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Chereau Georges
La libération du péché
Théologie
 
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Quelqu'un désire et prend l'objet de son désir : histoire banale !
 
Quelqu'un désire et prend l'objet de son désir : histoire banale ! Telle est celle de David ordonnant la mort d'Urie, le mari de Bethsabée pour prendre cette dernière (2 S 11,1-27), répétition d'une histoire qui traverse toute la Bible jusqu'au moment où elle se résout , sur la croix, dans une dépossession absolue.


En David s'expérimente l'histoire des commencements : la convoitise engendre la mort. La convoitise enferme sur soi et dévore l'objet désiré – fruit ou personne. Or toute vie suppose distance et échange. "Vous serez comme des dieux" souffle le serpent dans le jardin de l'Éden ; il suggère que Dieu est jaloux de l'homme (Genèse 3). La convoitise est jalousie du bien de l'autre. Plus tard, Caïn tue son frère parce que la différence de celui-ci blesse au lieu d'enchanter (son sacrifice est accepté par Dieu, cf. Genèse 4). Plus tard encore, les frères de Joseph veulent sa mort : si leur père Jacob aime tant Joseph serait-ce qu'il ne les aime pas (Genèse 37) ? Comme si la musique de l'amour n'était pas symphonie aux multiples voix.

La limite et le don

Dès le jardin de l'Éden, Dieu pose une limite : l'humain peut tout manger, oui, sauf le fruit d'un arbre. La limite fait barrage à la frénésie destructrice. Plus tard, dans le désert, la manne qui nourrit le peuple libéré ne tombe pas le septième jour (Exode 16). Pourquoi ? Le septième jour est différent des autres : ce jour-là Dieu met un point d'arrêt à la création. Il ne s'agit pas, ce jour-là, de refuser la nourriture (la veille, il en tombe deux fois plus) mais de rappeler qu'elle est fondamentalement un don. Un don et pas seulement un produit de consommation, même le plus excellent (la manne, selon une tradition juive, "avait la capacité de toute saveur et était adaptée à tous les goûts", cf. Sagesse 16,20).

Le roi David se perd de croire qu'il est seul maître et qu'il peut tout consommer. Samuel avait mis le peuple en garde contre une telle dérive en annonçant aux enfants d'Israël : " Vous voulez un roi ? Il vous prendra tout ", précisant " il prendra vos fils pour les affecter à ses chars, […] vos filles comme parfumeuses, cuisinières et boulangères, il prendra vos champs, vos vignes et vos oliviers les meilleurs…" (1 Samuel 8,11s). Après David prenant la femme d'un guerrier loyal qui combat pour Israël, un autre roi, Akhab, fera lapider Naboth pour s'emparer de sa vigne, la terre de ses ancêtres, le don de Dieu (1 Rois 21).

David, Akhab et Salomon

Lorsque s'égare le désir, Dieu intervient par la bouche des prophètes. Natan, puis Élie, admonestent les rois et annoncent des châtiments. Akhab, dit Élie, mourra d'une mort ignominieuse et toute sa maison s'éteindra. Alors Akhab s'humilie, "met un sac à même la peau et jeûne" ; le châtiment est différé, mais le texte ne dit pas qu'il en rend grâce. David, lui, prend acte de la mort que le péché engendre. Étonnante est sa réaction face au décès du fils adultérin : "C'est moi qui m'en vais vers lui, mais lui ne reviendra pas vers moi " (2 Samuel 12,23). Son jeûne puis l'acceptation de l'inévitable montrent qu'il croit au pardon de Dieu qui n'écrase pas l'homme pécheur. Effectivement, Dieu renouvelle le don et redouble son amour au travers même de la dérive : Bethsabée avait été l'objet de la convoitise de David, or c'est elle qui donne naissance à Salomon-Yedidya, "Aimé du Seigneur".

L'histoire n'est pas finie. La libération définitive du péché s'effectue dans une dépossession. Telle est du moins une interprétation possible de la suite de l'histoire de David. David voit son pouvoir s'effriter. Il doit s'enfuir, pleurant, la tête voilée et les pieds nus, par la montée des Oliviers (2 Samuel 15). Il accepte d'être insulté par Shiméï. Il est trahi par Absalom, son fils le plus cher, et meurtri dans son affection par la mort de ce dernier (2 Samuel 18-19). Certes, en mourant, il appelle Salomon à une vengeance à laquelle il avait lui-même renoncé (1 Rois 2) ; mais ne serait-ce pas l'annonce que si le mal peut être extirpé, c'est par la sagesse, Salomon se montrant exemplaire en ce domaine (1 Rois 3) ?

De David à Jésus

L'histoire de David résume celle de tout homme, pécheur et pardonné. Pour les chrétiens, elle culmine dans la mort d'un descendant de David : Jésus de Nazareth. Dès le début de son évangile, St Luc raconte que Marie, nouvelle Ève, accueille sans réserve le don de Dieu. Acceptant de porter en elle la libération du monde, elle devient la mère des vivants au titre du pardon. Son fils Jésus, Christ Seigneur, Sauveur né dans la ville de David (Luc 2,11), va revivre dans la Passion les souffrances de l'ancêtre royal : la dégradation du corps, la perte de tout pouvoir et l'abandon par les siens. St Luc raconte que ce mouvement de dépossession est chemin de vie pour d'autres. Ainsi Pierre, le disciple qui a renié son maître, apprend dans la souffrance à aimer mieux : le regard du Seigneur provoque des larmes de repentir (Luc 22,61s) ; et le "bon larron" est sauvé, lui qui sait discerner dans le Messie crucifié l'absence totale de mal et une royauté à nulle autre pareille (Luc 23,40s).

Jésus a revêtu la chair de péché jusqu'à mourir sous les coups du péché. À travers la nuit du dépouillement et du silence, il remet son souffle à l'amour du Père, source de toute vie : "Entre tes mains, je remets mon esprit" (Luc 23,46). Il rouvre ainsi les portes de l'Éden, de la foi et de la liberté.

 © SBEV. Georgette Chéreau

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org