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Abandon
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Louanges
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Billon Gérard
Ne reste pas si loin (Psaume 22)
Commentaire au fil du texte
 
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Survol d'un psaume 22 dont les évangélistes se souviendront lorsqu'ils voudront comprendre la mort de Jésus...
 
"Jamais sans doute un psalmiste n'a décrit de plus près la lutte contre la mort et n'a approché de plus près de la victoire" (Paul Beauchamp). Survol d'un  psaume dont les évangélistes se souviendront lorsqu'ils voudront comprendre la mort de Jésus.

"Pourquoi…?" Le cri déchire le ciel. Question angoissée à un Dieu muet. Ainsi commence le psaume. Suivent trois moments que l'on pourrait nommer respectivement : abandon, supplication, louange.

Le frôlement la mort Le premier moment, abandon, est encadré par un soupir douloureux : "Mon Dieu" (v. 2 à 11). Le psalmiste se souvient des louanges anciennes de son peuple et y expose ce qui le déshumanise : "je suis un ver, pas un homme, injurié…, rejeté…". Quel est son drame ? Guerre, maladie, persécution, trahison ? Tout est possible. Le deuxième moment, supplication (v. 12 à 22), commence et se termine par un appel au secours : " ne reste pas (si) loin",  "personne pour m'aider", "à l'aide ! Vite !" ; le suppliant y accuse son Dieu : "tu me déposes dans la poussière de la mort". La situation initiale du psaume : "Le salut est loin de moi…" a un écho pathétique aux v. 20-22 : "ne reste pas si loin… sauve ma vie..."

Quelque chose est advenue ! La lamentation du v. 3 : "tu ne réponds pas…" devient cri de joie :  "Tu m'as répondu". Quand la réponse a-t-elle eu lieu ? Où ? Comment ? Nous l'ignorons mais nous assistons à un changement radical du suppliant : troisième et dernier moment d'un psaume désormais marqué par la louange (v. 22b-32 ; le verbe "louer" y est répété 4 fois). Au centre, il y a comme un inattendu : "les pauvres mangeront : ils seront rassasiés". Fini le sentiment d'abandon, voici les merveilles actuelles et futures du Seigneur non seulement envers celui qui vient d'être sauvé mais pour une multitude de gens, sur un horizon universel. L'action de grâce est infinie : on passe de "je vais proclamer ton nom à mes frères" à " la génération future proclamera la justice [du Seigneur] au peuple qui va naître…" (v. 23 et 32).

Ces trois moments dessinent un mouvement où la louange se métamorphose : dans le premier moment, elle était contredite par l'expérience de l'abandon (v.2 à 11), dans le troisième, elle se renouvelle et se déploie dans le temps et l'espace (v.22b à 32). Mais ce renouvellement est passé par l'ombre de la mort et l'impossible chant du deuxième moment (v. 12 à 22a).

L'étonnante redécouverte de Dieu La métamorphose de la louange et du suppliant s'accompagne d'une redécouverte de Dieu. En effet, le premier moment ( v. 2 à 11) joue du contraste entre le sentiment d'abandon et la geste salvifique du Dieu "des pères". Le suppliant fait un constat amer : les récits d'autrefois ne fonctionnent plus (cf. la répétition stérile de "ils espéraient"), les hymnes laissent place aux ricanements ironiques. Mais cette expérience ouvre à un nouveau regard sur Dieu. Celui-ci n'est plus seulement le Dieu de l'histoire, il est aussi celui de la création : quand le Dieu Sauveur semble se taire, l'action du Dieu accoucheur et éducateur – père ? mère ? – revient à la mémoire : "à toi, je fus remis dès ma naissance…"

Dans le deuxième moment, le plus atroce (v. 12 à 22a), la violence des fauves se déchaîne (taureaux, lions, chiens, buffles…), le corps se disloque (cœur, entrailles, langue, mâchoires, mains, pieds, os, vêtements, habits,…), tantôt liquide et tantôt argile sèche. Or le Dieu intime qui vient d'être découvert reste silence. Serait-il complice de la violence ? Le suppliant insiste, halète, bien que sa langue "colle aux mâchoires" : quand plus rien ne va, il reste encore la parole comme lien entre "toi", Dieu de la vie, et "moi" qui vais mourir, parole qui accuse (v. 16), parole qui appelle (v. 20 à 22).

