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Travail
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Debergé Pierre
Travailler au Paradis
Théologie
 
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Comment peut-on travailler dans un paradis ?
 

Comment peut-on travailler dans un paradis ? Spontanément le paradis évoque les loisirs, le repos, le farniente. Dans la Bible pourtant, les humains travaillent au paradis : ils cultivent la terre et la gardent.

Dans le récit biblique du paradis, le travail joue un rôle fondamental. Dès les premiers versets, on peut lire : «Le jour où le Seigneur fit la terre et le ciel... il n’y avait pas d’homme pour cultiver le sol». Quelques versets plus loin, après que Dieu ait planté un jardin et qu’il l’ait irrigué, l’auteur du récit biblique ajoute : «Le Seigneur prit l’homme et l’établit dans le jardin d'Éden pour cultiver le sol et le garder».

Voici la vocation première de l’humanité : cultiver et garder la terre que Dieu lui a confiée. Par le travail l’humanité participe à l’oeuvre créatrice de Dieu. Le travail est donc une dimension constitutive de la personne humaine. À la différence du premier récit de création où il était question de «soumettre» et de «dominer» il ne s’agit ici que de cultiver un jardin, avec tout ce que cela demande d’attention, de soin, d’humilité et d’ouverture à la beauté.

S’arrêter de travailler pour se reposer

Dans le jardin Dieu, travaille puis se repose. L'auteur biblique invite l'homme et la femme à le prendre pour modèle. Il met l'humanité en garde contre le danger de s'enfermer dans le travail. À lui tout seul le travail n'épanouit pas l'homme. À l’image de Dieu qui s’est arrêté pour contempler ce qu’il a créé, les hommes, aussi bien individuellement que collectivement, ont besoin de s’arrêter et de se reposer. Ils s’ouvrent ainsi à d’autres valeurs : famille, loisirs, spiritualité, etc. En s’arrêtant, ils perçoivent tout ce qu'il reste à faire pour que leur œuvre soit pleinement conforme au projet de Dieu et à ses exigences de solidarité, de fraternité et de gratuité.

L’homme désigna par leur nom tout bétail, tout oiseau du ciel

La deuxième activité humaine dans le jardin consiste à nommer les animaux présentés par Dieu. Dans l’univers biblique, le nom traduit l’identité d’une personne ou la nature d’une chose. Connaître le nom d'un être vivant ou d’un objet, c’est posséder une connaissance qui permet d’agir sur eux. Dans notre récit, le fait qu’Adam donne un nom aux animaux signifie qu'il les connaît et qu'il peut exercer une autorité souveraine sur eux.

Le lecteur du livre de la Genèse peut se rappeler le premier récit de création où l’homme reçoit pour mission de «dominer» et de «soumettre» le monde animal. Mais il faut bien comprendre que cette souveraineté ne peut s’exercer n’importe comment. Dans leur manière de dominer, l'homme et la femme engagent leur vocation d'êtres humains créés «à l’image et à la ressemblance de Dieu».

Au service de l’épanouissement de la création

À l’image de Dieu qui met de l’ordre dans le chaos primitif, et fait émerger la lumière des ténèbres, le pouvoir de nomination de l’humanité est au service de l’épanouissement de la création et de sa mise en ordre. En nommant, l’être humain dépasse les contraintes de l’animalité et surmonte les déterminismes de la nature. Il assigne aux animaux et aux choses leur raison d’être, en même temps qu’il définit leurs rôles et entre en relation avec eux. Enfin, par sa capacité à nommer ce qui est bon et ce qui ne l’est pas, il se reçoit dans sa vocation à tout faire pour que triomphent la lumière sur les ténèbres et la vie sur la mort

Dans ce contexte, loin d’être une Seigneurie toute-puissante sur la terre et les animaux, la domination de l’humanité est fondamentalement un don. Elle dit à la fois la grandeur de l’humanité et sa limite. On rejoint ici la stupeur et l’émerveillement du psalmiste :

SEIGNEUR, notre Seigneur,
que ton nom est magnifique
par toute la terre !
Mieux que les cieux, elle chante ta splendeur !
Quand je vois tes cieux, oeuvre de tes doigts,
la lune et les étoiles que tu as fixées,
qu'est donc l'homme pour que tu penses à lui,
l'être humain pour que tu t'en soucies?
Tu en as presque fait un dieu:
tu le couronnes de gloire et d'éclat ;
tu le fais régner sur les oeuvres de tes mains ;
tu as tout mis sous ses pieds :
tout bétail, gros ou petit,
et même les bêtes sauvages,
les oiseaux du ciel, les poissons de la mer,
tout ce qui court les sentiers des mers.
SEIGNEUR, notre Seigneur,
que ton nom est magnifique
par toute la terre!
(Psaume 8)

C’est péniblement que tu enfanteras des fils 

L’enfantement : telle est la troisième activité de l’humanité que le récit met en valeur. Il le fait d’une manière étonnante : en soulignant son caractère pénible. Est-ce là une réalité normale ? Non, de toute évidence. Car, pourquoi l’auteur de ce récit ferait-il alors de cette « pénibilité » la conséquence d’une sanction ? C’est là un mystère. Mais ce mystère ne doit pas occulter la grandeur du don de la vie. Les innombrables plaintes des femmes stériles de la Bible le rappellent : il n’y a pas de plus grande bénédiction que celle de donner la vie.

Entre grandeur et finitude

Ce qui vient d’être dit sur le don de la vie est également valable pour le travail. Pour l’auteur biblique, le travail est, en effet, un des lieux majeurs de la réalisation et de l’épanouissement de l’humanité. L’expérience du chômage montre les frustrations provoquées par l'absence de travail ainsi que les sentiments d’exclusion ou de non-participation à la vie de la société.

Mais, en raison de la finitude de la condition humaine, le travail présente des aspects pénibles, des contraintes, parfois même des risques pour la santé ou pour la vie. Pire, en raison de la présence du mal, le travail est souvent marqué par la violence et l’injustice.

L’auteur du récit de création affronte cette double réalité. Il affirme que le travail est une bénédiction. Mais, en même temps, il ne peut oublier que le travail est souvent marqué par le péché des hommes. De ce constat naissent des exigences qui n’ont pas vieilli : tout faire pour alléger au maximum le caractère pénible des activités humaines ; libérer le travail des situations de péché qui le pervertissent.

Tel est le Paradis dont parle la Bible. Il se construit en même temps qu’il se reçoit. Il s’inscrit au coeur d’une tension créatrice : entre une finitude à accueillir et contre laquelle il faut lutter, surtout lorsqu’elle est marquée par le péché, et un désir d’infini à reconnaître en acceptant de se recevoir de Dieu et de ses frères.

 

© SBEV. Pierre Debergé.

 
Gn 2,5
Gn 3,17-19
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org