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Deuxième Isaïe
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Dubreucq Marc
Les héritiers du prophète Isaïe
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Un livre, plusieurs auteurs...
 

Nous connaissons, au moins de nom, le livre d'Isaïe et nous pensons qui regroupe les oracles d'un seul et même personnage le prophète de Jérusalem au VIIIe siècle avant J.-C. Pourtant ce livre parle d'événements arrivés deux siècles plus tard… Bien difficile pour un seul et même homme !

Le titre du livre d’Isaïe mentionne les rois de Juda contemporains du prophète : Ozias, Achaz, Ézéchias, qui ont régné de 787 à 687 (Is 1,1). Le livre des Rois rapporte aussi l’intervention du prophète à la cour d'Ézéchias pendant l’attaque de Sennakérib, roi d'Assyrie, contre Jérusalem en 701 (2 R 18-19).

Une rupture caractéristique

Beaucoup de lecteurs du livre d’Isaïe ont remarqué un changement de style très net à partir du chapitre 40. Alors qu’auparavant des oracles agressifs annonçaient le jugement de Dieu sur le royaume de Juda – par exemple à la fin Isaïe annonce une déportation à Babylone pour les successeurs d’Ézéchias (39,5-7) –, à partir du chapitre 40, au contraire, on lit surtout des annonces de libération et de salut pour les Judéens déportés à Babylone : « Réconfortez, réconfortez mon peuple... proclamez... que sa corvée est remplie, que son châtiment est accompli » (40,1-2). De plus un nouveau personnage entre en scène : Cyrus, roi des Perses, qui a régné de 551 à 529 (44,28– 45,1). Nous voilà donc transportés près de deux siècles après le prophète Isaïe !

Un prophète anonyme

Autrefois – et encore aujourd'hui certains chrétiens fondamentalistes – on s’émerveillait de la capacité d’Isaïe de prédire d’avance des événements aussi lointains... Ce n'est pourtant pas la bonne manière de comprendre le rôle d’un prophète : il n’est pas un devin qui annoncerait l'avenir à deux siècles de distance, mais il lit la parole de Dieu à travers des événements présents et il s’adresse à ses contemporains. L’accord des exégètes est à présent unanime : les chapitres 40 à 55 du livre d’Isaïe sont l’œuvre d’un autre prophète, vivant vers 540, peu avant la fin de l’exil à Babylone. Notre prophète a gardé un certain anonymat. Il s’inscrit dans la tradition prophétique d’Isaïe. Cela lui donne l’autorité du grand prophète et montre aussi que les écrits d’Isaïe ont suscité une sorte d’école durable, où l’on gardait ses oracles pour en faire des relectures, bien après sa mort. Le prophète anonyme de l’exil a été nommé simplement le Second ou le Deuxième Isaïe (ou, à partir du grec : le Deutéro-Isaïe).

Un nouveau contexte historique

Ce prophète s’adresse aux Judéens, aux Juifs exilés pour leur ouvrir une espérance, un avenir semblable à un nouvel Exode qui leur fera quitter la servitude en Babylonie et les ramènera dans leur pays. Comment le Second Isaïe devine-t-il cet avenir imminent ? Le roi perse, Cyrus, a déjà conquis le royaume des Mèdes (550), puis celui de Crésus, roi de Lydie (546). Le dernier roi de Babylone, Nabonide, est absent de sa capitale et se montre incapable de réagir. La suite est inéluctable : l’empire babylonien décadent va lui aussi tomber sous la coupe de Cyrus. En 539, celui-ci entre dans Babylone qui l’accueille plutôt comme son libérateur. Dès 538, un édit autorise les populations exilées à rentrer dans leurs patries.

Voilà la nouveauté que le Second Isaïe annonce et interprète : à travers les campagnes victorieuses de Cyrus, il lit le dessein de Dieu de châtier Babylone et surtout de libérer les exilés de Juda, son peuple (44,26 – 45,4). Cyrus est un païen, certes, et il rend hommage au dieu de Babylone, Mardouk, qui lui a donné la victoire. Mais le prophète affirme qu'en fait c’est le Dieu d’Israël qui mène tous ces événements. Il dit à Cyrus : “ C’est à cause d’Israël, mon élu, que je t'ai appelé par ton nom; je t’ai qualifié sans que tu me connaisses. C’est moi qui suis le Seigneur, il n’y en a pas d’autre ” (45,4-5).

Dans la tradition des prophètes

Notre prophète se coule dans la manière de parler, dans les formes littéraires des prophètes des siècles précédents. On repère chez lui quatre genres littéraires plus fréquents :

• Des hymnes : pour chanter la louange du Dieu d’Israël, créateur et sauveur (ex. 44,23); parfois c’est Dieu lui-même qui proclame sa gloire.

• Des oracles de salut : des promesses de libération, souvent ouvertes par “ Ne crains pas, Israël ”, et souvent motivées : “ Car je suis ton Dieu ” (ex. 43,1-3; 44,2-5);

• Des controverses : Dieu fait le procès de son peuple (ex. 42,18-25) ou des païens (ex 41,1-5) pour rappeler leurs fautes et aussi ses bienfaits passés.

• Des plaidoyers : comme un bon avocat ou un sage, Dieu discute les arguments des Israélites et leur répond; il cherche à les convaincre (ex. 55,1 -3).

Un langage nouveau

Le Second Isaïe reprend, certes, des thèmes traditionnels de la fol d’Israël, notamment ceux de l’exode (ex 43,16-21) et de l’alliance (ex. 42,6; 54,10). Mais il innove aussi : il emploie un langage nouveau pour parler de Dieu. Plongé au milieu de la religion babylonienne, il affirme fortement que le Dieu d’Israël est le seul Dieu; face à lui, les dieux des païens ne comptent pas, ils n’existent même pas. Lui seul crée le monde et ne cesse de créer l’histoire. Sa parole se réalise immanquablement. L’une des nouveautés les plus fascinantes de la prédication de notre prophète est la figure mystérieuse d’un Serviteur de Dieu, qui apparaît dans les quatre célèbres “ chants du Serviteur ” (42; 49; 50 et 53) mais aussi ailleurs dans le livre.

Des disciples du Second Isaïe

Parmi ces exilés, le Second Isaïe a eu des disciples, également anonymes, qui ont prolongé son activité prophétique. C’est à eux qu’on attribue les chapitres 56 à 66 du même livre d'Isaïe. On leur a donc donné le nom collectif de Troisième Isaïe (ou Trito-Isaïe), puisque leurs oracles et poèmes ont été ajoutés, eux aussi, au livre du grand prophète d’autrefois. Mais les changements de thèmes et de préoccupations indiquent qu’on est de retour à Jérusalem.

L’euphorie du retour passée, les rapatriés doivent faire face à diverses difficultés : le pays est désorganisé, les Judéens restés au pays volent d’un mauvais œil le retour de ceux dont ils ont pris les terres et l’influence des païens voisins a corrompu le culte. Enfin le Temple est à reconstruire, ainsi que les remparts de Jérusalem. Beaucoup sont découragés à la vue de tout ce qu’il va falloir réaliser. C’est à eux que s’adresse ce Troisième Isaïe pour leur rappeler la promesse de Dieu qui les a libérés et les appelle à changer courageusement les mauvaises habitudes prises.

© SBEV. Marc Dubreucq

 
 
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