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Croire
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Foi
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Sesboüé Bernard
Qu'est-ce que croire ? Les harmoniques de la foi
Théologie
 
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"Si vous ne croyez pas, vous ne subsisterez pas"... (Is 7,9)
 
"Si vous ne croyez pas, vous ne subsisterez pas",  dit le Seigneur à la maison de David (Is 7,9). L'exhortation sonne comme un avertissement. Et si la foi était un mélange de solidité, de refuge et de sécurité ?Parce que Dieu s'intéresse à l'homme…


"Cette gageure de la foi en Dieu, écrit Gérard Van der Leeuw, le peuple d'Israël l'a soutenue dans tous ses rangs, à tous les niveaux […] Dans ce petit peuple, dans un coin perdu, s'est accompli un fait immense, la naissance de la foi" (1). Dans le domaine religieux, la foi fut une "nouveauté" apportée par la révélation judéo-chrétienne. Bien entendu, quand il s'agit d'une expérience nouvelle, aucun vocabulaire ne préexiste pour la dire. Son expression se cherchera à travers un certain nombre de mots approximatifs qui traduisent une situation humaine. En hébreu plusieurs termes vont ainsi s'essayer à en rendre compte : hasah, trouver refuge, balah, se trouver en sécurité, aman, s'appuyer sur quelque chose de solide et donc tenir ferme.

Ce dernier terme est employé par le passage d'Isaïe qui est le texte de référence de ce numéro : mot à mot "Si vous ne tenez pas à moi, vous ne tiendrez pas" (Is 7,9). La TOB traduit : "Si vous ne croyez pas, vous ne subsisterez pas", interprétation très juste, mais qui a le tort de supprimer le jeu d'un même mot pris en deux sens. La même TOB dit d'ailleurs en note que l'on peut aussi traduire : "Si vous ne tenez pas bon, vous ne tiendrez pas ; Si vous ne tenez pas fermes, vous ne serez pas affermis". Autour du verbe aman gravitent aussi les mots emunah, fidélité et emet, vérité. C'est ce complexe de solidité, de refuge et de sécurité fondamentale dans l'existence qui est à l'origine de la foi. C'est assez proche de ce que nous appelons le "salut".

 Une théologie première de la foi : l'adhésion confiante et absolue

"Si vous ne tenez pas à moi…" (Is 7,9) : vers quelle théologie première de la foi nous oriente cet emploi célèbre ? Il ne s'agit pas d'abord de ce que nous appelons la foi en l'existence de Dieu. Il s'agit de la conviction que Dieu s'intéresse à l'homme et qu'il agit dans l'histoire pour la diriger. Si donc l'homme veut vivre et s'épanouir de manière stable et "solide", il doit adhérer à Dieu de toutes ses forces, lui qui est "le rocher d'Israël" (Ps 61,4). Dieu est la solidité de l'homme, de même qu'il est son salut. La foi est une réponse d'adhésion à l'élection gratuite de Dieu et elle engage une relation bilatérale dans laquelle l'homme confie à Dieu la solidité, c'est-à-dire la réussite et le bonheur de son existence, tandis queDieu s'engage et fait alliance avec lui. Plus le lien sera solide, plus solide sera le croyant.

Car la foi est une affaire d'alliance (L'étymologie du terme latin fides, foi, le met en rapport avec foedus, alliance, pacte). Une alliance se réalise dans le temps et elle engage deux fidélités. La première fidélité est celle de Dieu, du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, du Dieu qui a réalisé des merveilles dans l'histoire pour son peuple et que rappellent les "credo historiques" d'Israël. La seconde fidélité, plus sujette à caution, est la fidélité de l'homme à Dieu.

La foi embrasse ainsi les trois instances du temps : pour le présent, elle est solidité, pour le passé, fidélité, pour l'avenir elle est confiance et espérance. Car le rapport d'alliance doit conduire à l'accomplissement plénier du salut. Telle fut l'attitude d'Abraham qui s'appuya sur Dieu et s'adossa à la vocation reçue. Il devint ainsi la première grande figure de la foi dans l'Ancien Testament, figure célébrée et louée par saint Paul.

