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Ecritures
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Martini Carlo Maria
« Il nous expliquait le sens des Écritures »
Théologie
 
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Comme point de départ, je voudrais me référer à une image : il s'agit de Jésus expliquant l'Écriture aux disciples d'Emmaüs...
 
En 1997, lors de la 43e Assemblée plénière de la Conférence épiscopale italienne (C.E.I.), le cardinal Martini, alors archevêque de Milan, s’interrogeait sur les chemins d’accès personnel à la Sainte Écriture. Après avoir mis en lumière quelques obstacles, sa réflexion puisait dans son expérience et celle de ses confrères italiens. Ses conclusions convergeaient vers des manières différenciées d’aborder la Bible. Certains propos, bien articulés sur des pratiques pastorales transalpines, paraitront moins familiers à un public français mais l’ensemble garde valeur d’actualité bien après avoir été prononcé (Article paru dans le bulletin Dei Verbum n° 47, 1998, p. 4-10).


Introduction

Comme point de départ, jevoudrais me référer à une image : il s’agit de Jésus expliquant l’Écriture aux disciples d’Emmaüs. Je voudrais interpréter ce passage du point de vue de ceux qui écoutent, « tristes... avec les yeux tellement aveuglés, qu’ils ne le reconnurent pas. » Voilà la situation d’un homme qui, bien qu’il entende l’explication de l’Écriture – son cœur étant brûlant, même s’il ne le remarque que plus tard – a des difficultés à croire. Jésus n’eût certainement pas la tâche facile pour convaincre ses deux compagnons de route : il lui fallut un long chemin, le repas et la fraction du pain pour leur ouvrir les yeux. Pénétrer et comprendre le sens de l’Écriture est un processus long et progressif, qui dure aussi longtemps qu’une promenade de l’après midi jusqu’au soir, comme symbole de la durée de la vie. La route est longue, et nous devons la parcourir jusqu’au moment où nos yeux s’ouvriront à la vision de l’Agneau, qui rompt le pain à la table du Royaume.

I – Remarques personnelles
1. La Bible toujours plus belle, toujours plus difficile
Plus j’avance dans la connaissance de la Bible, plus elle me paraît belle... mais plus aussi elle me paraît « laide ». Je suis navré de devoir employer ce mot « laid » pour une chose visàvis de laquelle je suis comme un fils aimant. Mais une mère peut malheureusement prendre au cours des années des traits qui sont moins charmants, même si elle demeure toujours aimable par ailleurs.

En découvrant de plus en plus, au cours des années, des aspects de la Bible qui font rayonner au milieu de nous la lumière de Jésus, on découvre aussi la dureté de l’Écriture, avec ces pages qu’on n’aime pas trop lire ou accepter et qui, surtout, ne correspondent pas à l’image de Jésus humble et miséricordieux.

Certes, il y a de nombreux passages dans l’Écriture – et je les pénètre plus profondément de jour en jour – qui rayonnent d’une richesse particulière. Ils nous font sentir la voix de Jésus et nous conduisent à lui. Il s’agit surtout des Évangiles et en particulier des Béatitudes et de tout le Sermon sur la montagne, des paraboles, surtout celles centrées sur la miséricorde, ainsi que les signes de l’amour et du pardon. Ou encore la grandeur qui émane de la Passion. J’admire également chez saint Paul de nombreux passages où il affirme le primat de l’Évangile sur la Loi, le primat de la grâce sur le péché.

Mais à coté de cela, il y a de nombreux passages qui sont non seulement difficiles à expliquer, mais aussi pénibles à lire, difficiles à recevoir et à digérer. Le langage y est brutal. Ils présentent des massacres et des meurtres comme voulus par Dieu et parlent de peine de mort et de châtiment divin. Cette catégorie n’est pas seulement limitée à l’Ancien Testament, mais se retrouve jusque dans l’Apocalypse. Elle se retrouve dans les récits historiques, de même que dans les Prophètes et dans les Psaumes. Je pense à ces passages (Ex, Nb, Lv, Ch, etc.) qui, pour la plus grande partie, n’ont plus d’importance pour la liturgie. Cependant, ils se trouvent toujours dans la Bible et sont accessi-bles à tout le monde, à tous ceux qui ouvrent le livre au hasard. Or si ces passages me font déjà difficulté et créent en moi d’instinctives résistan-ces, quel en sera l’effet sur quelqu’un qui s’y connaît moins dans l’interprétation du texte sacré ?

