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Bach, Jean-Sébastien
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Cantates
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Exégèse
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Dahan Gilbert
Bach, exégète de la Bible dans les cantates ?
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Si on replace les cantates dans le cadre qui a été le leur à l'origine...
 
Si on replace les cantates dans le cadre qui a été le leur à l’origine, partie intégrante du culte dans des églises luthériennes, dans la première moitié du XVIIIe siècle, on mesure encore mieux leur dimension religieuse : prédication, assurément, d’une certaine manière, surtout quand les récitatifs prennent la forme d’une adresse aux auditeurs, rendue audible et intelligible par la forme même de leur musique, qui suit scrupuleusement la prosodie de la phrase. Par exemple, dans la cantate BWV 179, Siehe zu, daß deine Gottesfurcht nicht mit falschen Herzen, « Veille à ce que ta crainte de Dieu ne soit pas hypocrisie », pour le 11e dimanche après la Trinité, le récitatif de ténor (n° 2) est une véhémente leçon de morale, adressée aux auditeurs présents :

• J. S. Bach, Cantate BWV 179, récitatif de ténor (n° 2)

Aujourd’hui, la chrétienté est hélas dans un triste état !
Beaucoup de chrétiens dans le monde sont de tièdes Laodicéens
ou bien des pharisiens boursouflés d’orgueil,
qui veulent extérieurement paraître pieux
et comme un roseau courbent leur tête,
tandis que dans leur cœur est planté un hautain amour de soi.
Certes, ils vont dans la maison de Dieu,
et là accomplissent leurs devoirs extérieurs.
Mais cela fait-il vraiment un chrétien ?
Non, les hypocrites peuvent faire la même chose.

L’évangile du jour est Lc 18,9-14, parabole du pharisien et du publicain ; le récitatif en est une actualisation, à la manière de ce que pourrait dire un prédicateur. On voudrait aller encore au-delà de la formule de la cantate comme prédication et dresser le portrait d’un Jean-Sébastien Bach non seulement lecteur de l’Écriture mais aussi exégète ! On partira du fait, montré ailleurs dans ce Supplément, d’un Bach connaisseur de la Bible (ses annotations sur son exemplaire de la Bible commentée d’Abraham Calov le montrent bien) et lecteur d’ouvrages théologiques (sa bibliothèque personnelle comprend notamment les œuvres de Martin Luther et des recueils de sermons). La mise en musique de textes spécifiques (« religieux » en l’occurrence : textes scripturaires, poésie liturgique, etc.) correspond chez lui à une démarche consciente, qui ne se contente pas d’exploiter ces textes mais vise à les expliquer aux auditeurs. Or, ce ne sont pas des mots qui sont utilisés mais le langage même de la musique. De même que l’exégète professionnel utilise les codes de la langue écrite (ou parlée) pour construire son exégèse, de même que, sans même vouloir faire œuvre « littéraire », il met en œuvre (à côté des procédures propres de l’exégèse) les procédures de la rhétorique pour rendre son discours intelligible et persuasif, de même Bach utilise toutes les ressources de la langue musicale, y compris, on l’a vu, celles de la langue de l’opéra, pour rendre persuasif et intelligible le langage porté par sa musique. Le technicien met tout son savoir au service de ce dessein.

Bach « exégète de la Bible » ? C’est aussi le titre du livre dirigé par un musicologue allemand spécialiste de Bach, Martin Petzoldt, Bach als Ausleger der Bibel. Cette hypothèse n’est donc pas la lubie d’un spécialiste de l’exégèse, mais une perspective partagée. Ici, on analysera spécifiquement les parties des cantates qui sont des mises en musique de textes bibliques ; mais, dans une cantate, tous les éléments sont interdépendants : davantage, comme on le montrera, chaque cantate constitue un « itinéraire » spirituel, qui lui-même est exégèse, du chœur initial au choral final.

Les textes bibliques ne constituent apparemment qu’une part relativement minime des cantates ; la partie la plus grande est constituée de poèmes pris dans des recueils composés pour être mis en musique en vue du culte ; bien souvent la source de ces poèmes n’a pu être identifiée (on dit « poète anonyme »). Il faut cependant remarquer que les textes des cantates de Bach ne correspondent que rarement à des « livrets » constitués, destinés à être mis en musique en bloc ; la question intéressante est de savoir qui est à l’origine du choix des textes qui composent une cantate ? Quel est le rôle de Bach lui-même ? Si c’est lui qui effectue le choix des textes (il n’est vraisemblablement pas l’auteur des poèmes anonymes), le qualificatif d’exégète peut lui être appliqué sans aucune réserve. Mais notre analyse sera principalement fondée sur la mise en musique elle-même.


© Gilbert, Dahan, SBEV / Éd. du CerfSupplément au Cahier Évangile n° 161 (septembre 2012), "Jean-Sébastien Bach, lecteur de l'Écriture", p. 77-78.

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org