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Bach, Jean-Sébastien
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Bible
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Noblesse-Rocher Annie
Quelle Bible lisait J.S. Bach ?
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Un état des biens de Bach dressé après sa mort nous permet de connaître sa bibliothèque de travail..
 
À la mort de J. S. Bach, un état des biens du cantor fut dressé, qui nous permet de connaître sa bibliothèque de travail, en particulier ses « livres spirituels », musicaux mais aussi théologiques – pas moins de 52 titres en 81 volumes. À côté des 21 tomes des œuvres de Martin Luther, des Antiquités juives de Flavius Josèphe et des sermons de Jean Tauler, figurent « trois volumes de Calov », c’est-à-dire la Biblia illustrata alten und neuen Testaments (1672), en trois tomes et six parties, du théologien luthérien orthodoxe en vogue à Leipzig et à Wittenberg[1]. Il s’agissait de la Grande Bible allemande dans la traduction de Martin Luther, commentée au moyen d’extraits d’œuvres du Réformateur, puis de courtes additions d’Abraham Calov dans la même perspective luthérienne.

Bach y a laissé 348 marques de soulignement, corrections typographiques et grammaticales et quatre notes marginales, écrites sans doute après 1740, dans les marges du volume I/1. Ce sont les réflexions d’un cantor convaincu de l’inspiration divine de la musique dans la liturgie et de celle de la Bible, fondement de sa pratique de musicien. La première note concerne Ex 15,20 et stipule : « NB. Premier prologue à exécuter à deux chœurs, à la gloire de Dieu. » La deuxième est jointe au titre de 1 Ch 25 ; Bach note : «  Ce chapitre est le vrai fondement de toute musique d’Église agréable à Dieu, etc. » La troisième note commente 1 Ch 28,21 : « Une preuve splendide qu’à côté d’autres dispositions du culte la musique (musica) a tout particulièrement été ordonnée par l‘Esprit de Dieu par l’intermédiaire de David. » Enfin la quatrième note concerne 2 Ch 5,13 : « Dieu et sa grâce sont toujours présents quand la musique (en français dans le texte) est recueillie. » D’autres notes de Bach concernent des éclaircissements du sens littéral et révèlent un travail exégétique personnel de sa part. Ainsi en Gn 26,33, Bach note, à propos du nom de puits de Shiba (serment), que ce nom est semblable à celui du village de Schwerborn, près d’Erfurt (en allemand, schwören signifie « prêter serment »). Ou à propos d’Ex 38,29, sur la somme totale des offrandes volontaires, ou encore sur Lv 18,16, à propos de la loi du lévirat qui « semble être en contradiction avec la Loi qui ordonne qu’un frère doive redonner vie à la semence d’un frère mort ».

Formé par les maîtres de l’orthodoxie luthérienne, comme Célestin Myslenta, professeur d’hébreu à Königsberg, Abraham Calov (1612-1686) eut le souci constant d’élaborer une théologie qui soit d’abord biblique. Persuadé de la prééminence du texte massorétique sur la version des Septante et sur la Vulgate, il critique ainsi dans son Criticus sacer Biblicus (1646-1673) les Exercitationes biblicae du catholique Morinus, favorable aux textes grec et latin. Mais dans sa Biblia illustrata, c’est le réformé Hugo Grotius, sa Biblia annotata et sa quête d’un sens littéral philologique, ancêtre du criticisme de Richard Simon, qui sont visés. En effet, Abraham Calov s’affirme comme un partisan de l’inspiration totale et performative (efficacia) de l’Écriture comme de son harmonie interne : « La théologie reçoit de l’Écriture seule toute lumière, éclat et efficacité » (préface aux Systema locorum theologicorum). Dans la dédicace du premier tome de sa Biblia, Calov énonce ainsi vingt et un principes exégétiques, ceux empruntés par Luther au Moyen Âge comme la quête du contexte et de l’intention de l’auteur, mais aussi le principe de l’analogie de la foi (« Il n’y a pas de meilleur interprète de l’Écriture que le saint Esprit lui-même », écrit Calov) qui fait du Christ le centre et le Seigneur de toute l’Écriture ; en prédicateur, Calov défend aussi un usus practicus, un usage tropologique de l’Écriture, pour une vie meilleure au quotidien, en vue du salut.

Mais J. S. Bach ne possédait pas uniquement la Biblia orthodoxe de Calov, il avait aussi le Haupt Schlüssel der gantzen heiligen Schrift, « La clé universelle de toute l’Écriture sainte », plus connu sous le nom des Biblische Erklärungen, « Explications bibliques », de Johann Olearius (1611-1684). Avec cet auteur, c’est le monde du piétisme luthérien qui entre dans l’univers de Bach, qui possédait d’ailleurs le Wahres Christentum (« Du vrai christianisme ») de Johannes Arndt (1555-1621), père de ce courant de piété attaché à l’intériorisation de la foi plus qu’au credo confessionnel, à un christianisme personnel et à une union mystique avec le Christ ; c’est là un des thèmes centraux de la Schola pietatis du disciple d’Arndt, Johann Gerhard, ouvrage figurant également dans la bibliothèque du cantor. Olearius, quant à lui, prédicateur de cour, fut surtout l’auteur d’un Art du chant spirituel (Geistlichen Singkunst, 1671), collationnant plus de 1 200 cantiques – dont certains sont encore chantés aujourd’hui – et chants, dont 302 conçus par lui-même. Autant que ces Biblische Erklärungen en cinq tomes, marquées par ce luthéranisme piétiste, le Geistlichen Singkunst influença certainement les cantates de Bach.

Ainsi, des trois courants qui structuraient le luthéranisme de son temps, l’orthodoxie, le piétisme et le rationalisme, Bach fut surtout un lecteur des deux premiers. Opérant une synthèse toute personnelle, il fit partie sans complexe de ce luthéranisme orthodoxie tardif en pleine mutation à Leipzig, secoué par l’avancée du piétisme missionnaire et bientôt perméable aux premières Lumières.


© Annie Noblesse-Rocher, SBEV / Éd. du CerfSupplément au Cahier Évangile n° 161 (septembre 2012), "Jean-Sébastien Bach, lecteur de l'Écriture", p. 6-7.

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[1] En 1934, un exemplaire de cette Bible avec la signature de Bach sur chacun des trois volumes, en page de titre, avec la date de 1733, fut retrouvé dans des circonstances romanesques ; elle est déposée à la Concordia Seminary Library de Saint-Louis, dans le Missouri. Une vidéo la présente par internet ; voir sur « Bach’s Bible » YouTube.
 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org