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Targoum
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Tassin Claude
Le Targoum
Théologie
 
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Aux temps où les juifs de Judée et de Galilée perdaient peu à peu l'usage de la langue hébraïque au profit de l'araméen, apparut le targoum...
 
Aux temps où les juifs de Judée et de Galilée perdaient peu à peu l’usage de la langue hébraïque au profit de l’araméen, apparut le targoum, c’est-à-dire, à l’origine, une pratique orale et liturgique : le lecteur, dans l’assemblée du chabbat et des fêtes, proclamait en hébreu les textes sacrés. Mais, à ses côtés, le metourgeman (« interprète ») les traduisait pas à pas – nous dirions aujourd’hui : verset par verset – en araméen. Ce dernier ne devait pas jeter les yeux sur le rouleau biblique, afin que l’on différencie bien le texte sacré, dans la langue « sainte », l’hébreu, et sa transmission orale dans la langue vulgaire, l’araméen.

Ce cadre synagogal est déterminant. En effet, l’auditoire n’ayant pas de bible sous les yeux, le targoum s’employait par des gloses et des modifications à expliciter et à actualiser le sens d’une Écriture qui, du point de vue culturel, avait « vieilli ». Par exemple, Dieu dit à Abraham : « Ta postérité héritera de la porte de ses ennemis » (Gn 22,17). Mais, dans le targoum : « Tes fils hériteront des villes de leurs ennemis » (N, PsJ, O). La porte monumentale des villes de l’antique âge du Fer n’évoquait plus rien pour les auditeurs du targoum : d’où le changement : « des villes. » Il fallait aussi « ajuster » les théologies de l’AT, qui avaient évolué, s’étaient affinées dans la foi du quotidien.

Du targoum oral, la tradition juive passa à des targoumim écrits, en vue, d’une part, de perpétuer les trésors de l’interprétation biblique et, d’autre part, de mettre un frein à une oralité souvent débordante et incontrôlée. Au vu de la place primordiale de la Torah dans le service synagogal, on comprend que le targoum du Pentateuque nous soit parvenu à travers cinq recensions écrites (voir encadré 1).

Dans son ensemble, le targoum actualise la manière de parler de Dieu. Son interprétation se fonde sur des techniques assez précises. Il intègre parfois des échos de l’histoire qui aident à mieux comprendre la révélation biblique. Enfin, il considère le texte sacré comme un tout, quelles que soient les dates des différents livres qui la composent. On constatera que ces attitudes targoumiques ne manquent pas d’analogies avec les relectures chrétiennes ultérieures de la Bible. Au travers de procédés herméneutiques aussi précis que spirituellement profonds, comprenons que le targoum use souvent d’un humour conscient. S’en étonnera-t-on ?

Le targoum juge incompatibles avec la dignité de Dieu certaines expressions bibliques. En Gn 20,13, Abraham évoque un temps quand Élohim m’ont fait errer (sic) loin de ma famille… N corrige : « quand les nations cherchèrent à me faire errer derrière leurs idoles… » Dans le mot Élohim, le targoum veut lire un vrai pluriel : les dieux, c’est-à-dire les idoles. Dans les traditions juives anciennes, les anges se multiplient et, même s’ils viennent de Dieu, n’ont pas toujours le beau rôle, ce qui permet d’exonérer Dieu de certains faits. Lorsque Moïse revient de Madian en Égypte, Yhwh le rencontra et chercha à le faire mourir (Ex 4,24). Ce que le N rend ainsi : « un ange de devant Yhwh le rencontra et chercha à le mettre à mort… », l’ange « exterminateur », précisent N et PsJ au verset suivant.

L’expression « un ange de devant Yhwh » établit une distance sacrée. D’autres formules accentuent cette transcendance. Selon N, en Gn 22,14, « Abraham pria au nom de la Parole de Yhwh. » On ne prie pas le Seigneur, mais le nom de sa Parole. Et ce long verset targoumique d’ajouter, au sujet d’Abraham, « lui est apparue la Gloire de la Chekhinah de Yhwh ». Ces trois termes omniprésents dans le targoum, outre leur ton révérencieux, reflètent une théologie synagogale : le Memra (« la Parole, le Verbe ») [1] dit l’activité créatrice et rédemptrice de Dieu ; la Chekhinah (« la Demeure ») [2] signifie sa condescendante proximité au regard de son peuple ; le yiqra (« gloire ») [3] implique la présence brillante de Dieu dans l’histoire du salut. Le lecteur chrétien constatera le reflet étonnant de ces trois termes synagogaux dans le Prologue johannique : Le Verbe [1] s’est fait chair et il a demeuré [2] parmi nous et nous avons vu sa Gloire [3] (Jn 1,14).

