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Bonheur
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Sens de la Vie
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Temps
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Debergé Pierre
Temps de Dieu, temps des hommes
Théologie
 
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"Il y a un temps pour tout", affirme Qohélet. Voilà qui paraît au premier évident...
 

"Il y a un temps pour tout…" voilà qui est au premier abord évident. Et pourtant, comment ne pas s'étonner de l'insistance des sages de la Bible à rappeler que de deux choses contraires, on ne peut en accomplir qu’une à la fois. Comme si nous ne savions pas que toute chose doit être faite au bon moment ; et que lorsque c'est le temps de planter, on ne va pas se mettre à arracher ! Comme il ne sert d'ailleurs à rien de planter quand est venu le temps d'arracher.

Consentir au temps

C'est là pourtant, semble-t-il, un des secrets du bonheur : consentir à l'harmonie des temps et des moments qui dessinent, dans leur diversité, la partition où chacun apprend à vivre pleinement son temps. Lieux et temps semblent ainsi disposés pour que chacun puisse vivre paisiblement. Et le psalmiste s'émerveille, fasciné par la belle régularité du temps et le merveilleux ordonnancement des espaces :

" Il fit la lune pour marquer les temps,
le soleil connaît son coucher.
Tu poses la ténèbres, c’est la nuit,
toutes les bêtes des forêts s’y remuent.
Les lionceaux rugissent après la proie
et réclament à Dieu leur manger.

Quand se lève le soleil, ils se retirent
et vont à leurs repaires se coucher ;
l’homme sort pour son ouvrage,
faire son travail jusqu’au soir.

Que tes œuvres sont nombreuses, YHWH !
Toutes avec sagesse tu les fis,
la terre est remplie de ta richesse"
(Ps 104,19-24).

Il y a un temps pour tout, mais ce temps ne nous appartient pas. C'est sans doute pour cela que Qohélet commence par nommer deux moments que l'on ne maîtrise pas : celui du naître et celui du mourir. Tous deux délimitent la vie de l’homme sur terre. Reçus, parfois même subis, ils lui échappent souvent. Car le temps est un don qu'il faut accueillir. Mais si c'est à chacun d'habiter pleinement le temps qui lui a été donné, c'est aussi faire preuve de sagesse que de se plier au temps et d'accepter de ne pas en être le maître.

Goûter le temps

Que faire lorsqu'on a compris que le temps ne nous appartient pas et qu'il peut nous échapper à tout moment ? Cette question est de toujours et la réponse de Qohélet n'a pas vieilli : "Voici ce que j’ai vu : le bonheur qui convient à l’homme, c’est de manger et de boire, et de trouver le bonheur dans tout le travail qu’il accomplit sous le soleil tout au long de la vie que Dieu lui donne, car c’est là sa part. Et tout homme à qui Dieu donne richesse et ressources, qu’il laisse maître de s’en nourrir, d’en recevoir sa part et de jouir de son travail, cela est un don de Dieu." (Qo 5,17-19).

On a souvent dit que la vie était une "vallée de larmes" qu'il fallait traverser pour parvenir à un bonheur inaccessible ici-bas, mais promis dans un au-delà incertain. Rien de tel chez Qohélet, mais une conviction étonnante : si Dieu nous a donné la vie, c'est pour que nous la goûtions. Car le goût est une dimension du rapport au temps. Manger et boire ne signifient pas alors s'empiffrer ou s'étourdir mais goûter le bonheur quand il se présente.

Si le présent se savoure comme un don de Dieu quand il a sa couleur de joie ou de nouveauté, il y a pourtant la désespérante régularité qui fait se succéder à une journée de travail une autre journée de travail. Certes le sabbat ou le dimanche brisent cette régularité mais c'est pour mieux fonder la patience et la persévérance. Au cœur même des habitudes, il faut alors se préparer à recevoir la nouveauté quand, au détour d’une journée, elle nous sera donnée.

Le mystère du temps

A l'opposé du temps que l'on goûte, tragique est l'expérience du temps où tout semble se déconstruire, emportant espoirs et projets dans un tourbillon désordonné. Lorsque survient la maladie, lorsque ruptures et épreuves viennent balayer les liens d'amour ou d'amitié que l'on avait longuement tissés. Il faut alors accueillir le mystère du temps…

A Job qui s'était opposé à ceux qui refusaient ce mystère du temps et préféraient élaborer de stériles théologies, Dieu finira par apparaître un jour. Et il l'invitera à contempler les mystères de la création, non plus matière offerte à la technique des hommes mais beauté qui s’offre dans sa gratuité : "Ceins tes reins comme un brave je vais t’interroger et tu m’instruiras. Où étais-tu quand je fondai la terre ? Parle, si ton savoir est éclairé (…). Es-tu parvenu jusqu’aux dépôts de neige ? As-tu vu les réserves de grêle que je ménage pour les temps de détresse, pour les jours de bataille et de guerre ?" (Job 38,2-3. 22-23).

