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Jésus
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Saint Marc
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Trimaille Michel
Jésus selon saint Marc
Théologie
 
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Il y a quatre évangiles, chacun avec son rythme, son style, ses accents...
 
Il y a quatre évangiles, chacun avec son rythme, son style, ses accents. C'est la richesse du Nouveau Testament de nous proposer diverses "christologies" ou "discours sur Jésus-Christ". La christologie de Marc vise l'identité mystérieuse de Jésus à la fois "Fils de David", "Fils de Dieu", "Fils de l'Homme".


Un évangéliste n'est pas un professeur de théologie : il ne fait pas un exposé abstrait. C'est dans la progression d'une histoire racontée, en jouant sur l'ordonnance qu'il impose à des récits de genres divers, que transparaît la réponse qu'il donne lui-même à la double question de Jésus : "Pour les gens, qui suis-je ? Pour vous (mes disciples), qui suis-je ?" (Marc 8,27-29), Cette question est l'une des clefs de lecturede Marc : elle suggère que si Jésus agit et parle comme il le fait, c'est pour qu'on découvre son identité. Il ne donnera pas explicitement la réponse. Aux hommes de la donner, dans la foi !

 Ce que disent les gens

Ses guérisons et exorcismes, son enseignement suscitent l'intérêt et soulèvent l'enthousiasme des foules : " Tous rendaient gloire à Dieu en disant : Nous n'avons jamais rien vu de pareil !" (2,10), En même temps grandit l'hostilité des autorités, surtout celles de la mouvance pharisienne, qui complotent "en vue de le faire périr" (3,7), l'accusent d'être possédé du diable et complice de Satan(3,22-30) avant de le condamner comme blasphémateur(14,64).

"Pour les gens, qui suis-je ?" Une triple réponse est donnée : Jean-Baptiste, Élie, un simple prophète. Jésus est un autre Jean Baptiste, parce qu'il en est comme l'héritier : il forme avec lui une sorte de binôme puisqu'ils sont en concurrence au sujet du nouvel Élie, attendu pour préparer son peuple à la venue de Dieu ; pour les gens, le nouvel Élie, c'est Jésus ! Ilannonce en effet le Règne de Dieu et refait les miracles attribués à ce prophète : ressusciter un(e) enfant, secourir une femme étrangère, multiplier la nourriture ; mais quand Jésus lui-même évoque le retour d'Élie, il pense à Jean Baptiste (9,13). Enfin Jésus serait un prophèteparmi les autres, à cause de ses charismes de guérison et de pénétration des cœurs (6,4). Il y a du vrai dans ces intuitions, mais elles n'exigent pas une démarche de foi !

Ce que disent les disciples

Il faut un long compagnonnage pour que les disciples, portant sur lui un regard moins superficiel, en viennent à confesser leur foi en Jésus Messie. Encore ce titre reste-t-il ambigu. La réaction de Pierre en 8,32 montre qu'il est difficile d'imaginer que le "fils de David" consacré par Dieu doit monter à Jérusalem pour y être crucifié. La compréhension de Jésus comme Messie, fils de David, est encore imparfaite. D'ailleurs David lui-même n'a-t-il pas suggéré que le Messie était "son Seigneur" (12,37) ?

Comment passer de la foi en Jésus Messie à la foi en Jésus Fils de Dieu ? Dans la deuxième partie de l'évangile de Marc, sur la route de Jérusalem, Jésus s'efforce en vain d'ouvrir le cœur des Douze à un idéal de service et non de pouvoir, si bien que la foi au Fils de Dieu ne sera pas proclamée avant sa mort. Et elle ne le sera pas par un disciple, mais par un officier romain.C'est la croix, et non les miracles,qui révèle l'amour de Dieu et son Fils bien-aimé ! La résurrection le confirmera ; alors les disciples iront proclamer dans le monde entier l'Évangile de Jésus Christ Fils de Dieu (1,1 et 16,14.20).

Ce que dit Jésus

Sans jamais se nommer Messie, Fils de Dieu ou Seigneur, sans jamais dire "Jesuis…" avec un attribut quel qu'il soit (comme dans l'évangile de Jean), il donne pourtant des indications capitales.

