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Gruson Philippe
Isaïe 40 – 66 dans le Nouveau Testament
Théologie
 
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Les livrets des Deuxième et Troisième Isaïe sont les textes les plus cités par le Nouveau Testament...
 

Les livrets des Deuxième et Troisième Isaïe sont les textes les plus cités par le Nouveau Testament : près d'un verset sur quatre est cité, totalement ou en partie. Pourquoi cela ? Qu’est-ce qui a donc fasciné les prédicateurs et écrivains chrétiens dans ces textes ?

Il faut d’abord rappeler l’importance du livre d’Isaïe, qui a été mis en tête des Prophètes parce qu’Isaïe est le plus ancien des trois grands (avec Jérémie et Ézéchiel) et le plus prestigieux pour la tradition juive. À Qûmran, par exemple, on a retrouvé 18 exemplaires d’Isaïe (dont un rouleau complet), mais seulement 4 de Jérémie et 6 d'Ézéchiel. C'est d’ailleurs pour cela, probablement, que les livrets des deux prophètes anonymes de la fin de l’Exil ont été mis à la suite d’Isaïe. Aujourd’hui encore, dans le « lectionnaire » juif, la sélection des lectures des Prophètes pour chaque sabbat, valorise beaucoup Is 40-66 (14 lectures, contre 4 pour Is 1-39).

Le lecteur chrétien repère facilement, dans son Nouveau Testament, les citations de l’Ancien, car elles sont le plus souvent imprimées en italiques. Mais, s’il compare ces citations aux textes correspondants de l’Ancien Testament, il sera étonné de voir souvent apparaître des différences. L’explication est simple : les auteurs du Nouveau Testament citent habituellement les Écritures dans leur traduction grecque, la Septante, qui avait été faite par les Juifs dans les trois siècles avant Jésus. Or la traduction des prophètes est assez large : elle suit l'interprétation qu’on faisait alors de ces textes.

La bonne nouvelle du salut

« Le Règne de Dieu est arrivé : convertissez-vous et croyez à l’evangélion, la bonne nouvelle » (Mc 1,15). Ce slogan de la prédication de Jésus rappelle les termes d’Isaïe 52,7 : « Qu’ils sont beaux sur les montagnes les pas du messager qui évangélise la paix, qui évangélise le bonheur, qui annonce le salut et dit à Sion : Ton Dieu règne ! » (cf. Rm 10,15). Le Deuxième Isaïe est surtout fait d’oracles de salut qui annoncent avant tout la libération, le retour d’exil et la royauté de Dieu sur Israël. Or le message de Jésus offre aussi, mais cette fols sous une forme non politique, une libération et l’accueil du Règne de Dieu.

C'est tellement important que les chrétiens garderont ce terme d’evangélion pour désigner tout le message et l’œuvre de Jésus. Et lorsque Luc présente la première prédication publique de Jésus, à Nazareth, il lui fait lire un texte très semblable : « L’Esprit du Seigneur est sur mol, il m’a consacré... Il m’a envoyé porter l’evangélion aux pauvres, proclamer aux captifs la libération... » (Is 61,1-2, cité en Lc 4,18-19). Mais cette bonne nouvelle est précédée par une autre proclamation qui ouvre pratiquement les quatre évangiles en présentant la figure étonnante de Jean, le Baptiste du Jourdain : « Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers... Toute chair verra le salut de Dieu » (Is 40,35, cité en Mt 3,3; Mc 1,3; Lc 3,4 et Jn 1,23). Les chemins de Galilée que parcourt Jésus avec ses premiers disciples sont les chemins du Seigneur Jésus qui apporte le salut de Dieu.

La passion du Serviteur de Dieu

Une autre explication aux nombreuses citations d’Isaïe 40 – 66 dans le Nouveau Testament est l’importance du poème du Serviteur souffrant pour les chrétiens. On peut supposer que ce rapprochement remonte à Jésus, puisqu’il insiste sur ce thème du service : « Le Fils de l’homme est venu, non pour être servi mais pour servir, et pour donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10,45; cf. Is 53,12). Ce texte tellement fort annonce le salut du peuple d’Israël et des nations par le martyre du prophète-Serviteur; il proclame surtout son exaltation par Dieu, au début et à la fin.

