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poétique
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Réécriture
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Rey André-Louis
Pères grecs et réécritures poétiques byzantines
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Pour comprendre les formes extrêmes que pourra prendre la réécriture des textes bibliques dans le domaine grec de la période patristique et byzantine, on pourra partir d’une anecdote et d’un traité illustrant les tensions culturelles à l’œuvre vers le milieu du IVe siècle, au moment où la religion chrétienne prend sa place au cœur d’une société structurée de longue date par une éducation traditionnelle qui faisait appel à un corpus de textes fortement liés au polythéisme antique.

Culture païenne et culture biblique
Le contraste entre un saint évêque chypriote, Spyridon de Trimythonte, paysan aisé selon la tradition, et son collègue Triphyllios met en lumière une culture qui sera bien souvent celle des moines, férus des seuls textes scripturaires qu’ils méditent dans leur forme canonique et qui ne voient aucune raison valable de s’en écarter. Voyons plutôt le récit d’un historien ecclésiastique postérieur d’un siècle à cet incident, Sozomène (Ve s.) et qui est lui-même passé par une éducation supérieure et a exercé une profession juridique ; l’épisode ici narré suit des manifestations de la clairvoyance et de la générosité de Spyridon.

• 24 Sozomène, Histoire ecclésiastique I, 11,8-9

Il est juste d’admirer aussi, dans ce saint homme, le sérieux et le respect scrupuleux des règles ecclésiastiques. Voici, en tout cas ce qu’on raconte : quelque temps plus tard, pour un certain motif, les évêques de Chypre se réunirent, et il y avait parmi eux ce Spyridon et Triphyllios, évêque de Lédraï, un homme réputé, entre autres raisons, parce qu’il s’était longtemps exercé à Beyrouth à la pratique des lois. Au cours de la synaxe, Triphyllios fut chargé de prêcher au peuple. Or, alors que le texte scripturaire qu’il devait produire était Prends ton grabat et marche, il changea le mot et, au lieu de « grabat », dit « litière » ! Alors Spyridon en colère : « Te crois-tu donc, dit-il, meilleur que celui qui a dit “grabat”, de ce que tu rougis d’employer les mêmes expressions que lui ? » Sur ce, il bondit de son siège épiscopal à la vue du peuple, apprenant ainsi la modestie à cet homme qui faisait l’arrogant par les mots qu’il employait. Il avait en effet autorité pour faire des reproches, car c’était un homme respecté et très renommé pour ses actes, et en même temps il était plus âgé et plus ancien que Triphyllios dans l’épiscopat.

À côté de cette attitude de défense intransigeante de la lettre des Écritures, qui refuse toute soumission à un bon goût littéraire d’ailleurs souvent pédant, la recherche d’un compromis nuancé dans l’apprentissage et l’usage des textes classiques non chrétiens fut défendue par des Pères à l’orthodoxie inattaquable.

Basile de Césarée († 379), qui était passé par les écoles d’Athènes, s’inscrit ainsi dans une ligne d’utilisation critique des textes classiques hellènes (nous utiliserons ce terme à la manière des auteurs grecs chrétiens et byzantins, comme synonyme de notre terme « païens ») qui peut être mise en relation avec une partie de l’apologétique du iie siècle. En effet, à côté de textes de pure défense des chrétiens contre les accusations qui leur étaient adressées et de violentes attaques contre l’ensemble de la culture hellène, poésie et philosophie en tête, nous trouvons déjà dès Justin († 165), puis chez un Clément d’Alexandrie (IIe-IIIe s.), la recherche d’une convergence entre une partie des enseignements philosophiques hellènes et la pensée chrétienne.

Cette attitude se retrouve chez Origène (v. 185-251), qui recourt d’ailleurs pour l’exégèse des textes bibliques à la méthode des philologues alexandrins : comme ceux-ci expliquaient Homère par Homère, Origène expliquera la Bible par la Bible, développant l’interprétation du texte par la mise en parallèle de passages qui en permettent l’exégèse. Mais, comme cela ressort notamment des opinions qu’échangent Origène et son disciple Grégoire le Thaumaturge, les philosophes hellènes restent englués dans leurs choix sectaires, faute de reconnaître la révélation qui apporte la connaissance exacte du divin.

S’adressant à ses jeunes neveux, des adolescents en âge de suivre l’enseignement littéraire classique qui doit les amener au bout de quelques années à pouvoir suivre une formation rhétorique ou juridique supérieure, Basile entreprend de leur donner les outils critiques qui leur permettront de faire bon usage de textes potentiellement pernicieux. Il pose clairement une hiérarchie de valeurs entre la « vie humaine » d’ici-bas, et l’« autre vie » ; de même, à chacune se rapportent des ouvrages et des études, et l’on peut, l’on doit même, passer d’un domaine à l’autre, comme il le dit dans un passage empreint de réminiscences de la caverne de la République de Platon.

