Esprit qu’elle a été écrite » (Dei Verbum n°12), lire la Bible en groupe est un chemin de foi. De fait, les groupes bibliques réunissent souvent des chrétiens convaincus. Cependant, leur porte reste ouverte à d’autres participants, pas ou peu engagés en Église[5]. Les réactions d’incompréhension ou d’enthousiasme de ces derniers peuvent d’ailleurs stimuler la foi des autres, si bien que l’évangélisation commence dans le groupe et ne se fait pas à sens unique. Le prochain synode s’appuie sur les mots de saint Paul : « Malheur à moi si je n’annonce pas l’Évangile ! » (1 Co 9,16). Or, cette évangélisation n’est pas réservée à des spécialistes. Elle incombe à tout chrétien et concerne toute l’activité ecclésiale : « la prédication, la catéchèse, la liturgie, la vie sacramentelle, la piété populaire et le témoignage de la vie chrétienne[6] ». Engagé avec sérieux dans sa tâche, l’animateur biblique fait donc lui aussi œuvre d’évangélisation. Mais en quoi celle d’aujourd’hui serait-elle nouvelle ? Elle doit « oser de nouvelles voies, face aux nouvelles conditions au sein desquelles l’Église est appelée à vivre aujourd’hui l’annonce de l’Évangile » (Lineamenta § 5). De fait, depuis Vatican II le monde a tellement changé : mondialisation, dissolution de la « chrétienté », sécularisation, indifférentisme religieux, surtout face aux pratiques ecclésiales ! Dans ces conditions nouvelles, quasi universelles, les chrétiens sauront-ils « montrer au monde la force prophétique et transformatrice du message évangélique » (Lineamenta § 7) ? Ils le pourront, s’ils se souviennent que l’Évangile n’est pas d’abord un livre ou une doctrine, mais la rencontre avec une personne, le Christ. Il s’agit donc d’inviter les gens à faire à leur tour cette expérience.

Dans tous les livres qui forment la Bible résonnent les questions vitales de l’être humain : sens de la vie sur cette terre, sens de la mort, origine de l’univers, avenir de l’homme, problème du mal et de l’injustice, besoin de salut (Lineamenta § 13). Du coup, l’exégèse est un exercice intellectuel nécessaire, qui nous fait visiter nos racines – ce livre si ancien –, pour mieux comprendre notre présent et nous préparer à l’avenir que Dieu seul connaît. Les chrétiens font ce parcours à l’aide d’une boussole, la personne de Jésus de Nazareth, Christ et Fils de Dieu, par lequel l’être humain découvre sa propre vocation de fils de Dieu. Les animateurs bibliques sont invités à vivre avec joie et passion l’aventure de la foi, sur le chemin des Écritures. Leur enthousiasme et leur endurance sera un témoignage pour les membres du groupe, qui à leur tour pourront refléter quelque chose de ce qu’ils vivent dans l’acte de lecture en Église. Or, le merveilleux avec la Bible, c’est que des spécialistes peuvent lui consacrer toute leur vie sans jamais l’épuiser, tandis que des gens extrêmement simples peuvent déjà adhérer à la vie qui l’habite : « Déchiffrer ta parole illumine, et les simples comprennent » (Ps 119,130). Car, si la Bible est un livre inspiré, c’est d’abord un livre inspirant 

« Plus le groupe lecteur entre dans la Bible, plus il perçoit désormais “la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur…” (Ep 3,18) de l’espace qui s’ouvre devant lui […] Progressivement, son expérience de lecture l’aura fait approcher de ce que la tradition chrétienne vise quand elle parle de l’inspiration des Écritures. Il pourra, dès lors, en discerner trois niveaux : une vérification de l’humanité du texte dans “l’école d’humanité” que sont nos existences et nos sociétés pluriculturelles ; une configuration de certains au Nazaréen, grâce au rayonnement et à l’effacement de sa figure ; la découverte d’un monde qui, dans ses ressources cachées, se révèle capable de renouveler le nôtre de l’intérieur. À chacun de ces niveaux, le texte s’avère ainsi “inspirant” dans le temps même où il s’efface et laisse le lecteur et son groupe éprouver sa force d’inspiration.» (C. Theobald, « Dans les traces… », p. 179).

Polyphonie, symphonie, la Bible « donne à penser » (cf ce que disait Paul Ricœur du symbole). Sa lecture à plusieurs peut devenir l’occasion d’annoncer la Bonne Nouvelle du Dieu vivant, qui aime et suscite la vie. Sans vouloir enrôler de force dans l’Église comme dans un parti, il s’agit de permettre à diverses personnes de trouver dans cette incroyable bibliothèque de quoi refaire le plein d’énergie pour mieux vivre. L’animateur biblique doit se faire pédagogue. Or, « les véritables pédagogues, le Christ initiateur en premier, renvoient chacun au mystère absolument unique de son existence, sachant que Dieu se révèle lui-même dans un espace d’hospitalité où chacun peut trouver, grâce à autrui, sa véritable place » (C. Theobald, « Dans les traces… », p. 161). Tout le contraire d’un endoctrinement.


©  Frère Luc Devillers, o.p., SBEV, Bulletin Information Biblique n° 79 (décembre 2012) p. 14.
 

________________
[1] Voir les réflexions de Christoph Theobald, « Dans les traces… » de la constitution Dei Verbum du concile Vatican II. Bible, théologie et pratiques de lecture, « Cogitatio fidei » n° 270, Le Cerf, Paris, 2009.

[2] « Mais la Bible ne peut jouer son rôle de “passage” ou de “révélateur” que si elle est lue avec intérêt et de façon à s’exposer aux effets qu’elle peut produire » (C. Theobald, « Dans les traces… », p. 25). Une mise entre parenthèses de la foi peut cependant se justifier dans un but précis : dans Un certain Juif Jésus (déjà quatre volumes traduits en français, Éd. du Cerf, 2005-2009), John P. Meier reste le plus neutre possible, pour trouver une plate-forme d’accord entre chrétiens, juifs, historiens agnostiques et athées.

[3] Helen K. Bond, « Dating the Death of Jesus: Memory and the Religious Imagination » : short paper présenté devant la Society for New Testament Studies (Leuven, août 2012).

[4] « S’il est impossible d’écarter totalement l’hypothèse d’une naissance de Jésus à Bethléem (en histoire ancienne, on peut rarement “prouver l’inexistence” de quelque chose), il faut accepter le fait que l’opinion la plus répandue dans les évangiles et dans les Actes est que Jésus venait de Nazareth et, mis à part les chapitres premier et deux de Matthieu et de Luc, uniquement de Nazareth » (J.P. Meier, Un certain Juif Jésus, Vol. I, Paris, Éd. du Cerf, 2005, p. 137-138).

[5] « Ce qui caractérise tout d’abord ces groupes, c’est leur ouverture. L’appartenance ecclésiale et les différentes formes de pratique religieuse qu’ils expriment n’en sont pas la marque principale. Il se peut donc qu’à côté de chrétiens engagés, on y trouve des personnes qui se tiennent à distance des communautés chrétiennes, d’autres qui désirent s’en rapprocher, d’autres encore qui se disent agnostiques, sans religion ou membres d’autres religions » (C. Theobald, « Dans les traces… », p. 167).

[6] Cf. Synode des évêques, XIIIe assemblée générale ordinaire, La nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne. Lineamenta, Cité du Vatican, 2011, Avant-Propos (phrase tirée de l’Exhortation de Paul VI, Évangelii nuntiandi, 1975).
 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org