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Jonas
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Soupa Anne
Qui est Jonas ?
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wikipedia.org : Jonas recraché par la baleine. Enluminure ...
Jonas ne se laisse pas rejoindre facilement...
 

Incontournable question... Malgré la petite taille du livre, le personnage de Jonas, en effet, occupe beaucoup de place. Et pourtant, Jonas ne se laisse pas rejoindre facilement. On le croit ici, on le retrouve ailleurs...

Étrange prophète que ce Jonas. Bien et mal connu à la fois. Le thème essentiel du livre est celui du refus de la mission prophétique. Beaucoup moins vigoureusement Isaïe s’était déjà récrié à l’annonce de sa mission : «Malheur à moi, je suis perdu !» (Is 6,4). Quelques parallèles discrets s'établissent aussi entre Jonas et Jérémie, qui expose de façon vibrante la violence intérieure que l’annonce de sa mission a généré en lui. Jérémie cependant parle à la première personne, ce qui donne un tout autre ton au personnage.

Mais le livre de Jonas va plus loin dans l'étude du comportement du héros. Il rend presque possible et crédible une interprétation psychologique dont nous verrons qu'elle se met aisément au service d'une lecture théologique.

Quatre Jonas

Le comportement de Jonas, d'un chapitre à l'autre, ne se déduit pas aisément de ce qui précède. Chacun d'entre eux, en effet, dessine la silhouette d'un Jonas que le chapitre suivant semble contredire.

Nous sommes d'abord en présence d'un rebelle. Il prend même le contre-pied exact de l'ordre de Yahvé. Alors que Dieu l'avait envoyé vers Ninive, la grande ville orientale, il prend la destination de Tarsis, une ville que la Bible place au plus loin vers l'occident (Es 60,9; Ps 72,10). De refus en refus, Jonas se retrouve jeté à la mer.

Au cours du deuxième chapitre, on apprend qu'un gros poisson l'engloutit. Jonas pourtant survit et, toujours du fond du ventre du poisson, cet homme que l'on croyait ancré dans son refus raconte les louanges de Dieu et la confiance qu'il met en lui.

Troisième chapitre, Jonas se rend à Ninive. On suppose qu'il obéit maintenant à l'ordre de Yahvé. Il le fait, mais il semble outrepasser sa mission en annonçant la destruction de la ville, que Yahvé ne demandait pas.

Quatrième chapitre enfin, quatrième Jonas, plus déroutant que les précédents : l'homme se plaint de l'attitude de Dieu, tout en disant qu'il la prévoyait. Il est irritable, s'emporte pour des riens, souhaite mourir, alors que le sentiment d'avoir rempli sa mission devrait le soulager. Mais il n'entraînera pas Dieu dans sa colère. Dieu l'invite à déplacer son attention vers les Ninivites.

Le récit s'achève sans que le lecteur sache quelle conclusion Jonas porte sur son aventure.

L'homme colombe

Jonas, «Yonah» en hébreu, veut dire la colombe. On trouve le mot en Isaïe 60, chapitre très proche du livre de Jonas où il est dit que les nations viennent «comme des colombes vers leurs colombiers» (v.8), vers «la clarté naissante» (v.3) de Jérusalem.

Jonas, lui, va vers une autre lumière. Sa marche commence par une longue descente (ch. 1 versets 3, 5, et 15), un enfouissement de plus en plus total - jusqu'à la fin du ch. 2 - et une traversée des ténèbres, celles de la ville païenne au ch. 3, puis celles de ses propres résistances au ch. 4. L'image classique de la montée vers Jérusalem se retourne en celle d'une descente continue du prophète.

Cette descente est ponctuée des refus de Jonas. Dans l'art de refuser, Jonas est passé maître. À bord du bateau, il s'endort. Devant le désarroi des marins, il se dit prêt à mourir précipité au fond de l'eau. Son séjour dans le ventre du poisson se lit comme une intense régression d'ordre psychologique. Puis, à deux reprises au cours du ch. 4 (versets 3 et 8), il souhaite mourir.

Mais le livre de Jonas ne raconte pas la simple histoire d'un déprimé. Il y a beaucoup plus. Son aventure s'enracine dans l'ordre de Yahvé, annoncé dès le premier verset : «Lève-toi, va à Ninive la grande ville.» Or Jonas refuse et se bat contre cette mission de prophète qui lui est confiée par Dieu. Mais, comme un prophète, comme tout homme, il est condamné à bouger, comme la colombe qui ne se maintient dans l'air que si elle bouge ses ailes.

