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Jonas
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Le Saux Madeleine
Le Dieu du livre de Jonas
Théologie
 
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Il y a lieu de distinguer l'idée que Jonas se fait de Dieu et ce que le livre dans son ensemble en dit...
 

Il y a lieu de distinguer l'idée que Jonas se fait de Dieu et ce que le livre dans son ensemble en dit. Sur plusieurs points la théologie de ce livret prophétique est surprenante.

Les divers écrits bibliques offrent des approches variées du mystère de Dieu. Ce sont autant de lumières qui révèlent tantôt un aspect, tantôt un autre, de Celui que l'on n'a jamais fini de connaître. Au fur et à mesure de ses découvertes, le lecteur de la Bible apprend surtout qu'il ne sait pas encore qui est ce Dieu. Le livre de Jonas ne fait pas exception : il ouvre des perspectives insoupçonnées sur le mystère et se termine par une question.

Créateur et maître des éléments

Dans ce récit, le plus spectaculaire est que Dieu est montré comme le maître absolu de la nature. Il est vraiment, selon les termes de Jonas, «le Dieu du ciel..., celui qui a fait la mer et les continents», celui qui dispose de tout à son gré parce que tout lui appartient. Il commande au vent et à la mer. Il «lance un vent violent sur la mer», comme on le ferait d'un jouet. Et la mer se déchaîne aussitôt, instrument de la colère de Dieu contre le prophète récalcitrant. Il est clair tout de suite que la lutte se joue à partie inégales. L'homme résiste en se réfugiant dans le sommeil. Mais le navire est en situation de plus en plus dangereuse sur une mer de plus en plus démontée, parce que les eaux sont aux ordres du maître de toute chose. Elles se calment de leur fureur dès que Jonas est livré, de son plein gré, à leur puissance. Les éléments expriment la volonté et la force du Seigneur Dieu.

De la même façon Dieu commande à un gros poisson : il le «dépêche» à la manière d'un serviteur docile, pour engloutir Jonas et lui ordonne trois jours plus tard de le vomir sur la terre ferme. On le voit encore «dépêcher une plante» pour donner de l'ombre à Jonas, puis un ver qui attaque la plante et la fait mourir, et un vent d'est cinglant qui, avec le soleil, met Jonas au bord de l'évanouissement. Tout lui obéit comme à un souverain tout puissant.

Un Dieu sauveur

Ce Dieu qui fait et défait, qui dispose de la vie et de la mort de ses créatures, veut pourtant la vie pour tous les humains. Ce n'est pas évident au début de l'histoire. Jonas est envoyé pour proférer un oracle contre Ninive, à cause de la méchanceté des habitants de cette ville. On apprend ensuite le contenu de l'oracle : «Encore quarante jours et Ninive sera mise sens dessus dessous». Mais ce n'est là qu'un avertissement salutaire. Et, de fait, les Ninivites comprennent la menace qui pèse sur eux et font pénitence. Alors le Seigneur renonce à leur faire le mal qu'il avait annoncé. Il ne veut pas détruire, mais seulement instruire les hommes sur ce qui conduit à la vie et à la mort. Chez lui c'est la pitié qui l'emporte, une pitié efficace qui met tout en œuvre pour sauver.

On assiste aussi au sauvetage des marins. Ils invoquent le Seigneur, Dieu de Jonas, dès qu'ils le connaissent. Et lui les tire du dilemme dramatique : ou le naufrage ou le meurtre du coupable. Quant à Jonas lui‑même, le Seigneur multiplie les tentatives pour le sauver. Il l'empêche de s'en aller «hors de la présence du Seigneur» de la vie. Il se sert d'un gros poisson pour l'arracher aux eaux mortelles et d'une plante pour le protéger contre un soleil trop brûlant. Il veut surtout le sauver de ses refus, de ses vieilles rancunes et de son enfermement. Bref, tout le récit montre que le Seigneur est le Dieu Sauveur par excellence.