En son temps, par l'intermédiaire du prophète Isaïe, Dieu avait déjà rappelé à son peuple que ses  vues ne sont pas celles des hommes, et que son temps dépasse le leur : "Car vos pensées ne sont pas mes pensées, et mes voies ne sont pas vos voies, oracle de YHWH. Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant sont élevées mes voies au-dessus de vos voies et mes pensées au-dessus de vos pensées" (Isaïe 55,8-9).

Racheter le temps

Bien des siècles après le prophète Isaïe, l'auteur de la Lettre aux Éphésiens écrira aux chrétiens d'Éphèse : "Soyez vraiment attentifs à votre manière de vivre: ne vous montrez pas insensés, mais soyez des hommes sensés, qui mettent à profit le temps présent" (litt. "qui rachètent le temps présent") (Ephésiens 5,15-17). Cette expression – racheter le temps – étonnait sans doute ceux qui savaient que le rachat avait eu lieu une fois pour toutes, à travers la vie donnée du Verbe fait chair. Pas plus que nous, ces chrétiens du 1er siècle ne pouvaient pourtant oublier qu'en prenant notre condition humaine, avec ses joies, ses peines, ses maux et ses malheurs, le Fils de Dieu avait pleinement habité notre temps. En recevant ce temps de Dieu son Père, pour en faire un temps de communion avec les hommes, il avait tracé à l'humanité le chemin de l'existence véritable où l'on apprend, dans les limites de son temps, à se recevoir de Dieu et de ses frères. Enfin, en traversant le temps de la mort, le Fils de Dieu fait homme avait ouvert pour l'humanité une ère nouvelle, où le temps de l'amour l'emporte sur celui de la haine et le temps du pardon sur celui de l'offense, pour que soit à jamais détruit le règne de la mort et du péché. Parce qu'il savait que la puissance du Ressuscité féconde désormais le temps des hommes, l'auteur de la Lettre aux Éphésiens ne pouvait donc qu'encourager ses lecteurs à ne pas se tromper de temps. Il était fini le temps de l'errance et des égarements, c'était maintenant celui du salut. A chacun de reconnaître dans chaque moment, dans chaque décision, dans chaque histoire, la présence de l'éternel dessein du salut de Dieu.

Ainsi, lorsqu’en 1993, Itzak Rabin et Yasser Arafat signèrent les premiers accords israélo-palestiniens à Washington, Rabin conclut son allocution par ce bref commentaire : "Nous avons vécu le temps de la guerre. Eh bien, je crois que maintenant est venu le temps de faire la paix". C'était une belle actualisation du fameux texte de Qohélet. C'était peut-être le signe que le salut de Dieu est à l'œuvre dans le temps des hommes. Pour l'accueillir et en vivre, il faut souvent mourir à soi pour naître à plus grand que nous. L'actualité nous montre malheureusement que cela n'est jamais gagné !

© SBEV, Pierre Debergé, 2000.

 
Qo 3,1-15
1Il y a un moment pour tout et un temps pour chaque chose sous le ciel :
2un temps pour enfanter et un temps pour mourir, un temps pour planter et un temps pour arracher le plant,
3un temps pour tuer et un temps pour guérir, un temps pour saper et un temps pour bâtir,
4un temps pour pleurer et un temps pour rire, un temps pour se lamenter et un temps pour danser,
5un temps pour jeter des pierres et un temps pour amasser des pierres, un temps pour embrasser et un temps pour éviter d'embrasser,
6un temps pour chercher et un temps pour perdre, un temps pour garder et un temps pour jeter,
7un temps pour déchirer et un temps pour coudre, un temps pour se taire et un temps pour parler,
8un temps pour aimer et un temps pour haïr, un temps de guerre et un temps de paix.
9Quel profit a l'artisan du travail qu'il fait ?
10Je vois l'occupation que Dieu a donnée aux fils d'Adam pour qu'ils s'y occupent.
11Il fait toute chose belle en son temps ; à leur coeur il donne même le sens de la durée sans que l'homme puisse découvrir l'oeuvre que fait Dieu depuis le début jusqu'à la fin.
12Je sais qu'il n'y a rien de bon pour lui que de se réjouir et de se donner du bon temps durant sa vie.
13Et puis, tout homme qui mange et boit et goûte au bonheur en tout son travail, cela, c'est un don de Dieu.
14Je sais que tout ce que fait Dieu, cela durera toujours ; il n'y a rien à y ajouter, ni rien à en retrancher, et Dieu fait en sorte qu'on ait de la crainte devant sa face.
15Ce qui est a déjà été, et ce qui sera a déjà été, et Dieu va rechercher ce qui a disparu.
Ps 104,19-24
19Il a fait la lune pour fixer les fêtes, et le soleil qui sait l'heure de son coucher.
20Tu poses les ténèbres, et c'est la nuit où remuent toutes les bêtes des bois.
21Les lions rugissent après leur proie et réclament à Dieu leur nourriture.
22Au lever du soleil ils se retirent, se couchent dans leurs tanières,
23et l'homme s'en va à son travail, à ses cultures jusqu'au soir.
24Que tes oeuvres sont nombreuses, SEIGNEUR  ! Tu les as toutes faites avec sagesse, la terre est remplie de tes créatures.
Qo 3,1-15
Ps 104,19-24
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org