1373
David et Bethsabée
3
Billon Gérard
David et Bethsabée : secrets et mensonges
Commentaire au fil du texte
 
Commencer
 
Nous allons donc parcourir l'un après l'autre les chapitres 11 et 12 du 2e livre de Samuel...
 
"Ce qu'avait fait David déplut au Seigneur". L’épisode de la faute de David est suivi immédiatement d'un autre où le prophète Natan intervient au nom du Seigneur. Nous allons donc parcourir l'un après l'autre les chapitres 11 et 12 du 2e livre de Samuel.

Le chapitre 11, calmement, presque avec froideur, raconte l'enchaînement infernal qui conduit David à l'adultère, au mensonge, au meurtre. Le lecteur est stupéfait : celui qui agit ainsi est-il bien le berger choisi par Dieu, le vainqueur de Goliath, l'ami de Jonathan, le fugitif qui avait refusé de porter la main sur le roi Saül ?

La spirale du mal (11,1-26)

Pourquoi donc, à la belle saison, David n'a-t-il pas suivi son armée en campagne, comme il l'avait fait précédemment ? Nous l'ignorons, mais le récit va jouer du contraste entre les faits de guerre et l'intrigue de cour. À l'origine de la guerre, il y a une provocation des fils d'Ammon (chap. 10,1-6) ; la réponse est sanglante certes, mais comme justifiée par une nécessité politique. Au contraire, ce qui arrive à Bethsabée et Urie est injustifiable.

Le roi remarque une femme, la désire, la prend, la renvoie. Le lit de l'ennui est devenu l'espace d'un soir le lit du plaisir. Or un enfant s'annonce. Bien des possibilités s'offraient à David. Il choisit celle du mensonge et envoie chercher le mari. Une nuit conjugale recouvrira la faute, pense-t-il. Mais ce plan est contrarié par la droiture d'Urie qui ne peut, ne veut être époux alors que ses frères d'arme sont au combat. Le roi doit improviser et, au troisième soir, il s'abaisse jusqu'à enivrer ce soldat loyal. En vain. C'est décidé, Urie mourra et, comme dans le plus classique des mélodrames, il porte sa propre condamnation. Pour que ce meurtre passe inaperçu, d'autres soldats mourront avec lui dans une attaque perdue d'avance. Le message que le général Joab envoie à David pour l'informer de l'issue est aussi long que celui de David était bref. Avec, au centre, un trait d'humour noir, rappel d'une erreur stratégique devenue classique : la mort d'Abimélek.

Dans le secret (11,27)

David épouse la veuve. L'enfant peut naître en toute légalité. Mais le lecteur a un goût de sang dans la bouche : adultère, mensonges, trahison, cadavres accumulés. Le Seigneur est, paraît-il, horrifié : où donc était-il jusqu'à présent ?

Le sentiment d'horreur devant toute cette histoire tient à la façon dont le roi a ourdi son plan. Personne ne connaît réellement l'ampleur de son crime. Urie est ici la victime innocente qui n'a jamais rien su. Joab, lui, reçoit l'ordre de camoufler le meurtre du vaillant mercenaire mais il en ignore la raison (tout juste peut-il avoir des soupçons). Quant à Bethsabée, comment saurait-elle que ce mari dont elle a pleuré la mort a, en fait, été assassiné ? David seul sait de quoi il retourne, de bout en bout. David… et le Seigneur ! Celui-ci, contrairement aux hommes, ne voit-il pas "le cœur" (1 Samuel 16,7) ? Le lecteur attend donc sa réaction.

Les effets de la parole (12, 1-23)

Au chapitre 12, le Seigneur envoie Natan. La parole de Natan – qui n'est pas encore parabole puisque David la prend au premier degré – ne semble pas s'articuler sur ce qui précède. Elle fait appel à ce qui, en David, est garant du droit et de la justice (de plus, en mettant en scène des bergers, elle renvoie le roi à ses origines). Le lecteur se doute qu'il s'agit d'un piège et se rend attentif à la réponse royale. David juge. Natan lui retourne la sentence : "cet homme, c'est toi !" David le roi a condamné David l'homme. La parole prophétique apparaît alors comme parabole, visant une réalité tenue secrète. Sous les faits, interprétés ici comme un vol, la faute première est dévoilée : "Pourquoi donc as-tu méprisé la parole du Seigneur ?" (2 Samuel 12,9).

Dans l'histoire précédente, le Seigneur était donc présent par sa parole. Le "Tu ne (feras) pas…" du Décalogue (ou Dix paroles), référence implicite, est une limite posée au désir, à la violence. Ayant oublié cela, le mal dont David est l'auteur se retourne contre lui en malheur : "devant tout Israël et le soleil", l'épée et la honte s'abattront sur sa maison (v. 12).

Face au châtiment, l'attitude de David surprend et émeut. Elle n'est pas exigée par l'oracle prophétique, elle est réponse libre : "J'ai péché contre le Seigneur" (v. 13). David commence un chemin de guérison qui se poursuit tout au long de la maladie de son enfant dont la mort a été annoncée. Long chemin où le meurtrier d'Urie redécouvre d'une part la paternité et de l'autre l'obéissance filiale. Sa pénitence montre qu'il a retrouvé suffisamment d'audace pour tenter de fléchir le Seigneur, sans révolte ni murmure mais avec fermeté. Avec les serviteurs étonnés, le lecteur s'incline devant son humilité, son humanité retrouvée, sa foi.

Retour à la normale ? (12,24-31)

David console Bethsabée. La naissance d'un autre fils consacre le renouveau : David le nomme Salomon mais Le Seigneur l'appelle "Yedidya". Salomon-Yedidya, on le sait, succèdera à David. Ainsi s'accomplit de manière étrange la promesse divine faite autrefois (2 Samuel 7) : la maison (dynastie) royale jamais ne s'éteindra. Alors, redevenu roi, époux et père, David rejoint ses troupes à Rabba et achève la guerre. Cette conclusion politique étonne : comparé au sort des nations, l'histoire de David et Bethsabée serait-elle une immense parenthèse (le livre des Chroniques l'a d'ailleurs passée sous silence dans sa version de l'histoire des rois de Juda) ? Du point des hommes peut-être. Pas du point de vue de Dieu. Et David ne sera plus jamais le même…

© SBEV. Gérard Billon
 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org