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Stricher Joseph
L'année d'accueil
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Quelle est donc cette mystérieuse " année d'accueil" ou "année de grâce" proclamée par Jésus dans la synagogue du village de son enfance ?
 

Quelle est donc cette mystérieuse " année d’accueil" ou "année de grâce" proclamée par Jésus dans la synagogue du village de son enfance ? Il est difficile d’en deviner le sens si l’on en reste au seul épisode de Nazareth. Mais tout  s'éclaire si on  replace l’épisode dans l’œuvre de Luc.

Immédiatement après le discours de Nazareth, Jésus se rend à Capharnaüm (Lc 4,31). Il enseigne à la synagogue, exorcise des possédés et guérit des malades. Le Christ Sauveur est là. Par la seule puissance de sa parole, il engage le combat contre les puissances du mal avec une autorité souveraine. Dès la fin de la première journée qui suit la proclamation de "l’année d’accueil" nous voyons déjà se dessiner les grandes lignes de l’action de Jésus. Envoyé par Dieu, il libère ceux qui sont opprimés par les puissances maléfiques. Il leur restitue leur capacité à vivre librement et utilement dans la société.

Sauver une vie

Certaines des guérisons opérées par Jésus sont de véritables enseignements en action. C’est le cas de la libération d’une femme "possédée d’un esprit qui la rendait infirme depuis 18 ans" (Lc 13,10s).Au grand scandale des bien pensants, Jésus fait ce travail de guérison le jour du sabbat. Pour lui le sabbat est le jour par excellence où il convient, comme il le dit de "détacher" et de "sauver une vie". Ceux qui ne comprennent pas cela sont des "hypocrites", étymologiquement "des gens qui jugent mal". La libération apportée par Jésus atteint des êtres humains dans le plus profond de leur existence, dans leur relation avec les autres et avec Dieu. C’est le sens de l’épisode de la pécheresse dans la maison d’un pharisien (Lc 7,36-50). Jésus se laisse toucher par une femme et celle-ci découvre dans le regard de Jésus qu’elle n’est plus une pécheresse, mais une femme pardonnée et aimée par Dieu. Elle accueille le pardon qui lui est offert et elle laisse déborder son amour reconnaissant. Reprenant un thème de l’année jubilaire tel qu'il est exprimé en Lévitique 25, Jésus raconte alors au pharisien Simon une histoire de… remise des dettes ! Et il l’invite à regarder cette femme comme lui, Jésus, la regarde. Il dit à la femme : "Ta foi t’a sauvée."

Ouvrir les yeux des aveugles

"Ouvrir les yeux des aveugles" figure au cœur du texte d’Isaïe actualisé par Jésus. Chacun sait que les vrais aveugles sont ceux qui ne veulent pas voir. Jésus en rencontre beaucoup sur sa route. C’est le cas du pharisien Simon qui ne regarde que "ça" (le scandale causé par la pécheresse) mais qui ne voit pas "cette femme" comme Jésus l’invite à le faire. Arrivera-t-il à dépasser sa bonne conscience et à voir clair ? L’histoire ne le dit pas. Plus tard, en Luc 15, on ne saura pas non plus si le père de l’enfant prodigue arrivera à ouvrir les yeux de son fils aîné et à lui faire découvrir que ses relations avec son père et avec son frère sont faussées. Aux pharisiens et aux légistes, à qui Jésus raconte l'histoire est laissé le soin de conclure. Au lecteur de faire le même travail.

Du bonheur pour qui ?

Aux gens de son village qui reprochent à Jésus d’avoir fait des choses à Capharnaüm et pas chez eux, Jésus cite l’exemple des prophètes Élie et Élisée qui sont venus au secours d’étrangers. Au ch. 7 de l’évangile de Luc une scène vient éclairer ce propos. Il s’agit de l’épisode de la guérison de l’esclave d’un centurion (Lc 7,1-10). D’une manière surprenante, Jésus fait de ce païen un modèle de croyant : "Je n’ai pas vu une foi pareille en Israël !" La barrière entre peuple élu et nations païennes ne monte pas jusqu’au ciel. Dans l’esprit de Jésus, elle n’a plus de raison d’être. La scène préfigure la rencontre entre Pierre et le centurion Corneille dans les Actes des Apôtres. Pierre accepte l’hospitalité d’un païen et proclame que "Dieu ne fait de différence entre les hommes." (Ac 10,34). L’année de bonheur proclamée par Jésus n’est pas à l’usage exclusif des siens. Elle concerne tous les hommes.

