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Ecriture (L')
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midrach
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Réécriture
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Targoum
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Dahan Gilbert
Réécrire l'Écriture ?
Théologie
 
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À toutes les époques, les croyants ont éprouvé le besoin de redire le message biblique d'une manière qui pût s'adresser à leurs contemporains...
 
À toutes les époques, les croyants ont éprouvé, pour diverses raisons, le besoin de redire le message biblique d’une manière qui pût s’adresser à leurs contemporains. Du targoum improvisé dans la synagogue ancienne aux Dix Commandements de Cecil B. De Mille, c’est une même démarche de « réécriture de l’Écriture », destinée à la mieux faire connaître, voire comprendre.

Il nous a paru intéressant de consacrer un Supplément à ce phénomène, en envisageant non pas tous ses aspects mais certains d’entre eux, de la réécriture à l’intérieur même du corpus biblique à la littérature et au cinéma contemporains, en passant par les réécritures chrétiennes effectuées à l’époque des Pères, dans le Moyen Âge occidental et à l’époque moderne. Le xvie et le xviie siècle utilisent volontiers le terme de « paraphrase » pour ces réécritures ; de nos jours, il suscite une certaine méfiance – dans la mesure où l’on tend à n’y voir qu’une répétition stérile qui se borne à varier les mots. Mais la paraphrase de cette époque est bien autre chose que cela, et des études récentes ont redonné à ce terme toute sa richesse et sa noblesse. Nous l’emploierons aussi, sans fausse honte.

Il s’agit donc de réécrire – et non d’expliquer en utilisant les techniques complexes de l’exégèse. Mais, on le verra, la limite est souvent ténue entre réécriture et exégèse. Certains commentaires qui collent à la lettre du texte peuvent être considérés comme des paraphrases ; la richesse et l’intérêt de l’exégèse (chrétienne et juive, principalement) sont justement dans le caractère novateur d’une démarche qui met au service de l’intelligence du texte toute une série de techniques : celles-ci tentent de faire progresser le lecteur dans une lecture qui est par essence infinie, si, croyants, nous acceptons que cette Écriture est transcription d’un message divin. La démarche de la réécriture sera différente, en ce qu’elle se contentera de présenter ce message, sans prétendre en exploiter la richesse (même si évidemment, dans tous les cas de réécriture, un acquis exégétique est sous-jacent).

Mais on peut se demander aussi si l’Écriture Sainte n’est pas elle-même, par essence, déjà réécriture. Réécriture de ce message divin, c’est-à-dire ici adaptation de son contenu transcendant aux ressources de l’homme, utilisant les possibilités (réduites pour toutes sortes de raisons, ne serait-ce que du fait de la marque qu’imprime le temps) du langage de l’homme – ou plutôt des langages des hommes. Ces considérations permettent, sans doute, de cerner le problème qui sous-tend la problématique de ce Supplément : le but des réécritures est de transmettre une série de données, d’enseignements tirés de la Bible à un public ; on serait tenté de dire un public « non spécialisé », mais on verra qu’il y a aussi réécriture à usage savant — à moins que le « public non spécialisé » ne soit globalement l’homme, qui, si savant soit-il, ne peut saisir dans sa pureté le langage parfait de Dieu.

Le corpus des « textes de départ » pris en considération ici sera celui des textes révélés considérés comme canoniques, fixés dans les langues canoniques que sont l’hébreu et le grec (avec le prolongement latin). Il serait intéressant d’examiner justement, à la lueur du problème de la réécriture, le rapport entretenu par certains textes dits apocryphes (notamment les évangiles non retenus dans le canon) avec nos textes canoniques : dans certains cas, ils sont des réécritures de ces textes, mais dans d’autres cas ils pourraient prétendre au statut de textes méritant réécriture. Mais c’est un problème complexe et la discussion sur le canon ne peut prendre place ici.

Même si nous utilisons d’une manière générique le terme de « réécriture », il semble que l’on puisse en distinguer diverses espèces.