La plus fréquente – dix fois – est la locution "le Fils de l'Homme",dont l'origine est au livre de Daniel. Dans une vision apocalyptique célèbre (chap. 7), Daniel contemple la succession des empires : les quatre premiers, maléfiques, sont représentés par des monstres (Babylone, les Mèdes, les Perses et les Grecs). Alors advient "comme un fils d'homme" (sans article), figure symbolique du peuple dont Dieu est le Roi : à la différence des autres, le royaume de Dieu sera ce qu'il y a de mieux ! À l'époque du Nouveau Testament, dans la littérature juive (4e livre d'Esdras, livre d'Hénoch), ce "fils d'homme" n'est plus une figure symbolique, mais un individu, dont l'apparition coïncide avec la venue de Dieu.

En parlant "duFils de l'Homme" (avec deux articles), Jésus ajoute à la majesté du personnage et entoure cette figure du halo d'un mystère à percer. En effet, lui seul l'utilise (dans le récit des Actes des Apôtres, Étienne mourant voit "les cieux ouverts et le Fils de l'Homme debout à la droite de Dieu", mais c'est une exception). Aucun Credo chrétien n'en fera mention. C'est par le biais de cette désignation que le Jésus de Marc annonce "qu'il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts" (comme dira le Credo de Nicée au 4e siècle). Il fait ainsi prendre conscience de l'écart abyssal existant entre le prophète Galiléen crucifié et le Fils de l'Homme : "sur la terre, le Fils de l'Homme a le pouvoir de remettre les péchés" (2,10) alors qu'il les condamnera "quand il viendra dans la gloire de son Père avec les saints anges" (8,38-9,1). Il a le droit d'interpréter les règles du sabbat, parce que "le Fils de l'Homme est Seigneur du sabbat" (2,28). Ce titre mystérieux pèse de tout son poids dans les trois annonces du mystère pascal ("Il faut que le Fils de l'homme souffre…" cf. 8,31; 9,31; 10,33). Ces énoncés s'expliquent au mieux si, pour devenir le Seigneur de la "Parousie" (venue glorieuse à la fin des temps) Jésus doit nécessairement vivre sa passion : sa résurrection fera de lui l'Homme glorifié ! Enfin, au cœur de son dernier discours en face du Temple, Jésus décrit sa venue finale : "Alors on verra le Fils de l'Homme venant dans les nuée du ciel, avec grande puissance […] Il rassemblera tous ses élus" (13,26-27). "Fils de l'Homme" est donc la désignation qui porte le mieux l'espérance des croyants.

 Le Rédempteur

Ajoutons que Jésus prononce deux paroles laissant soupçonner sa fonction de Rédempteur.La première en 10,45 : "Le Fils de l'Homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie comme rançon-en-échange pour les multitudes". Selon Daniel 7,14, tous les peuples serviront le Fils de l'Homme, mais il y a ici une étape préalable ! Quand il vient en humanité, c'est lui qui se fait serviteur, en un sens très spécial : il rachète les hommes au prix de sa vie, pour que, d'esclaves qu'ils sont, ils deviennent des hommes libres. Pour être libérateur, il se fait esclave lui-même.

En instituant l'Eucharistie Jésus donne de sa mort une signification voisine : "Ceci est mon sang, le sang de l'alliance, qui sera versé pour les multitudes" (14,24).Ici, c'est d'un sacrifice d'alliance qu'il s'agit : le pacte nouveau entre Dieu et l'humanité est fondé sur le "sacrifice" de Jésus, autrement dit le don volontaire de sa vie. On comprend alors pourquoi celui que Dieu appelle "Mon Fils" doit souffrir et mourir : pour libérer les hommes de l'esclavage du mal, les mettre tous en alliance avec Dieu et devenir ainsi, par sa résurrection, le Fils de l'Homme du dernier jour.

 Le Fils

Marc entrelace donc les trois "filiations" de Jésus. D'abord, il est bien le Messie fils de David(cf. l'aveugle Bartimée, 10,47 ; les gens de Jérusalem, 11,10 ; les passants du Calvaire, 15,52). Mais ce titre ne suffit pas à l'identifier : il dit seulement son enracinement dans une lignée humaine, tout en le situant au terme des promesses faites à David. Ensuite, il est le Fils bien-aimé de Dieu(cf. le Baptême et la Transfiguration). Enfin il est le Fils de l'Homme et parle de Dieu comme du "Père du Fils de l'Homme"glorieux (8,38). Le rapprochement de ces titres suggère ce qui sera plus tard explicité par le Credo : il est à la fois homme et Dieu, en demeurant homme jusque dans la gloire de la Parousie. Sa résurrection ne l'arrache pas à l'humanité. Mais sa seigneurie est le reflet de la royauté du Dieu dont il est le Fils : un pouvoir que l'amour a mis totalement au service des hommes.


© SBEV. Michel Trimaille
 
 
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