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Gourdon Pascal
Le diable existe-t-il ?
Théologie
 
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Le diable existe-t-il et, si oui, qui est-il ? Quelques éléments de réponse...
 

Le diable existe-t-il ? Qui est-il ? Au cours des siècles, le magistère de l’Église catholique, pourtant prolixe sur beaucoup de sujets, est resté fort discret. Et bien des théologiens évitent de se prononcer. Viennent alors souvent les citations de Charles Baudelaire : "La plus belle ruse du diable, c’est de faire croire qu’il n’existe pas" ou de Paul Valéry : "Comme je hais le Nom qui crée tant de prodiges imparfaits ! Je suis Celui qui modifie".

Une prudence nécessaire

Disons-le d'emblée : la prudencede la théologie et du magistère de l'Église est justifiée. Elle cherche à éviter quelques pièges.
Piège de la survalorisation, d'abord : parler du "Diable et du Bon Dieu", c'est en quelque sorte les mettre sur pied d'égalité. Or le diable est absent des "Credo", son existence n'est pas article de foi et il n'est pas demandé aux chrétiens de mettre leur confiance en son existence.
Piège du manichéisme, ensuite, avec d'un côté le Dieu bon et de l'autre le Dieu mauvais. Or, en face du Dieu que nous appelons "Notre Père" et qui nous sauve en Jésus le Christ, en face du Dieu qui fait Alliance, qui nous aime et qui nous appelle par notre nom, il n’y a pas un dieu du Mal.
Piège de la divinisation enfin : affirmer que le diable est une "personne" pourrait rappeler les grands débats trinitaires de l’Église sur les personnes en Dieu : le Père est une personne, ainsi que le Fils et l'Esprit-Saint, mais pas le Diable ! Le "Vaurien" ne peut être mis à l’égal du Dieu un et trine.

Reste la question redoutable : le mal existe. Si Dieu n'est pas l'auteur du mal, en est-il le complice ? Et qui est l'auteur ? Le mal est-il l’ombre de la Lumière divine ? Le court dialogue entre Dieu et le Satan –  l'Adversaire qui accuse l'homme juste – au début du livre de Job nous piège. Il faut se confronter à l’ensemble de la Bible, et non à un livre particulier.

Au-dessous de tout nom

Jean, le visionnaire de l'Apocalypse, donne un chiffre à l'une des terribles Bêtes honorées par les humains : 666 (Ap 13,18). Il a fait couler beaucoup d'encre mais remarquons que ce n'est qu'un matricule, la Bête n'a pas de nom, elle est réduite à un chiffre ! Du dernier au premier livre de la Bible, le Prince de ce monde est malmené, vaincu, souvent ridiculisé. Il est affublé de tous les noms et quolibets : le Seigneur des mouches, le Menteur, l’Adversaire, l’Homicide, le Vaurien, le Diviseur… Il n'a pas de visage et s'affuble de masques, les uns séduisants, les autres repoussants. Il n'est pas sym-bolisé par un nom, mais dia-bolisé en une multitude de formes et de noms, ni un, ni plusieurs, ni le même, ni un autre. Dans le  bel épisode de la rencontre de Jésus et de l’homme de Guérasa, le démon se qualifie, se dénonce : "Je suis Légion" (Marc 5,9) autrement dit : "Je suis nombreux, nous sommes l’ennemi, je suis l’occupant ;  je n’ai pas de nom, je suis plusieurs ou un seul, au-dessous de tout nom, mais je suis ton ennemi, celui qui ne vaut rien…"

Le père du mensonge

Le livre de la Sagesse 2, 24, en soulignant la dimension diabolique du serpent de la Genèse, parle de "jalousie". Se posant en alternative au Seigneur, le serpent ment : il modifie la Parole de Dieu vers l’homme, il la falsifie ; son discours ressemble au discours divin, mélange habile de plausible, de vrai et de faux. Mais le Seigneur met en avant le choix et la liberté, il est Dieu de Lumière, Dieu qui sépare et crée, Dieu qui éduque. En face, voilà une créature qui se hisse au niveau du créateur, détournant avec art les paroles de la vie et mélangeant tout. Le diable est confusion, et nous le savons bien  : quand l’humanitaire produit dépendance, assistance et bonne conscience ; quand l’amour humain devient fusion, confusion ; quand le bien engendre le mal… Dans le jardin de la Genèse, par contagion, l'homme et la femme en viennent à se poser en rivaux de l'Auteur de la vie et en rivaux l'un de l'autre : "Ce n'est pas ma faute, c'est celle de la femme !" dit l'homme. "Ce n'est pas ma faute, c'est celle du serpent !" dit la femme. Ni l'un ni l'autre n'assument leur responsabilité. La vérité consisterait à dire "C'est moi !" et reconnaître le péché.