– La traduction : toute traduction est, de soi, une réécriture, puisqu’elle s’adapte à ses destinataires, naïvement (lorsque, comme au Moyen Âge, elle utilise tout le vocabulaire des institutions de l’Occident chrétien) ou non (comme dans les traductions contemporaines, ou encore même quand, sous couvert de restitution historique, elle invente un cadre « oriental »). Cependant, dans tous les cas, la traduction ne se veut pas réécriture mais calque fidèle – quelles que soient les différences imposées par la civilisation des destinataires et par leur langue.

– La paraphrase : elle est entendue dans un sens positif, non comme redite stérile mais comme réécriture créatrice. C’est ce qui nous intéresse le plus ici, puisque, volontairement, la transmission s’accompagne de démarches d’explication et d’actualisation ; ce n’est pas seulement « dire la même chose avec d’autres mots », c’est aussi rendre le message plus lisible ou plus audible.

– Le targoum : il s’agit probablement d’une variété de la paraphrase, dans laquelle les éléments d’explication et d’actualisation sont systématisés ; Roger Le Déaut, le grand spécialiste de ces textes, disait que « le targoum correspondrait bien à une bible actuelle dont les notes seraient intégrées au texte » ; le terme désigne précisément les traductions araméennes anciennes mais on peut l’utiliser plus largement pour décrire un type de texte qui réécrit linéairement le texte biblique en l’expliquant – cela fonctionne bien, par exemple, pour les réécritures médiévales. Les targoumim proprement dits sont aussi caractérisés par la présence, plus ou moins consistante selon les textes, d’éléments « midrachiques ».

– Le midrach : c’est encore un terme qui provient de l’étude de la Bible en milieu juif ; il désigne une exégèse qui « colle » au texte biblique mais qui joue de tous les phénomènes d’intertextualité pour combler les silences du texte et pour résoudre les énigmes que pose ce texte, quitte à ce que l’exégète rende lui-même énigmatique telle proposition apparemment claire – le cas le plus courant étant les enchaînements de récits introduits par « Après ces événements », où, jouant sur la polysémie du terme hébreu devarim, « paroles », « événements », on imagine un dialogue ou un épisode qui expliquerait le passage ainsi annoncé. On peut utiliser plus largement le concept de midrach dans l’exégèse chrétienne en désignant par là toutes les additions explicatives ; on en verra plusieurs exemples dans les textes qui suivent.

On s’intéressera ici surtout aux deuxième et troisième catégories. Mais il est évident qu’on ne pourra pas éviter de parler des traductions et l’on constatera aussi que les éléments « midrachiques » sont un élément constant dans les réécritures. De la sorte, malgré la distinction qui a été opérée entre réécriture et exégèse, les textes seront aussi examinés d’un point de vue exégétique : même la traduction la plus linéaire véhicule implicitement une exégèse – celle-ci étant évidemment mieux perceptible dans les textes se présentant comme « paraphrases » et dans ce qu’on pourra qualifier de targoum. Mais on sera aussi sensible aux questions de formes littéraires : l’auteur de la réécriture va utiliser les formes les plus adéquates à son propos, dans un milieu donné (poème, chant, théâtre, roman, il pourra transformer un texte narratif en dialogue, etc.). Un autre point de vue est celui de l’« édification » : l’objectif de la réécriture est de « vulgariser » le message divin auprès d’une communauté de fidèles ; quel est l’impact de cet objectif sur le processus de réécriture ?

Ainsi entendu, le domaine de la réécriture est infini. En dehors des périodes ancienne et médiévale, ce qui peut s’apparenter à une réécriture de la Bible est d’une variété extraordinaire : pensons par exemple au théâtre, évoqué ici pour le seul Moyen Âge. Du xvie au xxe siècle, la production théâtrale en rapport avec la Bible est considérable. De même, le chapitre consacré à la musique aurait pu aussi parler de la chanson populaire ou du gospel… Nous avons fait des choix. Nous avons exclu l’utilisation parodique et la polémique. Tel quel, le champ reste encore très vaste et nous ne prétendons évidemment pas à quelque exhaustivité que ce soit, même dans les domaines que nous avons décidé de couvrir. Nous espérons avoir ouvert des pistes et suscité la curiosité du lecteur.


© Gilbert Dahan, SBEV / Éd. du CerfSupplément au Cahier Évangile n° 158 (décembre 2011), "Réécrire les saintes Écritures", p. 3-5.

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org