879
Bach, Jean-Sébastien
880
Cantates
881
Leipzig
148
Föllmi Beat
Les cantates de Leipzig
Gros plan sur
 
Approfondir
 
Avec sa nomination comme cantor de l'église Saint-Thomas de Leipzig en 1723...
 
Avec sa nomination comme cantor de l’église Saint-Thomas de Leipzig en 1723, Jean-Sébastien Bach passa définitivement de la sphère de la cour au service d’une ville. Leipzig, important foyer du commerce et siège d’une université, avait quatre églises principales. Dans deux d’entre elles, Saint-Thomas et Saint-Nicolas, les cantates avaient lieu chaque dimanche en alternance ; dans les deux autres, la Neukirche et Saint-Pierre, la musique était plus simple. À partir de 1725, Bach devait également organiser quatre cultes par an dans l’église universitaire, Saint-Paul. Les effectifs étaient relativement limités : le cœur de Saint-Thomas comptait de douze à seize chanteurs de bon niveau ; pour les instrumentistes, Bach se servait des musiciens municipaux, au nombre de huit et renforcés par des musiciens amateurs de l’université. Le niveau technique des cantates de Bach, pour les chanteurs et les instrumentistes, dépasse celui de la plupart des collègues.

Les obligations du cantor et director musices étaient immenses : exécuter les dimanches une musique d’Église, en sus d’une Passion en musique pendant la Semaine sainte, organiser les répétitions – même l’enseignement de latin lui fut confié dans un premier temps. Il y avait deux moments dans l’année où la musique se taisait à Leipzig : du deuxième au quatrième dimanche de l’Avent et du dimanche Invocavit (début de carême) au dimanche des Rameaux. Mais cette décharge ne servait au compositeur que pour mieux se préparer pour la période de fête qui suivait. Tenant compte de l’immense charge de travail, Bach fit preuve d’économie de forces : il réutilisa des compositions pour en faire de nouvelles cantates. La musique des six cantates de l’Oratorio de Noël provient pour une bonne partie des cantates profanes, composées pour des membres de la famille de l’électeur de Saxe, que Bach a transformées, avec de nouveaux textes, en cantates d’Église ; on appelle cette réécriture du profane au sacré une « parodie ».

Comme ailleurs en Allemagne, la cantate avait sa place à Leipzig après la lecture de l’Évangile et avant le Credo qui, normalement, était chanté sous forme de choral par l’assemblée des fidèles. Si la cantate était bipartite (ou s’il y avait deux cantates), la seconde partie avait lieu après les paroles d’institution et avant la distribution de la communion. Les fidèles qui assistaient au culte et écoutaient la musique étaient d’ailleurs nombreux, normalement plus de deux mille pour l’église Saint-Thomas. Les fidèles suivaient la cantate à l’aide d’un livret imprimé qui regroupait le texte de cantates de plusieurs dimanches consécutifs. Il semble que Bach ait fait imprimer et vendre les textes à son propre compte pour arrondir son relativement maigre salaire.

Dès sa nomination, Bach avait l’intention de créer un répertoire de cantates de sa propre main. C’était une décision lourde face à la charge de travail qu’il dut assumer à Leipzig. Pour son audition devant le conseil de la ville en février 1723, Bach avait déjà présenté deux nouvelles cantates (BWV 22 et 23). Pour son entrée en fonction le premier dimanche après la Trinité (30 mai), en plein milieu de l’année ecclésiastique, il choisit également une cantate qui avait déjà été écrite à Cöthen, probablement juste après la décision de sa nomination : Die Elenden sollen essen, « Les pauvres mangeront » (BWV 75), est une cantate en deux parties, comme plusieurs des cantates de la première année. Les auteurs de livret sont inconnus, sauf quelques exceptions, comme par exemple la cantate Ein ungefärbt Gemüte, « Un esprit sans feinte » (BWV 24), pour le quatrième dimanche après la Trinité (20 juin), sur un livret de Neumeister, auquel Bach rajouta un choral de Johann Heermann.

Déjà dans le premier cycle de cantates écrit pour Leipzig, Bach fixa un modèle que l’on retrouvera dans la plupart des cantates de cette période : l’alternance de récitatifs et d’airs est encadrée d’un chœur initial et d’un choral final. Les cantates pour Leipzig se distinguent de celles des périodes antérieures par l’utilisation d’effectifs plus importants, en utilisant notamment des instruments à cuivre et les hautbois d’amour et de chasse.

