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Révélation
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Saint Paul
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Billon Gérard
Saint Paul : "Par révélation... "
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Superbe page autobiographique que cet extrait de la Lettre aux Galates !
 
Superbe page autobiographique que cet extrait de la Lettre aux Galates ! À ses lecteurs, Paul raconte le tournant de sa vie. Récit vibrant d'émotion. Et parce qu'il s'agit d'un récit, nous vous proposons ici de le lire en utilisant quelques notions fort simples de «l'analyse narrative». Analyse qui peut surprendre certains, mais le texte de Paul n'est-il pas lui-même surprenant ?


Dans tout récit il y des personnages et un enchaînement d'actions disposées sur un axe temporel.

Personnages : le récit est autobiographique, mais Paul n'y joue pas le premier rôle. Le véritable héros c'est Dieu, ou, selon une étrange formule, «Celui qui [l'] a mis à part», «Celui qui a agi» en lui, Paul, comme il avait agi en Pierre. Parmi les autres personnages, retenons Pierre (Céphas), Jacques et, bien sûr, la foule des «païens».

Axe temporel : par deux fois, une notice chronologique rythme le texte (1,18 et 2,1). Mais Paul, soucieux de dire l'essentiel, passe plusieurs années sous silence.

Enchaînement d'actions : pour reprendre le vocabulaire du théâtre, disons qu'il y a ici deux actes. Dans le premier (1,13-24) le persécuteur de l'Église devient héraut de l'Évangile. Dans le deuxième (2,1-10) une crise ecclésiale est traversée et résolue. A chaque fois, il est question de «révélation» et de «grâce» de Dieu.

Acte 1 : le retournement (Ga 1,13-24).

Au cœur de l'acte 1, le retournement de Paul raconté en cinq étapes. Pour mesurer le chemin parcouru, des mots du début sont repris en finale : ainsi «persécuter» et «détruire» ou, plus subtilement, «judaïsme» et «Judée» ou encore «Église de Dieu» et «églises du Christ». Parcourons ces cinq étapes.

1 –  Aux v.13-14, Paul présente sa situation «d'avant». De son activité de persécuteur, il sou­ligne l'excès : «frénésie», «surpassant», «zèle débordant»… En même temps, il est acteur d'une histoire qui le dépasse : la «tradition de [ses] pères» face à «l'Église de Dieu». Dieu qui déjà — mais il l'ignorait — l'avait «mis à part» et «appelé». Ironie de ce v.15 : c'est dans un langage traditionnel (citation de Jérémie 1,5 et d'Isaïe 49,1) que s'énonce le choix divin qui va bouleverser les traditions.

2 –  Au v. 16, renversement de situation. Quelques mots pour une expérience forte. Le lecteur n'a pas droit ici aux longues descriptions des Actes des Apôtres. Choc. «Ré­vélation» de l'essentiel : un contenu, qui concerne «le Fils», et une aventure, l'«annonce parmi les païens». La vie de Paul tient en une phrase. L'action est «nouée». Et cela par Dieu, Dieu seul, «qui a jugé bon de…»

3 – L'action se déploie aux v.17-21. Sans «conseil humain» (littéralement : «sans recourir à la chair et au sang») c'est-à-dire toujours sous la seule impulsion divine. Déplacements en Arabie, à Damas, à Jérusalem. Contacts confidentiels avec Céphas et Jacques. Le lecteur note par-devers lui que tout semble s'être bien passé. Si bien même que la mission continue de plus belle : Syrie, Cilicie…

4 – Le dénouement, aux v. 22-23, est mis dans la bouche des «églises du Christ en Judée» : le persécuteur de naguère «annonce maintenant la foi». Quel changement !

5 – Dernière étape, v. 24 : les églises «glorifiaient». Qui donc ? Paul ? Non, Dieu ! Lui seul.

Au terme de ce premier acte, trois remarques.

D'abord sur Dieu et le judaïsme. Pour dire Dieu, Paul use des mots traditionnels des prophètes d'Israël (cf. le v.15). À distance, il juge donc moins le judaïsme que ses propres excès.

Ensuite sur le rythme de la narration. Rapide, il recouvre plusieurs années. Aucun fait n'est détaillé, surtout pas la «révélation» ! On observe cependant un ralenti à un moment, quand Paul rencontre Céphas puis Jacques. Avec un paradoxe : la discrétion voulue de l'événement est fortement soulignée. Pourquoi donc ?

