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Incarnation
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Marie
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Mère de Dieu
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Billon Gérard
La Mère de Dieu
Théologie
 
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Cette expression n'a pas été adoptée sans débats et, aujourd'hui encore, elle exige d'être bien comprise...
 

"À l'abri de ta miséricorde (Sub tuum praesidium…) nous cherchons refuge, sainte Mère de Dieu…" La prière, familière aux chrétiens d'Orient et d'Occident, est très ancienne. L'expression "Mère de Dieu" (en grec "Théotokos" : celle-qui-enfante-Dieu) ne se rencontre jamais dans les Évangiles, mais, répandue progressivement chez les premiers chrétiens, elle n'a pas provoqué de difficulté particulière jusqu'au jour où…

Débats sur l'incarnation

Noël 428. Nous sommes à Constantinople, capitale impériale. Le patriarche Nestorius s'exclame : "Dieu a-t-il une mère ? Non. Marie n'a pas enfanté la divinité car ce qui est né de la chair est chair. Mais à partir de la Vierge, l'Esprit-Saint a construit un temple [ = l'homme Jésus] pour que le Verbe divin y habite…" Le problème porte moins sur Marie que sur l'incarnation. Pour Nestorius, la formule "Mère de Dieu" met en cause la transcendance du Verbe incarné. Il préfèrerait le titre de "Christotokos" (Mère du Christ) : Marie n'a pas enfanté Dieu mais un homme auquel, dans le Christ, le Verbe s'est uni. Les prédications de Nestorius divisent les chrétiens. L'affaire émeut Cyrille, archevêque d'Alexandrie, qui écrit plusieurs fois à Nestorius pour réaffirmer que "le Verbe de Dieu s'est fait chair" (Jean 1,14) et non pas qu'il s'est uni à un homme. L'empereur Théodose II convoque alors un rassemblement de tous les évêques – un concile – à Éphèse pour la Pentecôte 431.

Pour des raisons diverses (qui tiennent en partie aux personnalités des adversaires), le concile est houleux. La correspondance entre Cyrille et Nestorius alimente les débats. Finalement, Nestorius est déposé et exilé. Un de ses partisans, Jean, évêque d'Antioche, s'oppose à Cyrille. Ils se réconcilieront en 433, signant alors une "formule d'union" qui s'inspire des conclusions d'un précédent concile, celui de Nicée (325). Le texte approuvé par Jean et Cyrille définit le Christ ainsi :

"Dieu parfait et homme parfait, composé d'une âme raisonnable et d'un corps engendré du Père avant tous les siècles selon la divinité, né en ces derniers jours, pour nous et pour notre salut, de la Vierge Marie selon l'humanité, consubstantiel au Père selon l'humanité. Car, de deux natures l'union est faite. C'est pourquoi unique est le Christ, unique le Fils, unique le Seigneur que nous confessons."

Après cette affirmation de l'unicité du Christ, Jean et Cyrille concluent : "En raison de cette union sans confusion, nous confessons la sainte Vierge Théotokos, parce que le Dieu Verbe s'est incarné et s'est fait homme et que, dès l'instant de sa conception il s'est uni le temple qu'il avait pris d'elle."

Tout cela peut paraître compliqué, mais, on le voit, le débat de fond concerne d'abord le Christ, lui qui, "de même nature (ou substance) que le Père" – selon le terme du concile de Nicée –, a pris chair de la Vierge Marie pour nous sauver.

Les risques d'une expression

Le terme "Theotokos" a semblé – et semble encore – ambiguë à certains. En effet, le suffixe "-tokos", vocabulaire médical, insiste sur le côté charnel de la maternité. Comment ne pas établir de rapprochement avec ces religions qui honorent des déesses appelées "Mère des dieux" ? La plus connue est Cybèle, dont le culte, originaire de Phrygie (Asie Mineure), s'impose à Rome à partir du 3e siècle avant J.-C. En Égypte, il y a Isis et, en Asie Mineure toujours, Artémis. Plus fondamentalement, en considérant Marie comme celle qui porte, allaite et éduque Dieu – expérience d'une intimité à nulle autre pareille – le risque n'est-il pas grand de sacraliser, voire de diviniser, cette femme particulière ? Peu à peu, dans l'imagination des croyants, "la connivence maternelle et filiale entre Marie et Jésus au cœur de leur existence humaine commune – ce qui est l'élément historique de la foi en l'incarnation de Dieu – s'efface. Elle cède la place, dans l'imagination toujours, à une connivence divine entre Dieu et Marie, relation particulière qui serait antécédente à l'incarnation et qui en aurait été la condition et la préparation." (1)

Il y a donc un risque réel de sacraliser Marie. Et certaines formes de dévotion au cours des âges n'ont pas manqué d'y tomber : Marie devient tellement au-dessus du lot des humains qu'elle n'est plus humaine. Malgré cela, le terme de "Theotokos" – à cause de son réalisme – a un grand intérêt : celui de bien montrer "l'importance que tout croyant doit attacher à cet enfantement humain – cette naissance charnelle – que le Christ lui-même revendique comme la sienne propre, en signe irréfutable de sa venue dans le monde. Le Christ est reconnu Dieu fait homme véritable parce que sa naissance charnelle a effectivement réalisé, par un accouchement, l'enfantement du Verbe de Dieu qui a pris chair en Marie." (1) Merveilleuse rencontre où se dit tout l'amour de Dieu pour le monde ! C'est "Dieu-avec-nous" (Matthieu 1,23) et "un Sauveur qui est Christ Seigneur" (Luc 2,11) que la jeune vierge de Nazareth, fiancée à Joseph, a enfanté, lui donnant le nom, humain, si humain, de Jésus.

Notre mère

Marie est une mère comme tant d'autres et pourtant différente. Elle est vierge. Sa virginité manifeste la disponibilité totale de cœur et de corps qui est la sienne envers Dieu. Sa virginité ouvre sur sa maternité : tout est de Dieu et tout est d'elle. Son expérience ne peut être répétée mais elle nous invite à tracer nos propres chemins de foi et de vie. "La mère de Jésus" : c'est ainsi que l'Évangile de Jean appelle Marie, au moment où celle-ci, avant de s'effacer, engage son fils à accomplir le premier signe du salut, le vin surabondant des noces de Cana (Jean 2,1-5). Beaucoup plus tard, le même Évangile rapporte que Jésus crucifié lui donne de vivre une nouvelle maternité, celle du disciple bien-aimé et, à travers lui, celle de tous les disciples (Jean 19,25-27, cf. p.14). La mère de Jésus est donc notre mère. En affirmant cela, on passe d'une maternité physique à une maternité spirituelle, éprouvée au feu de la Passion du Christ et accomplissant la Parole divine. L'Évangile de Luc le dit d'une autre manière, moins dramatique mais non moins profonde : la béatitude que lance une auditrice sur la mère qui l'a allaité, Jésus la retourne vers toutes celles et tous ceux qui écoutent sa Parole et qui l'observent (Luc 11,27-28, cf. p.13).
 

© SBEV. Gérard Billon.

 
 
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