Certes, le targoum, à travers ces exemples, semble éloigner Dieu. C’est plutôt d’une nouvelle forme de sa présence qu’il envisage, signifiée ci-dessous à travers deux exemples.

Avant leur expulsion du Paradis, Yhwh Dieu fit pour Adam et sa femme des tuniques de peau et les vêtit (Gn 3,21). Selon N, « Yhwh Dieu fit pour Adam et sa femme des vêtements de gloire pour la peau de leur chair… » La nudité (Gn 3,7) rappelait d’abord non l’impudicité, mais la déchéance de l’esclave ou du captif. Le vêtement signifie la dignité (cf. Lc 15,22 ; Ga 3,27). La vêture d’Adam et d’Ève est un premier acte de rédemption divine, souligné par le targoum qui évoque des habits « de gloire ». Pour ce faire, à côté du mot hébreu ‘ôr (« peau »), il a lu un paronyme : ’ôr (« lumière, gloire »). Le PsJ ajoutera que cette parure glorieuse fut confectionnée « avec la peau du serpent », première revanche humoristique sur le Mal, annonciatrice des « jours du Roi Messie » (Targoum / Gn 3,15).

Un autre exemple targoumique affiche une proximité de Dieu tout aussi profonde, à savoir un catalogue des œuvres de miséricorde en Tg PsJ / Dt 34,6. La formule initiale reflète l’usage liturgique de ce catalogue.

Targoum Pseudo-Jonathan sur Deutéronome 34,6

Béni soit le Nom du Maître de l’univers qui nous a enseigné ses voies justes !

Il nous a enseigné à vêtir ceux qui sont nus, pour avoir [lui-même] revêtu Adam et Ève. Il nous a enseigné à unir fiancés et fiancées, pour avoir uni Ève à Adam. Il nous a enseigné à visiter les malades, depuis qu’il est apparu dans la plaine de Mambré à Abraham qui souffrait [encore] de la coupure de sa circoncision. Il nous a enseigné à consoler ceux qui sont en deuil, depuis qu’il est apparu une seconde fois à Jacob, à son retour de Paddan, à l’endroit où sa mère était morte. Il nous a enseigné à nourrir les pauvres, pour avoir fait descendre le pain du ciel pour les enfants d’Israël. Il nous a enseigné à ensevelir les morts depuis [la mort de] Moïse. En effet, il se manifesta à lui par sa Parole et des compagnies d’anges du culte [céleste étaient] avec lui…

Cette liste a un parallèle un peu différent dans le Targoum Neofiti de Gn 35,9 (voir Suppl. C.E. n° 54, p. 20). Elle mérite, à défaut d’un commentaire étoffé, trois remarques. D’abord, elle s’ingénie à inspirer une halakha, une pratique de la foi dans le monde juif, à partir de la manière dont Dieu agit envers nous. Surtout, dans les conflits entre Israël et les Nations, elle dit quel visage bienveillant de Dieu le peuple élu veut présenter dans un monde violent. C’est sa mission (comparer Mt 5,16 ; 25,35-36). Enfin, surtout après la ruine du second Temple, ces œuvres de miséricorde remplacèrent les sacrifices qui apportaient le pardon divin. D’où cette tosephta (« addition ») se greffant sur l’institution de l’autel.

Targoum Pseudo-Jonathan sur Exode 40,6

Tu mettras l’autel de l’holocauste devant la porte de la Tente de Réunion, à cause des riches qui dressent la table devant leurs portes pour nourrir les pauvres et dont les fautes sont pardonnées comme s’ils offraient un holocauste sur l’autel.

Dans la même perspective, notons la modification targoumique apportée à cette célèbre déclaration divine : C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices, la connaissance de Dieu et non les holocaustes (Os 6,6). Ce que le Targoum glose en ces termes : « Ceux qui font des œuvres de miséricorde sont plus recevables devant moi que celui qui sacrifie, et ceux qui s’acquittent de la Loi du Seigneur, plus que ceux qui offrent des holocaustes. »


© Claude Tassin, SBEV / Éd. du CerfSupplément au Cahier Évangile n° 158 (décembre 2011), "Réécrire les saintes Écritures", p. 19-22.
 
 
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