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Décalogue
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Deutéronome
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Réécriture
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Abadie Philippe
Réécriture l'Écriture : l'exemple du Deutéronome
Théologie
 
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À certains égards, le Deutéronome apparaît comme une reprise des livres de l'Exode et des Nombres...
 
À certains égards, le Deutéronome apparaît comme une reprise des livres de l’Exodeet des Nombres, notamment en sa première partie (Dt 1,1 – 4,43) qui se présente comme une récapitulation de l’histoire israélite, de la sortie d’Égypte à l’arrivée aux plaines de Moab, face à la terre promise. Un tel discours a valeur programmatique.

Il s’adresse d’abord à la génération qui a connu l’exode et l’expérience du désert, mais n’entrera pas dans le pays : Yhwh a entendu les paroles que vous disiez. Il s’est irrité et il a fait ce serment : Pas un de ces hommes, personne de cette génération mauvaise, ne verra le bon pays que j’ai juré de donner à vos pères, sauf Caleb […] parce qu’il a suivi sans réserve Yhwh (Dt 1,35-36). Cette parole est clairement une reprise de l’épisode de Nb 13–14 qui rapporte le retour des douze explorateurs : en dehors de Caleb et Josué, tous ont médit de la terre promise, et le peuple refuse d’avancer ; aussi cette génération du désert est-elle condamnée à une errance de quarante années (Nb 14,26-35).

Dans ce même lieu pourtant, Moïse s’adresse à une autre génération (la deuxième) qui, elle, prendra possession du pays : Parce que Yhwh aimait tes pères, il a choisi leur descendance après eux et il t’a fait sortir d’Égypte devant lui par sa grande force, pour déposséder devant toi des nations plus grandes et plus puissantes que toi, pour te faire entrer dans leur pays et te le donner comme patrimoine, ce qui arrive aujourd’hui (Dt 4,37-38). Dès le départ, le livre met donc en scène une distinction nette entre le passé et le présent par le biais des générations, invitant Israël en exil à Babylone – c’est le contexte réel de la reprise deutéronomique – à revivre le passage vers la terre promise.

On peut parler alors de « troisième génération », à laquelle les rédacteurs du livre s’adressent en fait. À leur endroit résonne l’expression clé de certaines sections du discours, aujourd’hui, qui établit une autre tension entre le présent (exil) et l’avenir espéré (retour dans le pays). Si donc le Deutéronome en ses reprises fait de la Loi une unité, il fait aussi de l’histoire une synthèse unitaire, de sorte que les multiples renvois à la sortie d’Égypte relèvent moins d’un souvenir historique conservé que d’une confession de foi en l’avenir.

Le décalogue
Mais la reprise se veut aussi actualisée, notamment dans la version deutéronomique du décalogue (Dt 5,1-22). Le lecteur biblique a déjà lu ce texte législatif en Ex 20,2-17 où, curieusement, il interrompt brutalement le récit de la rencontre entre Dieu et Moïse (phrase en suspens en Ex 19,25, puis reprise du contexte théophanique en Ex 20,18). De plus, à l’inverse du code de l'alliance (Ex 20,23 – 23,33) qui se présente comme discours de Dieu à l’endroit des fils d’Israël, le décalogue apparaît là comme un discours direct, sans interlocuteur clairement identifié. Or, contrairement à Ex 20,1-17, le décalogue en Dt 5,6-21 est bien intégré à son contexte immédiat :

• Exode 20,1
Et Dieu prononça toutes ces paroles...


