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Fils bien-aimé
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Fils unique
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Billon Gérard
Le Fils bien-aimé
Théologie
 
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"Prends ton fils, ton unique, que tu aimes, Isaac" commande Dieu à Abraham. Or Jésus est appelé aussi le Bien-aimé...
 

"Prends ton fils, ton unique, que tu aimes, Isaac". Tous les liens qui rattachent Abraham à Isaac sont ici énumérés. Or la traduction grecque va rendre très souvent le mot "unique" par "bien-aimé". Cela va avoir une grande importance pour les chrétiens : Jésus, Fils unique de Dieu, est appelé aussi le Bien-aimé !

Le deuil du fils unique

Ce jour-là, je répandrai sur la maison de David et sur l'habitant de Jérusalem un esprit de bonne volonté et de supplication. Alors ils regarderont vers moi, celui qu'ils ont transpercé. Ils célébreront le deuil pour lui, comme pour le fils unique. Ils le pleureront amèrement comme on pleure un premier-né. […] Ce jour-là, une source jaillira pour la maison de David et les habitants de Jérusalem en remède au péché et à la souillure. (Zacharie 12,10 et 13,1)

Le silence de l'élu

Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui as toute ma faveur. J'ai mis mon esprit sur lui. Pour les nations, il fera paraître le jugement, il ne criera pas, il n'élèvera pas le ton, il ne fera pas entendre dans la rue sa clameur… (Isaïe 42,1-2)

L'élection du bien-aimé

Or, en ces jours-là, Jésus vint de Nazareth en Galilée et se fit baptiser par Jean dans le Jourdain. À l'instant où il remontait de l'eau, il vit les cieux se déchirer et l'Esprit, comme une colombe, descendre sur lui. Et des cieux vint une voix : "Tu es mon Fils, le bien-aimé, tu as toute ma faveur." (Marc 1,9-11)

L'épisode du sacrifice d'Isaac - l'Aqedah - si important dans le judaïsme hier et aujourd'hui, a une place capitale en christianisme. Ainsi, dans la liturgie catholique de la Veillée Pascale, la lecture de Genèse 22, juste avant celle d'Ex 14 - le passage de la mer - attire notre attention sur la grandeur de l'amour de Dieu, source de la victoire sur la mort.

L'Aqedah et la fête de la Pâque

Le Livre des Jubilés, un écrit juif de la fin du IIe siècle av. J.-C. qui paraphrase le Livre de la Genèse, laisse entendre que l'Aqedah a eu lieu le 15 Nisan. Or cette date est celle de la Pâque dans la liturgie juive ! Et le sacrifice a lieu sur la colline de Sion où plus tard s'élèvera le Temple de Jérusalem. Un lecteur de l'époque ne pouvait que rapprocher le sacrifice d'Isaac de celui de l'agneau pascal, mémorial du salut des premiers-nés hébreux (Exode 12). Cette tradition s'est maintenue jusque vers le IIe siècle de notre ère. À ce moment-là, l'Aqedah a été associée non plus à la fête de la Pâque au mois de Nisan (mars-avril) mais à celle de "Rosh Ha Shana" (Début de l'An, septembre-octobre). Pourquoi ce changement ?  D'une part le Temple avait été détruit en 70 ap. J.-C. et on avait cessé d'y immoler l'agneau pascal. D'autre part on sonnait du "Shofar" - instrument de musique fait dans une corne de bélier - en souvenir du bélier immolé par Abraham. Enfin, il fallait sans doute se démarquer des liens faits par les chrétiens entre la mort de Jésus, l'Aqedah et le jour de Pâque.

Dès le début de son récit, l'Évangile de Jean affirme que Jésus est le Fils unique de Dieu et l'Agneau qui enlève les péchés (cf. Jn 1,18 et 29). Et c'est à la veille de Pâque, à peu près à l'heure où les agneaux étaient immolés dans le Temple, qu'il a été crucifié (cf Jn 18,28 et 19,36). Le récit de Genèse 22 a pu préparer les esprits à un compréhension de la vérité du "sacrifice" de Jésus, acte d'amour tant de la part du Fils que de la part du Père : "Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle." (Jn 3,16)

Le tragique de l'amour

En Genèse 22, Isaac est le fils unique, clé de toutes les promesses. Lui mort, il n'y a plus rien. Cette dimension tragique, la traduction grecque dite de la Septante (IIIe siècle av. J.-C.) l'a bien comprise en traduisant souvent le mot hébreu "yahid", unique, par "agapètos", bien-aimé. En effet, ce mot "bien-aimé", peu fréquent, désigne toujours un enfant unique mis à mort et que l'on pleure. Ainsi la fille de Jephté (Juges 11,34). Ainsi surtout le mystérieux envoyé de Dieu dont parle le prophète Zacharie (IVe siècle avant J.-C., texte ci-dessus).

À l'époque de Jésus, au cœur des détresses du temps, le regard des croyants est tourné vers la venue de l'envoyé du Seigneur, vers l'attente de "ce jour-là". On lit et on relit la Parole de Dieu. Quand les premiers chrétiens vont rendre compte de Jésus comme Messie, ils vont montrer que la mission de l'homme de Nazareth et sa crucifixion accomplissent l'attente séculaire. Saint Jean le fait admirablement : Jésus est tout à la fois le Fils unique, l'Agneau de Dieu et le "transpercé" qui sauve du péché (Jn 19,36). Marc, Matthieu et Luc disent la même chose, mais autrement. Un seul exemple : le baptême de Jésus raconté par Marc (texte ci-dessus). La voix céleste révèle l'identité de Jésus comme Fils aimé de Dieu, bien sûr. Mais l'amour est bien plus qu'un sentiment. Marc avertit ses lecteurs : ce fils est promis à la mort. En l'appelant "le Bien-aimé", la voix paternelle ouvre le chemin qui mène au Golgotha. En précisant "tu as toute ma faveur", elle souligne le choix, l'élection et le destin qui était déjà celui de l'étrange "serviteur" chanté par le prophète Isaïe. Destin de salut qui s'accomplit non dans les larmes, mais dans la soumission, non dans la révolte mais dans la douceur et le silence. Or cette attitude, certains lecteurs ne la prêtaient-ils pas déjà à Isaac ?
 

© SBEV. Gérard Billon. 

 
Is 42,1-2
1Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu que j'ai moi-même en faveur, j'ai mis mon Esprit sur lui. Pour les nations il fera paraître le jugement,
2il ne criera pas, il n'élèvera pas le ton, il ne fera pas entendre dans la rue sa clameur ;
Za 12,10
10Et je répandrai sur la maison de David et sur l'habitant de Jérusalem un esprit de bonne volonté et de supplication. Alors ils regarderont vers moi, celui qu'ils ont transpercé. Ils célébreront le deuil pour lui, comme pour le fils unique. Ils le pleureront amèrement comme on pleure un premier-né.
Is 42,1-2
Za 12,10
Mc 1,9-11
 
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