Chose curieuse, ce poème, abondamment cité dans le Nouveau Testament, n’apparaît presque pas dans les récits de la Passion. En dehors de quelques allusions, comme le silence de Jésus devant ses juges, Luc est le seul à mettre une citation dans la bouche de Jésus : « On l’a compté parmi les criminels » (Is 53,12 en Lc 22,37). Dans les Actes, Luc cite ce poème que l'Éthiopien est en train de lire sur son char, lorsque Philippe le rejoint; et c’est à partir des v. 7-8 de ce texte, que Jésus va lui être annoncé (Ac 8,32-33). De son côté, Matthieu cite le v. 4 à propos des guérisons faites par Jésus : « Il a pris nos infirmités et s’est chargé de nos maladies » (Mt 8,17). D’ailleurs il fait du premier poème du Serviteur (Is 42,1-4) le programme de la mission que Dieu dicte à Jésus et il le cite longuement : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu en qui je me complais... » (Mt 12,18-21).

L’universalisme

Plusieurs citations d’Isaïe 40 – 66 sont utilisées à cause de leur universalisme, de leur ouverture sur les nations, au-delà d’Israël. Par exemple : « Ma maison sera appelée maison de prière pour toutes les nations » (Is 56,7 en Mc 11,17), ou bien : « Sous les yeux de toutes les nations... ils verront le salut de notre Dieu » (Is 52,10 en Lc 2,30-31), ou encore : « J'ai fait de toi la lumière des nations, pour que, grâce à toi, le salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre » (Is 49,6 en Ac 13,47). Les missionnaires chrétiens ne pouvaient que se sentir à l’aise dans des textes prophétiques aussi ouverts sur l’annonce d’une bonne nouvelle de salut à tous les peuples. Lorsque Luc fait raconter par Paul sa vocation sur la route de Damas (Ac 26,16.18.23), il évoque la mission du Serviteur de Dieu : « Je t'ai destiné à être serviteur et témoin... Je t’envole vers les nations païennes pour leur ouvrir les yeux, les détourner des ténèbres vers la lumière... » (cf. Is 42,6-7).

Paul aime en particulier citer des formules où éclate la liberté de Dieu envers les païens et qui explique aussi le rejet de l’Évangile par la majorité des Juifs : « J’ai été trouvé par ceux qui ne me cherchaient pas. Je me suis révélé à ceux qui ne me demandaient rien » (Is 65,1 en Rm 10,20). Ou encore : « Ils verront, ceux à qui on ne l’avait pas annoncé, et ceux qui n’en avaient pas entendu parler comprendront » (Is 52,15 en Rm 15,21).

La nouvelle création

Enfin le thème de la nouvelle création résonne victorieusement, en particulier dans l’Apocalypse, tellement les chrétiens – même persécutés – sont convaincus que Dieu prépare dès maintenant « des cieux nouveaux et une terre nouvelle » (Is 65,17 en Ap 21,1). Là aussi, les nombreux oracles de salut d’Isaïe 40 – 66 sont capables de réconforter des croyants soumis aux arrestations, déportations et exécutions. Les termes qui annonçaient le salut de Dieu pour les exilés d’autrefois servent maintenant à proclamer la résurrection du Crucifié, la gloire de « L’Agneau debout, comme égorgé ».

L'Apocalypse s’achève sur les images triomphales du relèvement de Jérusalem autrefois, pour évoquer la nouvelle Jérusalem, l'épouse de l'Agneau (Is 60,19-20 en Ap 21,23). L'auteur écrit après la destruction de la ville par les Romains en 70, mais il puise dans les anciens oracles un véritable enthousiasme pour annoncer les merveilles de la ville que Dieu illuminera un jour de sa gloire, (Is 60,19-20 en Ap 21,23). La Jérusalem nouvelle sera « la demeure de Dieu avec les hommes... Il essuiera toute larme de leurs yeux. La mort ne sera plus... car le monde ancien a disparu... Voici, je fais toutes choses nouvelles » (Is 65,19 et 43,19 en Ap 21,4-5).

© SBEV. Philippe Gruson

 
 
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