• Deutéronome 5,1-5
Moïse convoqua tout Israël et il leur dit : Ecoute, Israël, les lois et les coutumes que je fais entendre aujourd’hui à vos oreilles ; vous les apprendrez et les garderez pour les mettre en pratique. Yhwh notre Dieu a conclu une alliance avec nous à l’Horeb. Ce n’est pas avec nos pères que Yhwh a conclu cette alliance mais avec nous, nous qui sommes ici aujourd’hui, tous vivants. Sur la montagne, au milieu du feu, Yhwh vous a parlé face à face, et moi, je me tenais alors entre Yhwh et vous, pour vous faire connaître la parole de Yhwh, car redoutant le feu, vous n’étiez pas montés sur la montagne. Il dit…


Il s’agit bien ici d’un discours de Yhwh à tout Israël, communiqué par Moïse, sur la montagne, dont le début constitue une reprise discursive de l’élément narratif d’Ex 19,10-24 et 20,18-21. Notons aussi la forte implication de Moïse, absent du décalogue d’Ex 20. Dès lors, la reprise n’est pas pure répétition : si le premier décalogue (Ex 20) est un discours de Yhwh sans l’intermédiaire de Moïse, discours qu’a entendu la première génération sortie d’Égypte, le second Décalogue (Dt 5) est une relecture par Moïse des événements du Sinaï à l’endroit de la deuxième génération, non présente alors à l’Horeb puisque née dans le désert. Dès lors, le Pentateuque met en place une dynamique herméneutique : comme interprète autorisé, Moïse commente la loi donnée à la première génération sortie d’Égypte à l’endroit de la deuxième génération qui se tient en Moab, face au Jourdain.

La relecture porte aussi sur certains commandements, notamment sur le chabbat.

• Exode 20,8-11
Souviens-toi* du jour du chabbat pour le sanctifier. Six jours tu serviras et tu feras tout ton ouvrage, mais le septième jour est le chabbat de Yhwh
ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l’étranger résident qui est dans tes portes, car en six jours Yhwh a fait les cieux, la terre, la mer et tout ce qui est en eux, et le septième jour il s’est reposé. C’est pourquoi Yhwh a béni le jour du chabbat et l’a sanctifié.

• Deutéronome 5,12-15
Garde** le jour du chabbat pour le sanctifier comme Yhwh
ton Dieu te l’a ordonné. Six jours tu serviras et tu feras tout ton ouvrage, mais le septième jour est le chabbat de Yhwh ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bœuf, ni ton âne, ni tout ton bétail, ni l’étranger résident qui est dans tes villes, afin que ton serviteur et ta servante se reposent comme toi. Tu te souviendras que tu as été serf en terre d’Egypte, et que Yhwh ton Dieu t’a fait sortir de là avec une main forte et un bras étendu. C’est pourquoi Yhwh ton Dieu t’a ordonné de faire le jour du chabbat.

Faisant référence à une loi plus ancienne (Ex 34,21), la version exodique du décalogue fait du chabbat un signe d’alliance perpétuelle, inscrit dans un rythme hebdomadaire (et non mensuel comme antérieurement à l’exil ; voir 2 R 4,23), en référence à l’acte créateur qui s’achève aussi sur un repos divin (Gn 2,2-3). Dt 5,12-15 offre une tout autre interprétation : il s’agit moins ici de faire mémoire de l’acte créateur que d’établir en Israël une certaine éthique sociale. Selon cette optique, le chabbat établit une étroite liaison entre la libération opérée par Dieu en Égypte et l’agir confié à Israël de n’opprimer personne, pas même l’animal. Le souci de l’autre découle du souci de Dieu pour son peuple, et il n’est d’autre liberté que de vivre libre en rendant libre son prochain. De l’expérience vécue par les générations passées découle pour Israël un agir libérateur de génération en génération, un renouvellement de vie qui, du temps des pères, passe au temps des fils, afin que se prolongent tes jours et qu’il y ait du bien pour toi sur le sol que Yhwh ton Dieu te donne (Dt 5,16).


© Philippe Abadie, SBEV / Éd. du CerfSupplément au Cahier Évangile n° 158 (décembre 2011), "Réécrire les saintes Écritures", p. 6-8.

 
Dt 5,15
Ex 20,1
 
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