Par deux fois, au début des chapitres 1 et 3, Yahvé lui donne l'ordre de se lever. Et au chapitre 4, quand Jonas s'assoit pour voir ce qu'il advient des Ninivites, son impatience intérieure ne lui laisse pas de répit et le pousse à bouger encore pour aller vers la mort. Seul Yahvé, par sa comparaison entre le ricin et les Ninivites, semble pouvoir inviter enfin Jonas au repos, après l'avoir poussé à bouger tout au long du récit.

Que Dieu pardonne

Mais si le récit se poursuit de chapitre en chapitre, c'est aussi parce que Jonas n'est pas lui-même tant qu'il refuse. «Je suis Hébreu», dit-il aux marins, ce qui n'est que le début d'une identité. Et ses refus successifs le mènent à sa perte. Croyant se sauver, il se perd, jusqu'à s'enfouir au fond des mers. Le salut lui vient alors de façon divine, surnaturelle, puisqu'on n'a jamais vu quelqu'un vivre dans un poisson, ni en être expulsé vivant. Après cet épisode, Jonas accomplit sa mission, mais quelque chose nous montre qu'il en refuse encore les conséquences.

Il annonce la chute, et, surprise, voilà que le salut vient à Ninive, du fait de la repentance de ses habitants. Ce n'est pas du tout ce qu'avait prévu Jonas. Pour le comprendre, il faut se souvenir de la réputation terrible qu'avait Ninive dans l'esprit des Israélites. C'était la ville du paganisme, la ville redoutable et haïe qui, en 722 avant Jésus-Christ, avait fait chuter Samarie, la capitale du royaume du nord, Israël. Que Yahvé puisse pardonner à Ninive était difficile à admettre. Jonas persiste donc, malgré Yahvé.

«Je savais...»

Jonas refuse le pardon, mais il le devine. Cet aveu, ce revirement annoncé par Jonas lui-même sans que l'on sache s'il y consent vraiment, fonde toute la force et l'attachement qu'on voue au livre de Jonas. Il prend appui sur une parole déjà familière à Israël, et qui se révèle être la charnière de l'œuvre (ch. 4, v.2) : «Ah Yahvé... je savais en effet que tu es un Dieu de pitié et de tendresse, lent à la colère, riche en grâce et te repentant du mal.» Ce verset est au cœur de la confession de foi d'Israël depuis le temps du désert. C'est par ces mêmes termes que Moïse avait invoqué Yahvé (Ex 34,6) après l'épisode du veau d'or, quand le peuple s'était détourné du vrai Dieu.

Jonas a compris que la situation païenne de Ninive reproduit celle d'Israël adorant le veau d'or, et que Dieu pardonnera à nouveau comme il l'avait déjà souvent fait pour Israël. La logique que Jonas ne voulait pas voir est là, véritable démonstration théologique qui s'impose à lui : Si Yahvé a pardonné un jour à Israël comment ne pardonnerait-il pas à Ninive ?

Mais le cœur de Jonas résiste encore. À l'abri d'une hutte, il s'installe pour voir, espérant sans doute un revirement chez les Ninivites. Les petites contrariétés l'insupportent, comme cette histoire ridicule de ricin. Yahvé doit une seconde fois, lui démontrer qu'il est bien ce "Dieu de pitié" qui accueille le pardon de tous, même des étrangers. Dieu se doit à tous, comme un père à chacun de ses enfants. Face à Dieu, Jonas est un parmi d'autres.

Un parmi d'autres 

«Un parmi d'autres» telle est la phrase que beaucoup de psychologues considèrent comme la charte de la bonne santé psychique. Savoir que l'on est aimé comme un être unique, mais savoir que l'on n'est pas seul. Regarder autrui comme un autre soi-même, vivre avec lui, vivre de lui. Dieu dans ce livre, apprend cela à un Israël volontiers jaloux. Jonas est un anti-héros, un homme ordinaire qui apprend qu'il est «parmi d'autres».

Yonah la colombe ressemble à ses frères d'Israël. Le mot d'ailleurs désigne souvent métaphoriquement Israël. Jonas est à l'image d'Israël, une colombe invitée à découvrir que le monde entier est désormais son colombier.


© SBEV. Anne Soupa.

 
 
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