Les entrailles de Dieu

Pour Jésus, l’amour du "prochain" n’est plus la valeur suprême. Elle s’élargit à l’amour du lointain, voire de l’ennemi. Cette nouvelle exigence évangélique est bien mise en scène par la parabole dite du bon Samaritain (10,25-37). Au légiste qui pose la question : "Qui est mon prochain ?" Jésus raconte l’histoire de l’homme attaqué par les bandits, ignoré par les fonctionnaires du Temple et secouru par un étranger : "Il le vit et fut pris de pitié." Traduction littérale : "Il fut ému aux entrailles". Pour Jésus, il ne s’agit plus de discuter pour savoir qui est mon prochain, mais de découvrir celui ou celle qui a besoin de moi et de m’en faire le prochain. Comme dans l’histoire du centurion, Jésus brouille les frontières. Il n’appelle pas à la solidarité ethnique, mais place quelqu’un du dehors du groupe comme exemple à ceux du dedans. Il en appelle à la "vue" et aux "entrailles", à la lucidité et aux sentiments humains.

De même, dans l’épisode de la veuve de Naïn, le Seigneur "la voyant, fut pris aux entrailles" face à cette femme qui venait de perdre son enfant. C’est également le cas du père du fils prodigue lors du retour du fils : "le voyant, il fut pris aux entrailles." Ce regard miséricordieux trouve ses racines dans le sein même de Dieu selon les mots de Zacharie : "C'est l'effet des entrailles de miséricorde de notre Dieu, grâce à elles nous a visité l'astre levant venu d'en haut. Il est apparu à ceux qui se trouvent dans les ténèbres et l'ombre de la mort…" (1,78-79) 

Année de bonheur ou période nouvelle ?

La notion de prochain est complètement subvertie. Elle ne renferme plus sur un groupe, mais ouvre sur l’universel. Jésus bouleverse radicalement tout ethnocentrisme. Il laisse entendre que le projet bienveillant de Dieu renverse les barrières ethniques et économiques que les sociétés humaines ne cessent d’ériger. Jésus Sauveur libère les personnes et les groupes victimes d’exclusions et il les réintègre en tant qu’acteurs dans la société humaine. Par lui, le projet divin, déjà annoncé par la Loi et les prophètes, se dévoile dans sa plénitude, il s’accomplit. À charge maintenant pour la communauté chrétienne d’annoncer ce message de bonheur à tous les peuples.

"L’année d’accueil" ou "l’année favorable" ou "l’année de grâce" ou "l’année de bonheur" (cela dépend des traducteurs) est d’abord une année au cours de laquelle Dieu manifeste sa bonté pour tous les hommes. Mais s’agit-il bien d’une année ? D’après le livre du Lévitique, l’année jubilaire commençait le jour de Yom Kippour, au son de la corne de bélier et elle marquait une période limitée au cours de laquelle on remettait les dettes à des compatriotes. Il n’en va pas de même dans l’évangile de Luc. Rien n’indique que ce soit le jour de Yom Kippour que Jésus a inauguré sa mission dans la synagogue de Nazareth. Rien n’indique non plus qu’il soit venu inaugurer une année exceptionnelle. Enfin rien ne permet de dire que Jésus annonce une année de bonheur au seul profit de ses compatriotes. Tout indique même que c’est le contraire. Il est venu inaugurer une période nouvelle, non limitée dans le temps et qui concerne tous les hommes. Désormais toutes les chaînes sont destinées à être brisées, tous les aveuglements doivent être vaincus et Dieu manifeste à tous les hommes, justes et pécheurs, juifs et païens, qu’ils sont les bienvenus dans son Royaume.

© SBEV. Joseph Stricher. 

 
Lc 4,19
19proclamer une année d'accueil par le Seigneur.
Lc 4,19
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org