Entre l'appel et la réponse, nous ne saurons pas ce qui s'est passé, mais Dieu est intervenu. Le troisième moment du psaume (v. 22b à 32) non seulement déploie la louange, mais développe de nouvelles relations humaines : frères, race, famille des nations, générations à venir. Les frontières du peuple choisi (Jacob/Israël) s'ouvrent à la terre entière. Les hymnes qui chantaient les relations de Dieu et des "pères" changent de contenu : aux récits des hauts-faits libérateurs, succèdent, autour de la table des pauvres, les souhaits du frère à son frère : "A vous, longue et heureuse vie !" ou du fidèle à son Dieu : "Au Seigneur, la royauté, il domine les nations !" Les membres de l'assemblée – sans doute l'assemblée du culte – sont interpellés, intégrés dans la louange. Où étaient-ils quand on raillait l'homme abandonné ? Quel changement ! Changement de regard du psalmiste ? Celui qui a été sauvé renonce à parler de lui-même pour ne parler que des autres et de l'Autre. Il voit loin, vers le passé, vers le futur. Il voit large, vers les nations. Il voit profond, vers les malheureux. Il voit haut, vers le Dieu universel : Le Seigneur des origines, le Père aux gestes maternels redécouvert dans la détresse, est proclamé Dieu de tous les vivants…

Mais qui donc est ce psalmiste ? Nous ignorons ce que fut exactement son malheur. Il n'a pas un mot de malédiction pour ses bourreaux, il n'avoue aucune faute et ne proteste même pas de son innocence. Mais à nous, qui faisons partie de la "génération à venir", il donne ses mots et invite à passer, avec lui, de l'effroi à la confiance, de l'angoisse à la foi.

SBEV. Gérard Billon
 
Ps 22
1Du chef de choeur, sur « Biche de l'aurore  ». Psaume de David.
2Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné  ? J'ai beau rugir, mon salut reste loin.
3Le jour, j'appelle, et tu ne réponds pas, mon Dieu ; la nuit, et je ne trouve pas le repos.
4Pourtant tu es le Saint  : tu trônes, toi la louange d'Israël  !
5Nos pères comptaient sur toi ; ils comptaient sur toi, et tu les libérais.
6Ils criaient vers toi, et ils étaient délivrés ; ils comptaient sur toi, et ils n'étaient pas déçus.
7Mais moi, je suis un ver et non plus un homme, injurié par les gens, rejeté par le peuple.
8Tous ceux qui me voient me raillent ; ils ricanent et hochent la tête  :
9« Tourne-toi vers le SEIGNEUR  ! Qu'il le libère, qu'il le délivre, puisqu'il l'aime ! »
10Toi, tu m'as fait surgir du ventre de ma mère et tu m'as mis en sécurité sur sa poitrine.
11Dès la sortie du sein, je fus remis à toi ; dès le ventre de ma mère, mon Dieu, c'est toi  !
12Ne reste pas si loin, car le danger est proche et il n'y a pas d'aide.
13De nombreux taureaux me cernent, des bêtes du Bashân m'encerclent.
14Ils ouvrent la gueule contre moi, ces lions déchirant et rugissant.
15Comme l'eau je m'écoule ; tous mes membres se disloquent. Mon coeur est pareil à la cire, il fond dans mes entrailles.
16Ma vigueur est devenue sèche comme un tesson, la langue me colle aux mâchoires. Tu me déposes dans la poussière de la mort.
17Des chiens me cernent ; une bande de malfaiteurs m'entoure : ils m'ont percé les mains et les pieds.
18Je peux compter tous mes os ; des gens me voient, ils me regardent.
19Ils se partagent mes vêtements et tirent au sort mes habits.
20Mais toi, SEIGNEUR, ne reste pas si loin ! O ma force, à l'aide ! Fais vite  !
21Sauve ma vie de l'épée et ma personne des pattes du chien ;
22arrache-moi à la gueule du lion, et aux cornes des buffles... Tu m'as répondu !
23je vais redire ton nom à mes frères et te louer en pleine assemblée  :
24Vous qui craignez le SEIGNEUR, louez-le ! Vous tous, race de Jacob, glorifiez-le ! Vous tous, race d'Israël, redoutez-le !
25Il n'a pas rejeté ni réprouvé un malheureux dans la misère ; il ne lui a pas caché sa face ; il a écouté quand il criait vers lui.
26De toi vient ma louange ! Dans la grande assemblée, j'accomplis mes voeux devant ceux qui le craignent :
27Les humbles mangent à satiété ; ils louent le SEIGNEUR, ceux qui cherchent le SEIGNEUR  : « A vous, longue et heureuse vie  ! »
28La terre tout entière se souviendra et reviendra vers le SEIGNEUR  ; toutes les familles des nations se prosterneront devant sa face  :
29Au SEIGNEUR, la royauté  ! Il domine les nations.
30Tous les heureux de la terre ont mangé : les voici prosternés ! Devant sa face, se courbent tous les moribonds  : il ne les a pas laissé vivre.
31Une descendance servira le SEIGNEUR  ; on parlera de lui à cette génération ;
32elle viendra proclamer sa justice, et dire au peuple qui va naître ce que Dieu a fait.
Ps 22
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org