• 25 Basile, Aux jeunes gens sur la manière de tirer profit des lettres helléniques 2-4

Nous autres, mes enfants, nous considérons comme absolument sans valeur cette vie humaine, et nous ne regardons pas du tout comme un bien […] un objet dont l’utilité pour nous se limite à cette vie. Dès lors, ni l’éclat de la naissance, […] ni la royauté même, ni tout ce qu’on pourrait désigner parmi les choses humaines, rien de cela n’est grand, ni même digne d’être souhaité, à notre avis, […] et c’est en vue de nous préparer à une autre vie que nous accomplissons toutes nos actions. […] Ce qu’est cette vie, où et comment nous la vivrons, il faudrait plus de temps que mon dessein présent n’en comporte pour en décider, et des auditeurs d’un âge plus avancé pour l’entendre. […] C’est à cette vie que nous conduisent les saints livres par l’enseignement des mystères.

Mais, en attendant que l’âge nous permette de pénétrer dans la profondeur de leur sens, c’est sur d’autres livres qui n’en sont pas entièrement différents, comme sur des ombres et des miroirs, que nous nous exerçons par l’œil de l’âme, à l’imitation de ceux qui se préparent au métier des armes et qui, ayant acquis de l’habileté dans la gesticulation et la danse, au jour du combat recueillent le fruit de leurs jeux.

Eh bien ! Nous aussi nous devons penser qu’un combat nous est proposé, le plus grand de tous les combats ; qu’en vue de lui, il nous faut tout faire, il nous faut tout souffrir, dans la mesure de nos forces, pour nous y préparer ; poètes, historiens, orateurs, tous les hommes, il faut avoir commerce avec tous ceux de qui il peut résulter quelque utilité pour le soin de notre âme. De même donc que les teinturiers commencent par faire subir certaines préparations à l’objet quelconque destiné à recevoir la teinture, et ensuite y appliquent la couleur soit de pourpre, soit une autre, de la même façon nous aussi, si nous voulons que demeure indélébile notre idée du bien, nous demanderons donc à ces sciences du dehors une initiation préalable, et alors nous entendrons les saints enseignements des mystères ; et pour nous être habitués à voir le soleil dans l’eau, nous fixerons sur la vraie lumière notre regard.

S’il y a une affinité mutuelle entre les deux doctrines, il peut y avoir utilité pour nous à les connaître ; s’il n’y en a pas, du moins le parallèle, en nous montrant la différence, ne servira pas peu à nous raffermir dans la meilleure. […]

Qu’il y ait donc de l’utilité pour l’âme dans ces sciences du dehors, c’est ce qui a été dit suffisamment ; mais quelle part il vous faut en prendre, c’est ce qu’il convient maintenant de dire. D’abord les écrits des poètes, pour commencer par là ; comme ils sont des plus variés dans leurs récits, il ne faut pas, à tous, indistinctement appliquer son esprit. Quand ce sont des hommes de bien dont ils vous rapportent les actions ou les paroles, il faut les aimer, les imiter et faire le plus d’efforts possible pour leur ressembler ; mais quand leur imitation se porte sur des personnages vicieux, il faut éviter ces exemples en vous bouchant les oreilles, tout comme Ulysse, ainsi qu’ils le racontent, devant les chants des Sirènes. […] Et c’est entièrement à l’image des abeilles que nous devons tirer parti de ces ouvrages. Elles ne vont pas également à toutes les fleurs ; de plus, celles sur lesquelles elles volent, elles ne tâchent pas de les emporter tout entières : elles y prennent juste ce qui est utile à leur travail et, quant au reste, adieu ! Nous de même, si nous sommes sages, nous y recueillerons tout ce qui peut nous convenir et qui est conforme à la vérité, et nous passerons par-dessus le reste.

Quoique d’un esprit fort différent, les attitudes de l’évêque-berger de Chypre et de l’évêque-rhéteur cappadocien ne sont pas nécessairement incompatibles. Le texte scripturaire pourrait être strictement observé par les fidèles, pendant qu’une classe restreinte de chrétiens socialement privilégiés continuerait à suivre l’éducation traditionnelle avec un encadrement moral garant de son innocuité ; elle pourrait ainsi acquérir auprès des auteurs classiques la connaissance de la langue littéraire archaïsante et des instruments intellectuels nécessaires à certaines carrières prestigieuses – ou à l’exercice d’une théologie en plein développement, pendant les siècles des controverses trinitaires et christologiques.

En pareil cas, il n’y aurait pas de nécessité de réécriture des textes bibliques, à des fins d’apprentissage scolaire des niveaux stylistiques élevés de la tradition littéraire – avant tout la langue composite et la métrique archaïque de la poésie épique, le dialecte attique classique de la prose des grands orateurs et philosophes, et l’attique mélangé de formes poétiques empruntées à d’autres dialectes pour les diverses parties de la tragédie, dont le principal mètre continuera sa carrière avec de légères altérations à l’époque byzantine.

© André-Louis Rey, SBEV / Éd. du CerfSupplément au Cahier Évangile n° 158 (décembre 2011), "Réécrire les saintes Écritures", p. 34-37.

 
 
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