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Poésie française
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Réécriture de la Bible
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Dahan Gilbert
Réécriture de la Bible dans la poésie française des XVIe et XVIIe siècles
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Les XVIe et XVIIe siècles sont deux siècles imprégnés de culture biblique..
 
Les XVIe et XVIIe siècles sont deux siècles imprégnés de culture biblique. Tout en prônant un retour aux auteurs classiques latins et grecs, l’humanisme n’a pas négligé la Bible, et les mouvements de réforme viennent remettre l’Écriture au centre des intérêts. De l’humanisme dévot aux effusions mystiques dans la lignée de Bérulle ou de Madame Guyon, le sentiment religieux s’exprime très volontiers par le canal de la poésie. Les thèmes bibliques occupent une place de choix dans cette production. Par-delà les grandes options esthétiques, dont les limites sont en la matière très contestables (Renaissance, baroque, classicisme), et par-delà les genres littéraires (lyrisme, théâtre), la réécriture de l’Écriture prend essentiellement trois formes, que nous distinguerons en traductions, paraphrases et méditations, sachant que là encore les frontières sont imprécises. Mais nous nous en expliquerons.

Les traductions
Bien que le présent Supplément évite de parler des traductions proprement dites, il en sera pourtant question ici. C’est que, plus qu’à toute autre époque, la traduction versifiée est véritablement réécriture. La connaissance des langues anciennes, hébreu et grec notamment, rend les auteurs conscients de l’écart entre langue de départ et langue d’arrivée ; il s’agit bien d’adapter le contenu des textes bibliques au génie de la langue française. L’histoire de la traduction des Psaumes en milieu protestant est très significative à cet égard, puisqu’au XVIIe siècle, la traduction de Marot et de Bèze, élément essentiel de la liturgie, « canonisée » pour ainsi dire, devra être révisée, sa langue étant jugée désuète et non conforme aux critères du français classique. De plus, l’intégration des éléments qu’on pourrait appeler « exégétiques » ou doctrinaux est plus que jamais consciente dans un contexte d’opposition entre catholiques et protestants.

Les Psaumes jouent ici un rôle majeur, et c’est probablement la constitution du Psautier de Genève (ou « Psautier huguenot »), mémorisé et chanté par les fidèles de la religion réformée, qui incite les catholiques à concurrencer cette entreprise. Ce sont les psaumes traduits par Clément Marot (1496-1544) qui sont l’élément fondateur du Psautier huguenot : Marot lui-même ne traduit que 49 psaumes ; Théodore de Bèze reçoit de Calvin la mission de compléter ce travail, et la première édition complète, avec des mélodies de Guillaume Franc, Louis Bourgeois et Pierre Davantès qui s’ajoutent à des timbres traditionnels, paraît à Genève en 1562. On s’interroge encore sur la religion de Marot ; mais ses tendances « évangéliques » ne font pas de doute et sont accueillies avec sympathie par les réformés, même s’il ne peut être prouvé qu’il a vraiment adhéré à la Réforme. Marot part du texte hébreu (tel qu’il est traduit par Olivétan), dont il conserve parfois certaines tournures ; mais, comme le montre la comparaison avec le texte de la TOB dans l’exemple suivant, la démarche de réécriture est importante.

• 71 Clément Marot, Psaume 130

Voici le psaume 130…

1 Des profondeurs, je t’appelle, Seigneur :
2 Seigneur entends ma voix ;
que tes oreilles soient attentives
à ma voix suppliante.
3 Si tu retiens les fautes, Seigneur,
Seigneur, qui subsistera ?
4 Mais tu disposes du pardon
et l’on te craindra.
5 J’attends le Seigneur,
j’attends de toute mon âme
et j’espère en sa parole.
6 Mon âme désire le Seigneur,
plus que la garde ne désire le matin,
plus que la garde le matin.
7 Israël, mets ton espoir dans le Seigneur,
car le Seigneur dispose de la grâce
et, avec largesse, du rachat.
8 C’est lui qui rachète Israël
de toutes ses fautes.

… et la traduction de C. Marot

Argument : Affectueuse prière de celui qui par son péché a beaucoup d’adversités et toutefois, par espérance ferme, se promet d’obtenir de Dieu rémission de ses péché et délivrance de ses maux. Psaume propre pour tous ceux qui font pénitence.


Du fond de ma pensée,
Au fond de tous ennuis,
À toi s’est adressée
Ma clameur jours et nuits.
Entends ma voix plaintive,
Seigneur, il est saison,
Ton oreille attentive
Soit à mon oraison.
Si ta rigueur expresse
En nos péchés tu tiens,
Seigneur, Seigneur, qui est-ce
Qui demeur[e]ra des tiens ?
Or n’es-tu point sévère
Mais propice à merci :
C’est pourquoi on révère
Toi, et ta Loi aussi.
En Dieu je me console,
Mon âme ainsi attend,
En sa ferme parole
Tout mon espoir s’étend.
Mon âme à Dieu regarde
Matin, et sans séjour,
Plus matin que la garde
Assise au point du jour.
Qu’Israël en Dieu fonde
Hardiment son appui :
Car en Dieu grâce abonde
Et secours est en lui :
C’est celui qui sans doute
Israël jettera
Hors d’iniquité toute
Et le rachètera.

On relève un certain nombre d’éléments explicatifs (du fond de ma pensée, si ta rigueur…), des ajouts (jours et nuits, et ta Loi…) et une démarche de duplication de l’expression, caractéristique de la poésie hébraïque (ici v. 1.5.7-8), mais généralisée par Marot (v. 5-8.25-28.29-32).


© Glibert Dahan, SBEV / Éd. du CerfSupplément au Cahier Évangile n° 158 (décembre 2011), "Réécrire les saintes Écritures", p. 99-101.

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org