Enfin sur le changement de vocabulaire entre «l'Église de Dieu» (début) et les «églises du Christ» (fin). On est passé du singulier au pluriel. Quant à la précision sur les églises en «Judée», ne nous ramène-t-elle pas insensiblement, par jeu de sonorités, du côté du «judaïsme» initial ?

Rideau sur le premier acte. Nous devinons quelques nuages à l'horizon. Que Paul va affronter dans le deuxième acte.

Acte 2 : la crise surmontée (Ga 2,1-10).

L'intrigue se resserre. Au prix d'un anachronisme, admirons Paul d'avoir appli­qué la règle des trois unités chère au théâtre classique ! Unité de lieu : Jérusalem. Unité de temps : un séjour de quelques jours ou semaines. Unité d'action : le conflit à propos de l'Évangile. Conflit dont la résolution passe, là encore, par cinq étapes.

Le récit commence par le moment où l'action se noue : Paul et ses com­pagnons montent à Jérusalem. Puis, en deux versets, les péripéties se bousculent.

1 – La première étape, c'est-à-dire la raison de tout ce mouvement, doit être reconstituée par la lecture. Nous y trouvons la peur de Paul «d'avoir couru en vain» et la contestation de ses choix, comme la non-circoncision de Tite et des païens. Nous avions remarqué précédemment que les églises de «Judée» faisaient écho au «judaïsme». On comprend mieux maintenant pourquoi.

2 – Paul monte donc au créneau. D'où son voyage (v. 1-2a). Décision personnelle ? Non. Comme pour sa vocation, il s'agit d'une «révélation». Il n'en dit pas plus. Cela nous suffit. Dieu seul, ici encore, «noue» l'action.

3 – L'action est déployée au long des v. 2b-6 : délégation, discussion avec des personnalités, exposé de la prédication évangélique, opposition à ceux qui veulent en brider la puis­sance libéra­trice… L'Église de Dieu apparaît comme éclatée en églises plurielles, en fraternités ennemies. Appuyé sur l'œuvre passée comme sur celle à venir (déjà les Galates se profilent, cf. le «pour vous» du v.5 !), Paul oppose l'unique «vérité de l'Évangile».

4 – Au v. 9, dénouement. Geste symbolique et public qui succède à la discrétion de la première rencontre (1,18-20). La main tendue par Jacques, Céphas et Jean signe le travail accompli par Paul et ses compagnons, mais plus encore «reconnaît» le travail de Dieu, sa «grâce».

5 – Nouvelle situation au v.10. Les nuages se sont-ils tous dissipés ? Peut-être. En tout cas Paul repart vers les païens avec le souci des pauvres. Ajoutons que Tite n'est pas contraint à la circoncision mais que les circoncis, chrétiens originaires du judaïsme, gardent toute leur place dans l'histoire de l'Évangile puisqu'ils ont Pierre avec eux.

Au terme de ce deuxième acte, deux remarques.

La première sur le double nom de Pierre. Nous aurions «Céphas» pour l'identité officielle, humaine, et «Pierre» quand il s'agit du choix de Dieu, identité «révélée», mystérieuse et fondatrice… comme celle de Paul.

La seconde porte sur la nouvelle situation de l'Église. Au fond, à suivre les v.7 et 8, s'il y a nouveauté, elle concerne le regard. Les yeux de tous se sont ouverts sur les choix premiers, primordiaux, de Dieu. Ni Pierre, ni Paul ne se sont donnés leur mission. Elle leur a été confiée.

Dire Dieu.

À chaque étape de son passé, Paul décèle l'intervention de Dieu. L'Évangile «n'est pas d'inspiration humaine» osait-il affirmer (1,11). Quel plus bel argument que sa propre vie ? Son zèle inhumain dans le judaïsme n'a pu étouffer l'élection divine ni empêcher la révélation du Fils. Quant aux débats attachés à la circoncision (une marque dans «la chair et le sang») ils ont été pour les églises de Judée l'occasion de se remettre devant l'unique Évangile et l'unique Dieu.

Dire Dieu en se racontant. Merci aux Galates pour avoir suscité chez Paul un tel récit !


SBEV. Gérard Billon
 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org