 La dimension de la vérité dans la foi

Le terme hébreu aman présent en Isaïe 7,9 sera traduit en grec par celui de pisteuein, terme qui correspond exactement à notre verbe croire, de même que la pistis, c'est la foi. Ces termes sont omniprésents dans le Nouveau Testament. Dans les évangiles nous voyons partout le moment de la décision de foi pour ou contre Jésus. L'inouï de la prétention de Jésus est de demander pour lui un engagement de foi qui n'est dû qu'à Dieu. La foi est le fruit d'une rencontre personnelle : elle est l'acte de s'engager à suivre Jésus, comme le font les disciples. Cette foi est aussi un cheminement qui connaît des progrès successifs. La foi dans le Nouveau Testament s'inscrit donc dans la logique fondamentale de l'Ancien.

Pourtant une autre harmonique émerge dans cette foi avec l'idée d'adhésion à la vérité. Cette idée était présente à travers le rapport déjà indiqué entre le verbe aman et le substantif emet, vérité. Mais elle est beaucoup plus sensible dans leNouveau Testament. En lien avec le croire en... se trouve ainsi souligné le croire que… Certains interprètes ont commis l'erreur d'opposer de manière systématique ces deux formes de la foi, alors qu'elles sont en fait profondément solidaires. L'adhésion de l'homme à Dieu et au Christ enveloppe la reconnaissance d'une vérité fondamentale. Le croyant d'Israël adhérait à son Dieu, parce qu'il croyait à la vérité des hauts faits de Dieu accomplis pour son peuple depuis son élection. Le croyant de l'Évangile est invité à reconnaître l'identité de Jésus : "Qui dites-vous que je suis ?". Il est invité à croire en Jésus comme "le Christ, le Fils du Dieu vivant" (Mt 16,16; Jn 6,69; 11,27). Chez saint Jean en particulier croire a souvent le sens de tenir pour vrai. La foi donne une connaissance, la connaissance du Père révélée par Jésus. La foi donne des yeux pour discerner la vérité de ce qu'elle croit.

Chez Paul nous trouvons deux manières de présenter la foi. Dans l'épître aux Romains la foi est une attitude globale d'adhésion à Dieu et au Christ, qui engage la pleine confiance et l'amour. C'est à partir de ce témoignage que Luther a construit sa doctrine de la justification par la foi seule. Mais dans le texte célèbre de la 1e épître aux Corinthiens (13,1-13) le même Paul distingue nettement la foi, l'espérance et la charité pour mettre en relief cette dernière comme supérieure aux deux autres. C'est à partir de ce texte que l'Église catholique développera sa doctrine des trois vertus théologales et dira que la foi seule ne suffit pas pour le salut si elle ne s'ouvre pas à la charité. Ce sont deux manières de parler différentes mais complémentaires, toutes deux bibliquement fondées, et qui n'engagent pas de divergence doctrinale. Si Abraham fut la grande figure de la foi dans l'Ancien Testament, on peut dire que la Vierge Marie fut celle du Nouveau Testament.

 La foi du Christ

Peut-on aller plus loin ? Jésus a-t-il eu la foi ? Ce fut un point très discuté en théologie. Si l'on ne retient dans la foi, avec la théologie scolastique, que la dimension de la connaissance de la vérité, Jésus n'a pas pu avoir la foi, selon saint Thomas, car il ne pouvait croire ce qu'il connaissait par sa science divine. Mais si l'on se réfère à l'ensemble des harmoniques du croire développées ici, il est clair que Jésus a vécu en sa perfection la dynamique de la foi : il a adhéré de tout son être à la mission reçue de son Père, il lui a été totalement fidèle, il a mis sa confiance et son amour en lui jusqu'au bout. Il a même traversé des moments d'obscurité ou d'ignorance quant à son propre avenir, en particulier au temps de sa passion. Tout cela ne s'oppose en rien à l'union personnelle du Fils avec son Père, mais c'était une conséquence voulue de son incarnation. Dans sa condition d'homme, le Père était bien sa solidité, son "Rocher" inébranlable, comme le manifestera pleinement sa résurrection (2).

 
© SBEV. Bernard Sesboüé
 
Is 7,9
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org