Nombreuses sont les lectures dans la liturgie, et spécialement la seconde lecture continue lors des fêtes, où j aimerais regarder les gens en face et leur demander ce qu’ils vont comprendre de ces lignes que l’on va lire alors que le contexte original de ces textes est déjà si difficile à interpréter. Est-ce que les gens écoutent ? Et comment vais-je faire dans ma trop courte homélie pour éviter tout malentendu ?

L’exégèse – comme Jacob avec l’ange – a combattu pendant des siècles avec ces textes. Elle a trouvé des réponses et des explications selon des méthodes multiples, partant de la perspective allégorique, en passant par la méthode littéraire, jusqu’à la revelatio continua qui sont énumérées dans la première partie du document de la Commission Biblique Pontificale : L’Interprétation de la Bible dans l’Église. Or on ne peut cependant pas nier que malgré la modernité, parfois même la « post-modernité », qui correspond bien à un grand nombre de symboles et thèmes bibliques, de nombreux passages bibliques nous demeurent étrangers et n’évoquent rien à notre mentalité car très éloignés de notre culture, de notre langage et de notre sensibilité religieuses. Refouler ou banaliser ces difficultés n’est sûrement pas une méthode pour employer la Bible comme lieu de rencontre salvifique avec Jésus.

2. Plusieurs chemins vers Emmaüs
Ma deuxième constatation est qu’avec la familiarité croissante de la Sainte Écriture grandit également le désir de distinguer les différents plans de relation au texte biblique. Car dans notre approche au texte sacré, et donc du Christ, nous employons différents chemins et parcourons divers niveaux, mais sans que jamais une étape puisse remplacer complètement les précédentes. Un peu comme si, pour aller à Emmaüs, il n’y avait pas qu’une seule route, mais tout un réseau de voies.

Dans cette perspective, je voudrais ici distinguer schématiquement trois phases ou moments de la façon d’aborder la Bible.

- D’abord la voie philologico-exégétique. Elle est aujourd’hui accessible à tous sans problème grâce aux nombreux moyens disponibles (commentaires, introductions, lexiques, atlas, encyclopédies, CD, etc.). À ce stade, on se rend compte de l’immense richesse du texte, quelle énergie humaine et littéraire il contient et que l’on ne pourra jamais explorer de manière exhaustive.

- Parallèlement à la croissante familiarité avec l’aspect linguistique et littéraire de la Bible, naît le besoin de saisir aussi le sens, le message que porte le texte, et de le comparer avec nos propres critères du sens. Le texte reste pour cela le point de départ et de référence, mais il surgit alors de son sein un courant différent de réflexions, de questions, d’analyses et de réponses, qui nourrissent l’esprit et réchauffent le cœur. C’est le moment, où Jésus sur le chemin d’Emmaüs, non seulement cite l’Écriture, mais également montre son unité et sa direction. Il en révèle le sens unitaire.

- Enfin vient le moment, où le texte devient plus flou, moins précis dans son objectivité et sa délimitation. Il abandonne en quelque sorte sa consistance matérielle, pour que la personne du Seigneur et le mystère du Royaume puissent apparaître de plus en plus clairement, comme anticipation de la vision céleste et comme lieu de prière et de contemplation.

J’ai également décrit les trois étapes classiques de la Lectio Divina, à savoir lectio, meditatio, et contemplatio. Je ne veux pas dire par là qu’il n’y ait pas d’autre méthode que la Lectio Divina. Je voulais simplement retenir que les différentes étapes d’une Lectio, peu importe comment on les appelle, ont sur le chemin spirituel une certaine valeur, un certain poids qui change au fur et à mesure que l’on avance, jusqu’à ce qu’elles cèdent la place à une rencontre avec Jésus, moment où le texte s’efface un peu devant la présence spirituelle du Ressuscité.

