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Debergé Pierre
Naissances - Maternité, stérilité, postérité
Théologie
 
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Les maternités d'Élisabeth et de Marie ne sont pas moins merveilleuses que bien d'autres !
 

Il y a une conviction chrétienne : les écrits de l'Ancien – ou plutôt du Premier – Testament dialoguent avec le Nouveau pour dire le mystère du Christ. Et les maternités d'Élisabeth et de Marie ne sont pas moins merveilleuses que bien d'autres !

Dans l'Ancien Testament, la descendance est un des signes fondamentaux de la bénédiction divine. Elle correspond à la promesse divine faite à Abraham d'avoir une descendance aussi nombreuse que les astres du ciel, mais elle dépend de la capacité à procréer. C'est pour cela que la maternité est une condition fondamentale du statut de la femme dans le monde biblique. La fécondité fait d'ailleurs partie des souhaits traditionnels que la famille adresse à la jeune mariée au moment des noces ; et la stérilité est une des premières causes de répudiation.

"La stérile enfante sept fois "

La stérilité est vécue dans la Bible comme un drame à la fois personnel et social. Elle est considérée parfois comme une malédiction ou un châtiment (Lévitique 20,20ss). Étonnamment, la stérilité est pourtant le lot commun des figures féminines les plus importantes de la Bible: stérile, Sarah qui doit attendre d'être âgée de plus de quatre-vingt dix ans pour donner un fils à Abraham; stérile, Rébecca ; stérile Rachel, jalouse de sa sœur Léa à la fécondité insolente ; stérile, la mère du juge Samson ; stérile Anne, la future mère du prophète Samuel, humiliée par les affronts répétés de Penina sa rivale. 

Stériles, toutes ces femmes enfanteront dans des conditions exceptionnelles. L'enfant qu'elles n'attendaient plus sera même dans la plupart des cas promis à une destinée exceptionnelle. C'est bien le signe que cette naissance ne s'inscrit pas dans l'histoire normale des hommes mais dans celle de Dieu qui a jeté les yeux sur celle qui souffrait pour en faire l'exemple éclatant de sa Providence. Comme nul autre, le chant de Anne – souvent rapproché du Magnificat – traduit la reconnaissance de la mère de Samuel pour le miracle dont elle a été bénéficiaire : "La stérile enfante sept fois" (1 Samuel 2,1-8). Cependant, à peine Samuel sera-t-il sevré que Anne s'en séparera pour le mettre au service de Dieu. Elle qui n'avait vécu que dans le désir d'avoir cet enfant, elle le "cèdera" à Dieu (1 Samuel 1,27-28) !

"Donne-moi un fils... ”

La stérilité est toujours ressentie par ces femmes comme la négation de leur raison d'être. Dans l'impossibilité de donner la vie, certaines épouses craignent même de ne pas être aimées. Heureusement, la fécondité ne conditionne pas l'amour. Ainsi, à Anne – la future mère de Samuel – qui pleurait et refusait de manger parce qu'elle n'avait pas d'enfant, Elqana son mari rétorque : "Anne pourquoi pleures-tu ? Pourquoi as-tu le cœur triste ? Est-ce que je ne vaux pas mieux pour toi que dix fils ?" (1 Samuel 1,7-8). Identique est l'amour de Jacob pour la stérile Rachel, même si les lamentations de cette dernière semblent venir à bout de la patience de son mari : "Donne-moi un fils sinon je meurs" (Genèse 30,1-2).

En désespoir de cause, certaines femmes stériles n'hésitent pas, comme le droit coutumier du Proche Orient le prévoyait, à faire appel à des "mères de substitution". L'exemple le plus célèbre est celui de Sarah qui jette Abraham dans les bras de sa servante Agar (Genèse 16,1-6). Mais la nécessité de donner naissance à un héritier peut être si forte que certaines femmes ont recours à des pratiques plus surprenantes encore. On songe ici aux deux filles de Loth qui, parce qu'il était vieux et qu'il n'y avait pas d'homme pour lui assurer une descendance, enivreront leur père et coucheront avec lui (Genèse 19,31-32).

Prostituée par devoir !

Tout aussi étonnante est la liaison incestueuse de Tamar avec son beau-père Juda (Genèse 38). Elle a pour cadre la loi du lévirat qui stipulait que si un homme venait à mourir sans enfant mâle, sa veuve ne pouvait pas se remarier en dehors de la famille. C’était à son beau-frère de la prendre pour femme et de " faire à son égard son devoir de beau-frère" (Deutéronome 25,5-10). Le premier fils qu’elle mettrait au monde assurerait ainsi la continuité de la lignée masculine et l'on éviterait l’aliénation des terres. Celui qui se soustrayait à ce devoir était déshonoré. Dans ce contexte, Tamar déjouera les pièges de Juda, son beau père ! Est-ce par peur de cette "mangeuse d'hommes" qui avait déjà fait mourir deux de ses fils ? Toujours est-il qu'il avait fait en sorte qu'elle ne puisse pas épouser son troisième fils. Mais c'était sans compter  sur la ténacité de Tamar qui se déguisa en prostituée et, sur la route de Timna, séduisit Juda dont elle eut des jumeaux. Devenant ainsi une des ancêtres du roi David, elle est citée dans la généalogie de Jésus (Matthieu 1,3).

Une secrète rivalité

On pourrait s'interroger sur la nature véritable de ces maternités qui semblent terriblement déterminées par des contraintes sociologiques ou économiques. Est-ce dire qu'il n'y avait pas de place pour les sentiments et l'affection ? Sûrement pas, car l'amour est présent dans nombre de récits bibliques, qu'il s'agisse de l'amour d'Isaac pour Rébecca, de celui de Jacob pour Rachel ou d'Elqana pour Anne. Mais on est loin du romantisme moderne et de certaines visions un peu trop "spirituelles" de la maternité biblique. Ici, c'est toujours l'intérêt de la famille ou du clan qui est premier.

À cela s'ajoute ce constat : face à la vie qui leur échappe, les hommes du Premier Testament réagissent en monopolisant le droit. Exclus de la sphère de la fécondité, ils se réservent celle de la légitimité. Ce sont eux, par exemple, qui introduisent dans leur généalogie (cf. Matthieu 1,21) et veillent jalousement sur la pureté de leur famille. Pouvoir légal et pouvoir vital s'inscrivent ainsi dans une rivalité souterraine où la domination masculine publique et la suprématie féminine secrète s'opposent. Mais n'est-ce vraiment que d'hier ?
 

© SBEV. Pierre Debergé.

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org