Dieu de tous les vivants

Le Seigneur vise donc le bien des hommes. La grande caractéristique du texte de Jonas, c'est que cette préoccupation est sans frontières. La même idée traverse toute l'histoire. Jonas se déclare «Hébreu" avec fierté. Mais en lui‑même ce mot ancien est parlant. La prérogative qu'il exprime est dépassée. Car le prophète est envoyé vers un autre peuple, un peuple qui, plus est, reste, dans la mémoire collective d'Israël, l'ennemi séculaire. L'appel à la conversion doit être lancé aux redoutables Assyriens, envahisseurs, exploiteurs et persécuteurs. Eux aussi font l'objet de la sollicitude de Dieu. Quel qu'ait pu être le passé, ils ont droit à leur chance de survie. Leur ignorance du vrai Dieu et de ses voies n'est pas un motif de condamnation, bien au contraire. C'est le dernier mot du livre : «Je n'aurais pas pitié de Ninive la grande ville où il y a plus de cent vingt mille êtres humains qui ne savent distinguer leur droite de leur gauche ?» À noter que le Seigneur ajoute «et des bêtes sans nombre», ce qui invite à penser que non seulement les humains, mais tous les vivants, lui tiennent à cœur.

Ainsi se profile une ouverture extraordinaire de la théologie habituelle d'Israël. Ce peuple, représenté ici par le seul Jonas, se redisait avec joie qu'il avait été choisi par Dieu, par amour, pour être «sa part personnelle parmi tous les peuples». Il apprend en la personne de Jonas que les autres aussi sont aimés, les marins idolâtres, et même les Ninivites.

Dieu si proche et si différent

L'auteur de Jonas emploie tantôt le mot Élohim, Dieu, tantôt le mot Yahvé, Seigneur, ou encore les deux mots ensemble. Il est intéressant de remarquer où et à quel sujet l'un ou l'autre terme apparaissent. Ainsi, dans le passage qui raconte le retournement des Ninivites il est question de Dieu, de Dieu en général, celui qu'ils pensent connaître.

Mais c'est «le Seigneur» qui donne à Jonas sa mission, la première et la seconde fois. Le Seigneur, c'est Yahvé, le Dieu particulier d'Israël, celui qui s'est révélé à Moise au buisson ardent et lui a demandé d'aller libérer son peuple. Jonas­-Israël pense que son Dieu est le Créateur du monde. Il sait que dans son histoire ce Dieu, le Seigneur, s'est fait très proche de lui, présent et agissant en toutes circonstances. Le récit rappelle d'ailleurs ceci de façon émouvante. À l'égard de Jonas le premier, Dieu se montre «bon et miséricordieux, lent à la colère et plein de bienveillance». Et Jonas trouve cela normal ; aucune des prévenances de Dieu ne semble l'étonner ou susciter sa reconnaissance, pas plus que son infinie patience.

Ce qui, par contre, déconcerte Jonas au point de le révolter, c'est que son Dieu puisse aussi aimer l'ennemi, le païen. C'est que le Seigneur dont le nom même signifie qu'il existe et fait exister, soit également le Dieu des autres. Quand Dieu affiche sa différence, il est difficile à comprendre. Notre récit dit qu'il n'est le Dieu particulier de personne, à l'inverse d'autres dieux, ceux des marins païens... et de Jonas ! Ceux qui ont le bonheur de le connaître doivent même l'annoncer aux autres pour qu'ils sachent que c'est aussi leur Dieu, car il est le seul. Ceux qu'il a libérés doivent tout mettre en œuvre pour que les autres aussi soient libérés. Dire «Seigneur» en connaissance de cause engage à suivre un Dieu que les humains ne pouvaient imaginer par eux-mêmes.

Un Dieu qui croit en l'homme

Par moments, en raison même de ses qualités littéraires exceptionnelles qui facilitent l'adhésion, l'histoire de Jonas peut laisser entendre que pour son auteur l'homme n'est qu'une marionnette entre les mains de Dieu. Jonas n'est‑il pas un opposant dérisoire devant la volonté toute‑puissante du Seigneur ? Ne savons‑nous pas dès le début que le projet de Dieu se réalisera de toute manière ?

Un peu de distance permet pourtant de lire le texte comme une illustration convaincante de la foi que Dieu a en l'homme. Il croit en Jonas jusqu'au bout et ne lui retire jamais sa confiance et sa mission. Il espère que les Ninivites reviendront de leurs mauvais chemin, et leurs réactions lui donnent raison. Il est avec les marins païens qui se montrent extraordinaires de compétence, d'humanité, de bonne volonté et de «bonne foi». Tous se révèlent capables de changer, répondant ainsi à l'attente du Seigneur. À tous une part est demandée pour que le salut leur parvienne. Et le plus surprenant est qu'ils amènent Dieu à revenir, lui aussi, sur sa décision.

Dans ce beau récit théologique une haute idée de l'homme répond à une haute idée de Dieu. Reste l'interrogation finale : l'homme peut‑il comprendre un tel Dieu ?


© SBEV. Madeleine Le Saux.

 
 
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