Chaque approche pastorale devrait avoir devant les yeux ce chemin et le favoriser, sans insister trop sur un schéma particulier. Nous devons respecter la dynamique d’une prière qui part de la Bible (y compris ses détours et ses répercussions).

C’est pourquoi, la rencontre avec le Christ par la Bible reste une aventure toujours personnelle, un combat avec l’ange, un cheminement avec l’EspritSaint où les initiatives pastorales peuvent, tout au plus, indiquer la direction générale à suivre et proposer des modèles comme cela se fait par exemple dans une École de la Parole.

3. Le livre et le calice
Une troisième constatation personnelle : avec la familiarité croissante de la Sainte Écriture, croît également le sentiment que la Bible est fortement liée à tout l’agir de l’Église et qu’elle est présente de manière continue, audelà de tout dualisme (ÉcritureTradition ; Écrituresacrements) et audelà de toute crainte devant le fondamentalisme et autres courants extrêmes comme le biblicisme, le gnosticisme, etc.

Pour mieux comprendre cela, on peut s’aider d’une image qu’utilisait l’ancien cardinal et aussi patriarche de Venise, Mgr Roncalli. C’est celle de « l’Alpha et de l’Omega », ou bien « du livre et du calice » : « Le Livre Saint... est comme "l’Alpha" dans le travail de l’évêque et de ses prêtres. "L’Omega" par contre, si on me permet d’employer cette expression de l’Apocalypse, est le calice béni sur notre autel quotidien. La voix du Christ dans le livre qui résonne aussi dans notre cœur, le sang du Christ dans le calice, qui est toujours prêt à la réconciliation, au pardon, pour le salut de l’Église et du monde entier. Entre ces deux pôles se trouvent toutes les lettres de l’alphabet... qui, cependant, ne sont rien si elles ne sont pas soutenues par ces deux pôles : la Parole de Jésus, qui vient de la Sainte Écriture et qui résonne dans toutes les déclarations de l’Église, et le sang du Christ dans le dernier sacrifice, comme source éternelle de grâce et de bénédiction » (A. Roncalli, La Sacra Scrittura e S. Lorenzo Giustiani, Lettre Pastorale, 1956).

À l’aide de cette image proposée par le futur pape Jean XXIII, Je voudrais exprimer que le lien Écriture-Tradition et Biblesacrements, et surtout celui de la BibleLiturgie, est plus qu’un simple fait théologique. Il s’agit plutôt d’un vécu concret, qui ne cesse de s’accroître avec le temps, l’exercice et la grâce de l’EspritSaint. Cette croissance ne se fait cependant pas uniquement par des paroles, ni par des mises en garde devant de réels dangers comme le biblicisme, un certain intellectualisme, voire même un certain gnosticime, qu’on ne peut pas dépasser en construisant simplement des avertissements. Je me réfère en particulier à un danger, pointé du doigt par une conférence, à juste titre d’ailleurs, à savoir que la Bible, « surtout dans les groupes, est considérée comme un exercice édifiant et non pas comme une recherche authentique d’une ouverture à la personne de JésusChrist. » Ces pièges existent. La meilleure chose pour les dépasser est d’envisager une approche pastorale et tenace de la Bible, en communion avec l’Église locale et universelle, à l’aide des moyens de la pastorale biblique. Non pas moins de Bible, mais davantage et mieux : un pareil accès à la Bible nous protégera des déviations qui, çà et là, sont craintes ou dénoncées.

II – Quelques conséquences pour la pastorale
Je voudrais tirer maintenant quelques conséquences pastorales des remarques personnelles qui précèdent, et que j’ai voulu exposer schématiquement pour stimuler mes auditeurs. Comment pouvons-nous rendre possible la rencontre avec Jésus à l’aide de la Bible ?

Pour cela, je me référerai aux trois constatations formulées précédemment :

1. La Bible, toujours plus belle et plus difficile.

2. Plusieurs chemins pour aller à Emmaüs (ou bien : la relation toujours changeante au texte).

3. Le Livre et le Calice (ou bien : la place naturelle de la Bible parmi les moyens du salut).

1. Trois conséquences pratiques de la première constatation

• Unité et conscience des limites

Nous ne pouvons nier le fait qu’approcher la Bible est somme toute une entreprise difficile, qui doit être, à chaque fois, tentée de nouveau, aussi bien pour les nouvelles générations que pour nous mêmes au cours de notre propre vie.

