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Chants du Serviteur
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Deuxième Isaïe
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Serviteur de Dieu
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Chevillard Jean
Le deuxième Isaïe : le "Serviteur de Dieu"
Théologie
 
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Le titre de « Serviteur de Dieu » apparaît dans le Deuxième Isaïe...
 

Le titre de « Serviteur de Dieu » apparaît dans le Deuxième Isaïe. Dans bien des cas, comme dans les quatre « Chants du Serviteur » (1), l'identification de ce personnage est difficile. Mais cela n’enlève rien à son profil spirituel. Ce mystérieux Serviteur est certainement la figure la plus aboutie et la plus énigmatique de tout le Premier Testament.

Le Deuxième Isaïe emploie 21 fois le terme serviteur (ebed). Si l’on excepte un emploi au pluriel (54,17) et un autre avec le sens d’esclave (49,7), tous désignent le serviteur de Dieu. Sur 19 emplois, 14 fois le Serviteur est nommé : c’est Israël ou Jacob. Mais 5 fois il reste anonyme : 42,1; 44,26; 50,10; 52,13 et 53,11. Est-ce encore Israël ? Ou un groupe plus restreint ? Ou un Individu ? Et ces 5 emplois ont-ils forcément tous le même sens ? Le Serviteur de Dieu est-il une personne individuelle ou une figure collective ? À l'évidence, le mot a plusieurs sens.

Le serviteur est un individu

En 44,26 – 45,13, il s’agit de Cyrus, nommé également « berger » et « messie », ce qui constitue une grande nouveauté et même un cas unique dans la Bible : quel honneur pour un roi païen ! De même en 42,1, d’après le texte hébreu, il doit s’agir de Cyrus.

Le texte 49,5-6 désigne un personnage investi d’une mission envers le peuple d’Israël et envers les Nations. Ce peut être un chef représentant Israël devant Dieu (comme Joyakin, le roi exilé, ou l’un de ses descendants) ou le Deuxième Isaïe lui-même, en conflit avec le peuple (comme autrefois Moïse, Élie ou Jérémie) ? Mais le v. 3 parle d’Israël, ce qui complique le sens et oriente vers un sens collectif.

50,4-11 appartient au troisième Chant du Serviteur : Il parle du dos, de la barbe et du visage d’un individu concret. De qui s’agit-il ? Probablement du prophète lui-même, qui a compris, à travers ses propres difficultés pour annoncer la parole de Dieu, quel est le destin du petit groupe croyant face aux Israélites incroyants et aux païens.

Le serviteur désigne un groupe

Le sens collectif du mot semble plus cohérent avec l’ensemble d’Isaïe 40 – 55. De fait, il suffit d’examiner les deux termes qui vont souvent ensemble dans ce livret : serviteur et élu. Chacun désigne Israël (ou Jacob) personnifiant le peuple, dans la grande majorité des emplois : 14 fois sur 19 pour « Serviteur » et 9 fois sur 12 pour « élu ». Voir surtout 41,8-9; 43,10; 49,3. Une telle proportion ne s’invente pas et donne à penser ! Par ailleurs, le sens collectif est largement soutenu par les plus anciennes lectures juives, y compris par la Bible grecque, la septante. Dans ce cas, toujours avec prudence, on pourrait opter pour la double perspective suivante.

• Le Serviteur symbolise Israël, en tant que peuple élu pour une haute mission vis-à-vis de lui-même et des païens : « Pour être l’alliance du peuple et la lumière des nations » (42,6; 49,6.8). Plus probablement, Il s’agit d’une élite spirituelle d’Israël : c’est le petit « Reste » des cercles prophétiques, qui se sait appelé à convertir la masse découragée d’Israël... et même les païens.

• Si on se limite aux deux chants du Serviteur souffrant (50 et 53), on peut supposer que le titre de Serviteur concerne ce même Israël fidèle, souffrant pour le reste du peuple (en exil ou plus tard). En tout cas il ouvre une perspective impressionnante sur une théologie de la rédemption universelle, à travers la souffrance et la mort librement acceptées et offertes pour les péchés collectifs. Avec Is 53, en effet, nous sommes certainement au sommet du Premier Testament.

Le Serviteur et Jésus

Dès les années 30, les chrétiens ont appliqué à Jésus cette grande figure prophétique du Serviteur, rompant ainsi avec l’interprétation collective de la tradition juive. Les auteurs du Nouveau Testament ont surtout appliqué à Jésus Is 42 et 53. Avec d’autres textes d’Isaïe et des Psaumes, ces paroles prophétiques leur ont permis d’accepter et de comprendre, dans la foi, la mort infamante de Jésus sur la croix. Cette mort, en effet, ne pouvait avoir de sens que si elle était située dans le plan de Dieu, « Selon les Écritures ». Toutefois, nous pouvons relire et actualiser ces vieux textes sans y projeter systématiquement la Passion de Jésus à chaque détour de verset.

Comme les premiers chrétiens, nous pouvons être impressionnés par les destins semblables de ces deux Justes souffrants : la qualité de leur silence, leur refus de la vengeance, leur dignité dans la mort, leur abnégation totale et leur solidarité avec le peuple; en un mot, leur martyre. Enfin, comme nous l’avons suggéré plus haut, cette relecture chrétienne des textes du Serviteur, même si elle est vitale pour tous les disciples de Jésus, ne doit pas exclure les autres lectures. Dans la réflexion sur le sens de la souffrance et de la mort, les Juifs nous ont précédés et nous partageons avec eux cet héritage spirituel, destiné à toute l’humanité.

© SBEV. Jean Chevillard

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(1) Is 42,1-17; 49,1-9; 50,4-11; 52,13 – 53,12.

 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org