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Mort
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Sens de la Vie
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Temps
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Morin Dominique
La signification du temps
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Sur la question du temps, le livre de Qohélet partage des idées alors popularisées par la culture grecque. Mais il s'en éloigne aussi.
 

Daté du 3e siècle av. J.-C., le livre de Qohélet entre dans un débat très ancien et toujours actuel : le sens de la vie et de la mort, la valeur du quotidien. Sur la question, il partage des idées alors popularisées par la culture grecque. Mais il s'en éloigne aussi.

Avec Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.), la langue, la pensée et les usages grecs se sont diffusés dans tout l'Orient, des rives de Babylone à celles du Nil. Jérusalem n'échappe pas à la règle : au 3e siècle, la Judée est sous la domination des Lagides, souverains d'Égypte qui descendent d'un général d'Alexandre. Le livre de Qohélet porte la marque de cette culture dite "hellénistique" qui interroge la tradition juive.

Aux petits bonheurs...

Comme les grands penseurs grecs, Qohélet met l'accent sur l'individu par opposition à "l'anonymat impersonnel" typique de la sagesse traditionnelle d'Israël. Il ne fait aucune référence à l'histoire nationale ou au Dieu de l'alliance. Pourtant il ne se coupe pas de son peuple : sa critique du culte ou du pouvoir retrouve les accents des prophètes. Cependant, voyant que les justes vivent parfois dans le malheur et que des méchants mènent une vie très heureuse, il récuse la doctrine dite de la "rétribution" (les justes sont récompensés dès ici-bas et les autres, châtiés). Et comme il refuse aussi l'idée d'une récompense après la mort, il semble préconiser, comme certains auteurs grecs, la résignation devant le sort, la jouissance immédiate des petits bonheurs de l'existence. Pourquoi ne pas en profiter lorsqu'ils se présentent à nous ? L'idée était alors développée par les philosophes "hédonistes" pour qui seule compte la recherche des plaisirs sensuels immédiats. Qohélet se contente de dire : " Je sais qu'il n'y a rien de bon pour l'homme que de se réjouir et de se donner du bon temps durant sa vie " (3,12). L'idée n'est pas neuve et Qohélet s'inscrit là sur une ligne qui va du "Chant du Harpiste" (œuvre égyptienne, vers 2000 av. J.-C.) au comique grec Ménandre (4e siècle av. J.-C.) ou au poète latin Horace (1er siècle ap. J.-C.) entre autres. Le premier dit : "Prends la joie du jour, sans te lasser. Personne n'emporte ses biens après lui…" et les seconds, en écho : "Mangeons et buvons, car demain nous mourrons" (Ménandre), "Cueille le jour sans te fier le moins du monde au lendemain…" (Horace).

Dieu a ses raisons

Mais Qohélet sent confusément que cette solution est un peu courte. Retrouvant sur ce point la foi de ses ancêtres, il affirme que tout "vient de la main de Dieu " (2,24). Créateur du monde, Dieu distribue les joies comme les peines et si ses desseins sont parfois bien étranges, il a ses raisons et n'a de comptes à rendre à personne. Aussi doit-on accepter sereinement bonheur et malheur car, affirme Qohélet, "Je sais que tout ce que fait Dieu, cela durera toujours ; il n'y a rien à y ajouter, ni rien à en retrancher" (3,14) ; mieux : il faut accepter librement la Loi divine : "il y aura du bonheur pour ceux qui craignent Dieu, parce qu'ils ont de la crainte devant sa face " (8,12).

Qohélet, on le voit, se situe à la jointure de deux cultures radicalement différentes. D'une part, il est séduit par certains aspects de l'hellénisme, telle cette idée de profiter du moment présent sans le gaspiller en vaines prétentions. D'autre part, sans entrer dans une théologie de l'Alliance, il retrouve des fondements de la foi juive en affirmant, en particulier contre les philosophes hédonistes, que Dieu est maître de toute chose et qu'il convient de le craindre. Écartelé entre ces deux conceptions de l'existence dont il ne réussit pas vraiment à faire la synthèse, Qohélet a du mal à se situer. D'où des hésitations très perceptibles dans son ouvrage, marqué par une pensée souvent paradoxale, parfois même contradictoire. On comprend alors que ce petit livre très étonnant ait suscité des discussions passionnées avant d'être admis dans les canons juif ou chrétien des Écritures.
 

© SBEV. Dominique Morin.

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org