Il y a des difficultés, des résistances et des refus auxquels nous devons nous attendre sans trop nous en étonner. Chaque génération devra montrer beaucoup de patience et d’amour pour venir à bout de cela.

On a l’impression surtout que nous ne disposons pas, aujourd’hui, d’une théorie scientifique de l’inspiration, qui pourrait vraiment expliquer toutes les questions de l’homme moderne sur l’Écriture Sainte. Les théories, partant de la « question biblique » (Cf., Providentissimus Deus 1893), restent essentiellement valides. Mais, il faut saluer de nouvelles tentatives pour trouver un langage moderne qui convienne à la complexité de l’expression « texte inspiré par Dieu », un texte que nous disons « Parole de Dieu ». Ce texte doit être pris comme la Bible nous le présente, non pas comme quelque chose d’abstrait. Il faut l’accepter avec tous ses passages, les plus faciles comme les plus difficiles, avec les pages où Dieu parle, et celles où l’homme parle à Dieu, lui répond ou simplement lui parle, désespéré ou en colère, où l’homme parle à ses frères, répète des expressions, ou encore des observations diverses de la vie quotidienne.

L’exégèse a obtenu d’excellents résultats ces cinquante dernières années. Mais il reste encore beaucoup à faire en ce qui concerne les théories littéraires et les perspectives théologiques, afin que soient clarifiés des sujets comme la tradition orale, la signification des écrits, les différentes espèces et aspects de la communication, etc.

Il en résulte que nous devons être patients et reconnaître qu’il n’y a pas toujours de réponse satisfaisante à chaque demande. Nous devons aider tous ceux qui cherchent à distinguer ce qui est clair de ce qui ne l’est pas, en toute humilité et avec la conscience de nos limites.

• D’abord la clarté

Dans la pratique pastorale, faisons comme Jésus sûrement aurait fait : aider l’autre à voir d’abord la clarté et la lumière, avant de le rendre attentif à ce qui est ombre et obscurité. L’Église a toujours privilégié certains passages ou livres de l’Écriture pour puiser la lumière Et, quoique je sois un protagoniste de la Lectio continua de la Bible, comme elle est aussi proposée par la Liturgie, je voudrais affirmer quand même que la connaissance de la Bible se pratique surtout par la connaissance des Évangiles et des Actes des Apôtres, par des Psaumes et des morceaux choisis des lettres de Saint Paul, de l’Exode, du livre d’Isaïe et de la Genèse, toujours lus sur fond de la mort et de la résurrection de Jésus.

D’autre part, il nous faut respecter les manières historiques et existentielles les plus diverses qui peuvent conduire au Christ dans la Bible – et on n’a pas le droit de les omettre arbitrairement. C’est comme si la parole unique que Dieu a proféré dans l’histoire, résonnait en mille endroits et contextes, avec mille timbres différents, et que nous devons tous saisir dans leur son individuel et leur sens précis pour obtenir cette symphonie qui répète le thème fondamental en une multitude grandiose de modalités.

• L’École de la Parole

C’est de cette façon qu’il nous faut comprendre l’efficacité spécifique d’une École de la Parole. Celleci choisira quelques passages centraux qu’elle appliquera, et un contexte plus large, pour favoriser par cette initiation un contact plus direct, plus personnel avec le texte biblique. L’École de la Parole, qui existe déjà dans de nombreux diocèses, et souvent comme proposition directe de l’évêque à l’égard de la jeunesse, ne doit pas être confondue avec une lecture exégétique, une homélie ou une catéchèse (toutes ces formes restant par ailleurs aussi valables qu’importantes). Elle devrait plutôt stimuler celui ou celle qui est concerné à trouver un texte qui lui parle personnellement, pour arriver, à partir de ce texte, à une rencontre avec le Seigneur qui lui parle dans et par ce texte.

