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Resurrection de Lazare
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Marchadour Alain
La résurrrection de Lazare : se situer face à Jésus
Théologie
 
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L'épisode de la résurrection de Lazare – on devrait dire plutôt "réanimation" – a occupé de nombreux commentateurs...
 
L'épisode de la résurrection de Lazare – on devrait dire plutôt "réanimation" – a occupé de nombreux commentateurs. Certains pensent qu'il y eut un récit de base avec Jésus et Lazare seuls ; le texte fut ensuite étoffé par l'introduction de nouveaux personnages (Marie, Marthe, les disciples, les Juifs). Aujourd'hui, on préfère rechercher dans le récit final une véritable cohérence.




Le grand thème du quatrième évangile est le dévoilement progressif de Jésus face aux hommes. L'histoire de Lazare arrive au terme d'une étape décisive, comme le septième et dernier "signe" de Jésus, cherchant à se faire reconnaître comme Révélateur du Père. Le récit est entièrement centré sur Jésus. Il est successivement interlocuteur de tous les personnages : les disciples, Marthe et Marie, les Juifs. Son agir et sa parole obligent chacun d'entre eux à se situer face à lui, en présence de Lazare entré dans le silence de la mort.

Puissance et faiblesse On peut suivre la révélation de Jésus à travers les titres qui lui sont donnés. II est "Seigneur" sous la plume du narrateur (v. 2) et dans le discours des deux femmes (v. 3, 21 et 32) ou des témoins (v. 34). Il est "Rabbi" (maître) dans la bouche des disciples (v. 8) et "Christ, Fils de Dieu" dans le dialogue avec Marthe (v. 27). De la lecture continue du récit, le lecteur retire deux impressions complémentaires.

D’abord il perçoit la présence écrasante de Jésus, qui, par son savoir et son interprétation de l’événement, dédramatise une intrigue pourtant pleine de suspense. Il interprète les événements à venir : "cette maladie n'est pas pour la mort, mais elle est en vue de la gloire de Dieu" (v. 4). Il les prévoit avant même qu'ils ne surviennent : "notre ami Lazare s'est endormi, mais je pars pour le réveiller" (v. 11). Il les finalise avant leur déroulement : "je me réjouis que nous n'ayons pas été là, afin que vous croyiez" (v. 15). Il décide du moment opportun pour son départ vers Béthanie, départ jugé trop hâtif par ses disciples et trop tardif par les deux sœurs. Il est aussi celui qui, au milieu des menaces des Juifs, des interrogations des disciples et des doutes des deux femmes, agit avec autorité. Il dispose du savoir, du vouloir et du pouvoir, en particulier du pouvoir de rendre la vie à celui qui est mort depuis quatre jours.

Pourtant, à un moment, cette seigneurie de Jésus disparaît. Devant Marie, Jésus dévoile une fragilité inattendue : il frémit, se trouble et pleure (v. 33-35). Ainsi, à l'intérieur de la révélation éclatante de l’envoyé du Père, une brèche se donne à voir. Celui qui "se réjouissait de n'avoir pas été là" (v. 15) laisse apparaître sa douleur. Lui qui parlait avec tranquillité se trouble devant la mort. Cette étrange coexistence de puissance et de faiblesse surprend. On pressent que ces deux faces, l’une lumineuse, et l’autre sombre, sont essentielles au récit. Elles expriment la vérité de l’incarnation : "Nous avons vu la Gloire du fils dans le Verbe fait chair".

Les figures de la foi

Autour de Jésus évoluent divers personnages en qui peuvent se lire, comme dans un miroir, diverses façons de croire en lui, à commencer par les disciples. Souvent témoins silencieux de la révélation de Jésus, ils manifestent ici une foi hésitante (v. 7-16). Mais ils montrent ce que signifie être disciple : se faire enseigner par le maître et marcher à sa suite. "Allons et mourons avec lui" : la formule mêle la peur et le désir de la dépasser. La "suivance" de Jésus consiste à emprunter le chemin de la croix, pour avoir part à la gloire de la résurrection.

À l’arrivée de Jésus à Béthanie, Marthe et Marie, les deux sœurs, se séparent, physiquement et symboliquement. Marthe (v. 17-27) se détache du groupe du deuil pour aller accueillir Jésus. Là elle se comporte comme la croyante parfaite. Lorsque Jésus lui rappelle l’espérance juive : "ton frère ressuscitera", elle dit son adhésion. A l’instant où Jésus se dévoile à elle comme le Révélateur suprême, maître de la vie et de la mort, elle l’accompagne à cette hauteur : "Oui, Seigneur, répondit-elle, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu…"

En contraste, Marie (v. 28-37) est présentée par une série de traits liés au deuil. Peut-on dire que l’une et l’autre pèchent par excès et par défaut : trop de foi et pas assez de deuil chez Marthe, et l’inverse chez Marie ? Au lecteur d’en décider. L’attitude de Marie prostrée aux pieds de Jésus (v. 32), son dialogue avec lui, amputé de la confession de foi qui prolonge et modifie la demande de sa sœur, son environnement de pleurs (les siens, ceux des Juifs et ceux de Jésus) : tout cela maintient la séquence dans un climat d'autant plus sombre qu'il vient juste après la séquence lumineuse entre Marthe et Jésus. Cependant, la figure de Marie conserve des marques positives comme l'onction (évoquée par avance au v. 2), son empressement et agenouillement aux pieds de Jésus (v. 31-32). Elle souligne la dimension humaine de Jésus, alors que Marthe privilégiait son identité divine.

Lazare

La figure de Lazare est sans conteste la plus difficile à cerner. Sa mort donne à chaque personnage la possibilité de se situer face au Révélateur et face à son destin d’homme mortel. Il faut attendre le v. 43 pour qu'il devienne destinataire d’une parole de Jésus : "Lazare, sors…" La parole le fait surgir du tombeau et de la mort et le restitue au mouvement, à la vie et à la parole (on peut l'imaginer, même si Lazare reste obstinément silencieux dans notre récit et dans tout l'évangile de Jean). De son destin personnel nous ne saurons rien, si ce n'est que sa résurrection entraînera la mort de Jésus et qu'il sera l'un des convives du repas au cours duquel Marie oignit les pieds de Jésus (12,3). Origène, célèbre commentateur du 4e siècle, se contentera de ce dénouement, considérant comme suffisant que Lazare, revenu à la vie, partage, comme un disciple, la table du Seigneur : "il a fait un long chemin, il est passé du tombeau à la table du Seigneur".


 © SBEV. Alain Marchadouor
 
 
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