Dans son deuxième cycle de cantates, qui commence de nouveau au premier dimanche après la Trinité (11 juin 1724), Bach exploita toutes les possibilités que lui offrait le genre. Chaque cantate de la Trinité à Pâques s’articule autour d’un cantique : le chœur d’entrée présente la première strophe, le choral final reprend la dernière ; les strophes intermédiaires sont des résumés plus ou moins libres dans les airs et les récitatifs. Ainsi la cantate pour le premier dimanche de l’Avent (3 décembre 1724) a pour base le cantique de Martin Luther Nun komm der Heiden Heiland, « Viens donc, Sauveur des nations » (BWV 62). Dans le chœur initial, la soprano proclame solennellement la première strophe en cantus firmus, tandis que les autres voix accompagnent par un contrepoint. Par la suite, un auteur inconnu a magistralement transformé les strophes 2-5 en airs et récitatifs. La doxologie (louange finale aux trois personnes divines), correspondant à la dernière strophe du cantique, est une harmonisation en forme de choral à quatre voix. Mais pour des raisons inconnues — peut-être le librettiste fut-il incapable de suivre le rythme soutenu —, Bach ne put pas achever l’année complète de cantates-chorals. À partir de Pâques 1725, il utilisa de nouveau la forme de cantate traditionnelle comme déjà l’année précédente, puis, à partir du dimanche du Jubilate (22 avril 1725), suivirent neuf cantates sur des livrets de C. M. von Ziegler, une veuve leipzigoise dont il a été question ci-dessus (p. 00).

Le cycle de cantates qui suit s’étend sur une durée de deux ans environ, de la Trinité 1725 jusqu’au carême 1727 ; malheureusement, les pertes ne permettent pas davantage de précision. Il semble que Bach ait arrêté la production continue d’une cantate par semaine ; il eut alors souvent recours aux compositions de collègues, comme par exemple entre la Purification et le Jubilate 1726, où il exécuta dix-huit cantates de son cousin Johann Ludwig Bach. Les cantates de ces années qui sont de sa propre main montrent peu d’uniformité. On constate notamment une valorisation de l’écriture instrumentale, par la présence accrue de musique d’entrée instrumentale (sinfonia) et, à partir de l’été 1726, des concertos avec orgue obligé. Parmi les auteurs de livrets figurent de nouveau Neumeister, mais aussi le duc Ernest-Louis de Saxe-Meiningen.

Le quatrième cycle couvrait probablement l’année ecclésiastique allant de l’Avent 1728 jusqu’au 23e dimanche après la Trinité 1729. Or, les pertes sont si importantes que nous distinguons à peine les contours : seulement huit cantates du cycle nous sont connues, toutes composées sur un livret de C. F. Henrici, dit Picander, qui publia en 1728 un recueil de Cantates pour les dimanches et jours de fête à travers toute l’année. Dans la préface, Picander suggéra que « monsieur l’incomparable maître de chapelle Bach » pourrait les mettre en musique. En effet, les huit cantates de Bach de l’année 1728-1729 y figurent (sauf une, mais elle est également de Picander) ; mais Bach aurait-il également mis en musique d’autres livrets, voire la totalité du cycle ? Nous l’ignorons.

Encore plus problématique est le cinquième cycle de cantates dont fait mention le nécrologe ; on ne le trouve nulle part avec certitude. Certains pensent que le cinquième cycle serait en réalité caché dans le premier qui aurait été une année de doubles cantates ; d’autres cherchent à le reconstruire à partir de quelques cantates postérieures à 1730. De toute façon, même après avoir achevé quatre ou cinq cycles complets de cantates, Bach continua après 1730 à écrire de nouvelles cantates, entre autres quelques-unes en forme d’oratorio, comme la cantate Lobet Gott in seinen Reichen, « Louez Dieu dans son royaume » ou l’Oratorio de l’Ascension (BWV 11), très probablement pour l’Ascension 1735 (19 mai) et surtout les six cantates de l’Oratorio de Noël (BWV 248/1-6).

Bach écrivit au moins une vingtaine de cantates pour des occasions particulières. Parmi elles dominent les cantates pour l’élection du conseil municipal. Bien que faisant partie des obligations ordinaires du Thomaskantor, la composition d’une cantate pour les élections annuelles du conseil a été rémunérée à part.


© Beat Föllmi, SBEV / Éd. du CerfSupplément au Cahier Évangile n° 161 (septembre 2012), "Jean-Sébastien Bach, lecteur de l'Écriture", p. 19-21.
 


 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org