On comprend alors l’importance de montrer aux fidèles, par exemple à l’aide de « semaines bibliques » ou de « cours bibliques », que la Bible est une réalité structurée, composée de multiples niveaux, qui exige un mode d’accès bien réfléchi et organique, et non pas homogène et monolithique comme le présentaient, jusqu’à présent, certaines réunions charismatiques.

2. Trois conclusions de la deuxième constatation sur la relation changeante au texte

• Éviter des répétitions schématiques

Nous devons éviter dans la Pastorale Biblique que celleci reste enfermée dans un schéma. Elle devrait beaucoup plus prendre en compte les dispositions variables et les différents niveaux de compréhension et d’assimilation.

Il n’est pas sûr qu’une initiative qui a du succès (par exemple une École de la Parole) en aura toujours et partout, sans aucune adaptation. J’ai des doutes sur ces recettes de succès tout fait. Nous devons être attentifs aux changements continuels dans nos auditeurs, tant négatifs (habitudes, sursaturations) que positifs (surgissements de nouvelles questions existentielles), et réfléchir à partir de là pour remettre éventuellement en question nos approches de la Bible ainsi que nos activités.

Ceci vaut également pour la Liturgie de la Parole en dehors de la célébration de l’Eucharistie. Actuellement, il y a trop de routine, selon moi. La Liturgie semble avoir perdu la capacité d’aider vraiment les gens à s’approprier la Parole de Dieu comme cela s’est fait au moment de l’introduction de cette Liturgie à l’époque du Concile Vatican II. J’ai souvent l’impression, dans des Liturgies de la Parole, que les textes n’ont pas été choisis avec suffisamment de soin, mais simplement selon une préférence superficielle. Souvent ils sont trop longs et trop denses. En outre ils sont trop souvent lus hâtivement et – pour des raisons jamais dites – lus une seule fois et sans tenir vraiment compte des besoins et questions tacites des fidèles. Le choix des textes est une question délicate et ne peut pas s’improviser. La base de ce choix, comme égale-ment la manière de les présenter et de les expli-quer, doit toujours être considérée en fonction de la situation des auditeurs : il faut absolument tenir compte de leur compréhension de l’Écriture et des questions les plus urgentes concernant leur vie.

• Favoriser la rencontre avec le Seigneur

Nous devons donc rendre possible aux fidèles un véritable cheminement spirituel par un accompa-gnement du texte biblique – un cheminement qui doit avant tout favoriser la connaissance du Seigneur, et pas tant la connaissance de la Bible. Le but de la pastorale biblique n’est justement pas de former des experts en matière biblique, mais des hommes spirituels, des hommes et femmes de prière qui se laissent motiver par la Bible pour découvrir le Seigneur qui les appelle dans leur vie concrète, ici et aujourd’hui.

Bien entendu nous devons éviter tout raccourcis, et ne nous illusionnons pas en croyant que chaque page de la Bible portera immédiatement des fruits spirituels. Nous devons oser le chemin à travers le labyrinthe de l’histoire et du langage biblique, fixant du regard toujours le but audevant de nous et confiant en l’EspritSaint, dans lequel l’Écriture devra toujours être lue et comprise. Cette ancienne sagesse de l’imitatio Christi : « Il faut lire les livres saints dans l’Esprit, dans lequel ils ont été écrits », reste encore aujourd’hui la Règle d’or pour toute approche de la Parole de Dieu.

• Formation des animateurs

Une troisième conclusion concerne la formation des animateurs. Ici, de nouveau, le point le plus important est la spiritualité de ces hommes et femmes dont le désir d’étudier la Bible et de communiquer leur savoir à d’autres a son fondement dans le désir ardent de mieux connaître Jésus-Christ.

Les futurs animateurs devront donc acquérir toutes les connaissances techniques nécessaires, jusqu’aux études des langues bibliques, y compris l’hébreu, – une tendance, que je remarque de plus en plus parmi les laïcs. Grâce à cette formation, ils auront l’assurance de ne pas recevoir des éléments disparates, pouvant créer la confusion mais de recevoir une motivation authentique pour découvrir Jésus dans la Bible et le faire connaître à d’autres.