Dans la Bible, Parole de Dieu qui nous fait vivre, que nous écoutons, prions et méditons, nous entendons les paroles du Satan sur Job, les mensonges du serpent de la Genèse, nous voyons le tentateur devant Jésus au désert ou le diable qui entre en Judas. Le Mal, alors, n’est plus seulement une idée, un concept, mais une présence qui nous rejoint et nous touche. Mais pour un Job ou un Jésus qui résistent, il y a beaucoup de Judas, d'Adam et Ève qui refusent d'assumer la gravité de leurs actes.

Le mangeur d'image de Dieu

Le menteur est une créature. Ni ange, ni intermédiaire, il a partie liée avec l'animalité, il est le "Seigneur des mouches" (nous garderons cet euphémisme). Même pas à hauteur d’homme, seulement à hauteur de son talon, il n'est pas le dieu du mal, et pourtant il existe.

Revenons au signe de Guérasa. Les démons répondent à Jésus le Christ : "Mon nom est Légion". Il faut comprendre : "Je suis (nous sommes) l’occupant (celui qui dépersonnalise, asservit)", ou encore : "Nous  sommes nombreux, je suis l’adversaire, nous sommes la bestialité". Le possédé de Guérasa  est nu, il se mutile, crie, fait peur, vit à l’écart, dans les tombeaux, avec les morts ; sa personne, comme relation à l’autre, est détruite par les démons, considérés à l'époque comme les combattants de l'armée de Satan. L’homme, créé à l’image de Dieu, se fait manger son  image de Dieu. Quand le Christ le guérit, le sauve, il redevient pleinement une personne. En ce sens, admettre que le diable existe, c'est admettre que son existence n'est pas celle d'une personne mais d'une "non-personne". Il est une personne dépersonnalisée, une personnalité qui a volé en éclats, une personne "trou noir" ; un mangeur d’image de Dieu.

Nous sommes loin du folklore ordinaire, des représentations grotesques ou artistiques, des mises en scène littéraires, du sabbat des sorcières, du grand guignol des satanistes. Il n’y a pas de dieu du mal qu’on implore et qui exauce, pas de dieu du mal qui réponde personnellement ; Satan est une "non personne". Cependant, vouloir le mal pour autrui, dire le mal sur quelqu’un, dire du mal de quelqu’un, maudire, implorer les forces du mal, singer une présence diabolique, c’est déjà faire le mal, c'est déjà se laisser manger. En ce sens, il n’y a que très peu de formes extraordinaires ou spectaculaires de possession par l’Adversaire (s’il y en a !) ; il y a plutôt le combat spirituel quotidien : jeûne, prière, don de soi, partage, amour des autres nous configurent à Dieu et nous éloignent du mangeur d’image. La forme ordinaire de possession – car il y en a une –  est, pour les chrétiens, la possession par l’Esprit du Christ Ressuscité.

L'éternel vaincu

Le diable fait partie de l'univers créé sans être une créature céleste. Le considérer autrement serait lui faire trop d’honneur. Mais comment une créature de Dieu peut-elle se retrouver au fonds du pur néant ? Cela est difficile à expliquer sans doute, mais quelques actes de barbarie absolue, d’extermination systématique, de néantisation de l’autre, nous ouvrent quelques pistes… Le diable est forcément un déçu.

Un déçu vaincu. Sans doute, aurions-nous du commencer par là. Le diable est le vaincu, depuis le Christ. Il est celui que le Christ jette dehors. Par sa résistance devant les tentations, par ses actes de bonté, par ses paroles qui nous tournent vers le Père, le Christ nous montre le chemin. Si la crucifixion apparaît, au premier abord, comme un échec, une victoire des forces de la mort, elle est, en fait, la Pâque, le passage dans la nuit, la traversée victorieuse des enfers. Des représentations byzantines montrent le Christ Ressuscité, ayant brisé les portes de la mort (la figure diabolique gisant parfois sous les décombres) qui tire Adam et Ève de leurs tombeaux. L'obéissance d'un seul a racheté la désobéissance première.


© SBEV. Pascal Gourdon.

 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org