Les institutions de formation de tels animateurs n’ont donc pas pour rôle de former des scientifiques de la Bible. Ceuxci sont nécessaires, mais il y a des Instituts particuliers pour leur formation : les écoles de pédagogie religieuse peuvent aider à y pourvoir. Ici, je pense aux ministères laïcs plus simples : animateur de cercles bibliques, responsable pour l’apostolat du quartier d’habitation, ou « aide visiteur » dans la préparation à la mission citadine. J’ai eu l’occasion d’en rencontrer beaucoup au cours des dernières années. Il s’agit généralement de personnes qui ont soif et faim de l’Écriture. C’est à nous de faire s’épanouir cette bonne volonté dans la prière et dans une spiritualité vécue.

3. Quelques remarques relatives à la troisième constatation : « Livre et calice »

• Pour un chemin intégratif

Il est nécessaire que les diverses méthodes pour l’emploie de la Bible dans la pastorale se complètent mutuellement pour créer ce chemin commun qui seul peut conduire à l’intimité complète avec le livre sacré dans l’Église.

Le Document pastoral de la Conférence épiscopale italienne (C.E.I.) mentionne quatre formes de rencontre avec la Bible dans l’action pastorale de l’Église : la célébration liturgique avec comme point fort l’homélie; le chemin de l’introduction : la catéchèse et, en général, le service de la Parole; l’instruction religieuse dans l’École. J’ajouterai la Lectio Divina dans la communauté.

Pour toutes ces formes de rencontre, ainsi que pour toutes les autres, on peut appliquer le principe suivant : « Chacun de ces chemins a ses exigences propres, mais nécessite tout autant le lien intérieur avec les autres formes d’expression de la foi avec lesquelles l’Église accompagne la rencontre avec la Bible. »

Les évêques ont très bien exprimé cela en affirmant dans les dispositions de la pastorale biblique qu’on devra « partir des fondements déjà existants et non discutés, à savoir d’une prémisse qui a ses racines dans Dei Verbum et qui y est formulée en détail. Il s’agit d’une revalorisation de la Bible sous deux formes : d’une part, dans les différents moments de la vie ecclésiale (liturgie, catéchèse), d’autre part, avec l’accès direct au texte biblique ». Je voudrais ici indiquer le n° 20 qui résume très bien, ce que j’ai essayé de dire : « L’approche croyante de la Bible est précieuse en soi, lorsqu’elle ne se referme pas sur ellemême. Elle doit rester indépendante en ce qui concerne la méthode, en même temps cependant elle doit rester en rapport étroit avec les autres formes de la communication de la foi, qui font partie de la Tradition de l’Église (liturgie, catéchèse). Deux voies, différentes l’une de l’autre, mais complémentaires, sont à envisager pour la revalorisation de la Bible : l’accès direct au texte sacré et la promotion de données bibliques dans d’autres canaux en vue de la communication de la foi, comme la catéchèse et la célébration. »

Se pose alors, évidemment, le problème de l’équilibre pratique entre ces deux voies. On se demandera ainsi, s’il convient mieux, pour le cas de ceux qui sont éloignés de la foi, de les mettre tout de suite en contact avec des textes bibliques fondamentaux et kérygmatiques, ou bien de les conduire systématiquement sur le chemin de la catéchèse. Il me semble que ces différentes solutions ne devraient pas s’exclure, mais, au contraire, se compléter. La décision est à prendre selon les circonstances pratiques qui se présentent chaque fois. D’après mon expérience de la « chaire pour les noncroyants » (je vais y revenir tout de suite) il est favorable, d’ajuster de manière intelligente les deux voies en fonction de la personne, selon sa disposition et son temps libre, même si l’accès direct à la Bible possède toujours une force et une fascination propre, qui souvent fait défaut à une approche plus systématique.

• Exemples pratiques pour un accès diversifié

À la fin de ces réflexions sur la synthèse des divers chemins je voudrais évoquer quelques exemples pratiques de mon expérience pour ces différents genres d’accès. J’aimerais esquisser cinq situations.

– La Sainte Écriture et la recherche du sens

Il y a aujourd’hui beaucoup d’hommes et de femmes qui sont en recherche, surtout dans les grandes villes. Je parle surtout de ceux qui ont bénéficié d’une éducation chrétienne, et qui se sont détourné – éventuellement très tôt – de la foi.

La C.E.I s’est très sérieusement posée la question de savoir comment faire pour les aider dans leur recherche. Je voudrais présenter une initiative que j’ai appelée de manière un peu provocante : « Chaire pour les noncroyants ». L’accès à la Bible n’y est pas en premier plan. Il s’agit plutôt de partir des raisons de la perte de la foi. Avec une très grande sincérité ces gens qui cherchent un sens à leur existence racontent leur chemin de vie, leurs problèmes et leurs doutes. Nous ne pouvons pas confronter tout de suite ces personnes avec une page de la Bible (dans la tristesse des disciples d’Emmaüs il y n’y a presque rien d’explicitement biblique), mais cette conséquence va rapidement surgir. Car, même pour des rencontres de ce genre, la Bible se révèle encore une mine pour les grands archétypes de l’humanité avec des symboles expressifs pour toutes les formes de la recherche du sens de l’homme. Le point de départ n’est pas nécessairement un passage biblique, comme ce serait le cas pour la Lectio Divina. Ce seront plutôt les doutes, les problèmes et les questions qui trouveront très vite leur reflet dans une page ou une image de la Bible et qui les amèneront à réfléchir sur eux-mêmes et pourront éventuelle-ment les conduire sur le chemin de la foi.

– La Sainte Écriture et la catéchèse des adultes

La pratique des « rencontres bibliques à domicile » m’impressionne. Cela représente un nouveau type de catéchèse des adultes. Ces rencontres naissent généralement de la préparation à la mission populaire et sont alors ses fruits. De temps en temps, elles se produisent spontanément. Dans ces assemblées dirigées par des animateurs formés spécialement pour cela, on part d’un passage de la Bible. Ensuite, les participants peuvent s’orienter vers une catéchèse plus structurée. Dans ce contexte, je me suis étonné de la remarque faite par une de conférences épiscopales régionales, accusant une « atomisation de la pastorale biblique, qui se restreint sur quelques groupes seulement, qui ne fait pas preuve de continuité et qui n’est pas insérée dans la structure religieuse d’Église. » Il me semble que ces cercles bibliques à domicile sont une très bonne possibilité, aussi bien pour nos paroisses que pour le diocèse entier, et offrent à un large public ce que j’ai mis au point déjà depuis quelques années pendant le carême avec mes émissions de radio de catéchèse suivies par des centaines de groupes dans de nombreuses paroisses. De cette façon on arrive à une formation à la foi pour adultes qui n’a rien d’élitiste. Une formation qui est proposée avec une certaine continuité et qui s’harmonise avec la vie de l’Église locale.

– La Sainte Écriture et la famille

Ceci est sans doute un des domaines les plus ardus. Certaines traditions – je pense ici à la lecture commune de l’Histoire Sainte – se sont perdues, comme par exemple la prière à table. Il n’est pas facile d’introduire de nouvelles habitudes. C’est le diocèse de BozenBrixen qui s’est engagé peut-être le plus fort ici dans l’invitation faite aux familles de lire la lecture du dimanche chaque fois la veille à la maison. Probablement devront nous aussi réfléchir sur la pratique du rosaire dans les familles : cet exercice de la prière familiale est encore vivante par endroit et pourrait être précieuse comme introduction à la « prière avec la Bible ».

– La Sainte Écriture et les voies de la vocation

La tentative suivante fut très utile : un groupe de jeunes, entre 17 et 25 ans, (à peu près 150200 par an) doit conduire une réflexion sur leur propre appel spirituel. Il s’agit de jeune, gens qui veulent faire la volonté de Dieu sans compromis, sans exclure aucun appel que le Seigneur voudra bien leur adresser, euxmêmes ne sachant pas encore ce que l’avenir leur prépare. Pendant un an, ils suivent aussi une règle de vie et de prière et acceptent une direction spirituelle. J’essaie de les éclairer à l’aide de la Bible. Pendant un an, par exemple, ils devront réfléchir, un dimanche après-midi par mois, sur la vocation du prophète Samuel et sur sa vie (1 S 115). Le contact avec la Bible aiguise la conscience du « moi », celle des propres résistances et des peurs, et pose la question : Dieu, que veutil de moi ? Ainsi, la décision personnelle devientelle plus facile à prendre. La méthode employée est celle d’une Lectio Divina répétitive, d’abord pratiquée ensemble, puis sous forme de prière personnelle et finalement en petits groupes avec la possibilité de partage. Sur la base des récits personnels que j’ai reçus au cours des années, j’ai pu suivre le cheminement spirituel de plus de mille jeunes. J’ai pu voir les difficultés qui, aujourd’hui, constituent un obstacle à la prise de décisions claires et courageuses. En même temps, cependant, j’ai pu être témoin de nombreuses options pour se mettre à la suite de Jésus, au début desquelles se trouvait le contact avec l’Écriture.

– La Sainte Écriture et la jeunesse

J’ai mentionné plus haut les Écoles de la Parole, qui dans de nombreux diocèses sont dirigées par l’évêque lui-même. Dans ces « « écoles » on expérimente la force de la parole biblique, et la soif profonde d’authenticité et de prière de la part des jeunes gens. La même chose vaut pour les exercices en silence au cours desquels on médite un passage de la Bible. Dans toutes ces approches au texte, il est important de créer une atmosphère de recueillement pour donner aux jeunes la possibilité de se laisser prendre personnellement par les paroles de la Bible, et de découvrir que « dans ce texte, Dieu parle vraiment de moi et me parle ».

III – Conclusions
Qu’on me permette deux conclusions.

La première, je la tire de la contribution de l’une des conférences régionales qui résume bien, à mon avis, l’intention de mon exposé. Il y est dit que cette assemblée devrait souligner fortement « que la Bible, lue dans la foi de l’Église et dans un cadre de prière et de conversion, est la réponse aux exigences urgentes de la Nouvelle Évangélisation. Ceci a trait surtout à l’exigence de former des laïcs mûrs dans leur foi, et qui savent traduire l’Écriture dans l’aujourd’hui, mais également à l’exigence de fortifier la foi en Jésus: comme l’Unique, le Sauveur du monde, contre les tendances modernes enclines à une religiosité relativiste et syncrétique. »

La seconde conclusion se base sur une lettre que j’ai reçue au cours du Carême passé. Cette lettre se réfère à mes émissions de radio diocésaines sur la Christologie dans l’Évangile selon saint Jean. Elle a été écrite par un homme âgé de cinquante-cinq ans, membre d’un cercle biblique, que je ne connais pas personnellement. À ma demande, ce qu’un pasteur d’âmes attend, lorsqu’il veut faire connaître la Bible aux gens, cet homme répond : « En ces semaines de rencontres, de lectures, d’écoutes et de discussions, j’ai retrouvé et compris une grande vérité, et j’ai pu l’enrichir par de nouvelles connaissances – j’ai besoin de Jésus. Il est pour moi chemin, vérité, vie, pain et lumière. Sans lui je serai perdu, en lui et par lui ma vie reçoit une valeur infinie, et mes activités quotidiennes sont transformées en pierres précieuses, d’une beauté mystérieuse et éternelle. Le plus beau en cela est que cela m’est venu spontanément du fond du cœur, grâce à vos paroles, Éminence. C’est comme si cette vérité avait somnolé en moi, et n’aurait attendu que d’être réveillée. Je sais maintenant que les vérités de ma religion ne sont pas des spéculations de ma raison, mais des réalités qui sont liées intimement à mon cœur et à ma nature humaine Je ne me sens plus seul maintenant. Je sais que Jésus est près de moi, je sais que je peux trouver dans l’Écriture Sainte et auprès du Magistère de l’Église, réponse à mes besoins les plus profonds ».

Je ne peux que souhaiter que nos paroles et nos efforts en vue d’une pastorale biblique puissent toujours trouver des cœurs prêts à recevoir la semence de la Parole.


© Cardinal Carlo Maria Martini, SBEV, Bulletin Information Biblique n° 79 (décembre 2012) p. 1.

 
Lc 24,27
27Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Ecritures ce qui le concernait.
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org