281
Amour des autres
280
Engagement
282
Perfection
140
Sainteté
3
Billon Gérard
Sainteté et engagement
Théologie
 
Approfondir
 
Loin d'être un retrait hors du monde, la sainteté se manifeste par un engagement renouvelé dans l'histoire...
 

La sainteté est d'abord le propre de Dieu. Dieu la communique aux hommes à la fois comme une identité première et un appel à vivre dans l'histoire.

C'est un lieu unique et répété : le jardin zen, par le jeu des lignes sur le sable, la domestication de la verdure, la place et la forme entre les rochers, sculpte, au cœur du quotidien, un espace à la fois rationnel et onirique. Pour accéder à la compréhension de soi, on s'y promène lentement ou mieux, on s'y adonne, en posture assise, à la méditation silencieuse. La pratique nous vient du bouddhisme chinois puis japonais où la concentration mentale s'allie à la moralité la plus haute pour dessiner le chemin de la sainteté. La sérénité de Bouddha, son détachement, la mort en lui de tout désir sont admirables. Mais dans le christianisme et le judaïsme, si la sainteté se vit aussi au quotidien, elle est moins un détachement qu'un attachement.

Être juste

En Israël, il y avait un lieu unique où la sainteté se donnait à éprouver : le Temple de Jérusalem. Son architecture, sa décoration, les objets cultuels et les fêtes qui y étaient célébrées marquaient la transcendance absolue du Dieu d'Israël. Dans le "Saint des saints", cœur du sanctuaire, le grand Prêtre pénétrait, seul, une fois l'an, le jour du "Yom Kippour", pour un rite de purification du peuple. Ce jour-là, en ce lieu-là, il pouvait prononcer le nom divin, ineffable et terrible.

Aujourd'hui, dans le judaïsme, le Temple n'est plus, incendié par les Romains en 70 ap. J.-C. Il n'y a plus de grand Prêtre, et la célébration du Yom Kippour a reçu un sens pénitentiel. Mais la sainteté de Dieu continue d'être montrée par les conduites du peuple choisi. L'exhortation du Lévitique reste plus que jamais actuelle : "Soyez saints car moi je suis saint". Le grand commentateur Rachi de Troyes (1040-1105) entendait cette phrase de manière très pratique, dans la logique des recommandations de Lv 18 : "Tenez-vous à l'écart des immoralités sexuelles". Détachement et ascèse pour un nouvel attachement à Dieu et à ses frères. S'il est un type d'homme qui est proposé en modèle aux croyants Juifs c'est le "tsaddiq", le "juste" dont Ézéchiel dresse le portrait suivant : "Soit un homme juste : il accomplit le droit et la justice, il ne mange pas sur les montagnes, il ne lève pas les yeux vers les idoles de la maison d'Israël, il ne déshonore pas la femme de son prochain, il ne s'approche pas d'une femme en état d'impureté, il n'exploite personne, il rend le gage reçu pour dette, il ne commet pas de rapines, il donne son pain à l'affamé etc." (Éz 18, 5-9). N'a-t-on pas là un écho du Décalogue et de la Loi de sainteté ? Le hassidisme, mouvement de spiritualité juive né au 18e siècle en Pologne et en Ukraine, insistera sur ce poids de quotidien, faisant dire à Martin Buber (1878-1965) qui l'a bien étudié, que "dans le hassidisme, l'homme contribue à unifier le sacré et le profane en vivant saintement son rapport avec le monde où il a été placé, à la place qu'il occupe".

Création et libération

Le christianisme se distingue-t-il, sur ce point, du judaïsme ? Non. Dans les deux démarches, le Seigneur invite l'être humain à retrouver son identité première. La sainteté n'est pas d'abord une addition de gestes, d'efforts réussis ou de ratés à reprendre, mais un accord de la créature à son Créateur. Dans la Bible, les recommandations morales, qui portent sur le sexuel, le politique, l'économique, le social, sont d'abord une exigence interne de l'humain créé à l'image de Dieu. Le nouvel espace sacré est le plus ancien qui soit puisque c'est le corps de l'homme et de la femme auquel Dieu donne ce qu'il a en propre : son Souffle saint, son Esprit de sainteté. L'appel à la rectitude morale trouve là sa justification.

 

Quand, en Lv 19, 18, Dieu demande d'aimer son prochain "comme soi-même", il précise un peu plus loin que ce prochain peut prendre le visage d'un immigré en quête de travail et que le peuple ne doit pas l'exploiter (v. 33). La raison tient dans un simple rappel historique : "je vous ai fait sortir du pays d'Égypte". Voilà qui nous permet de comprendre la sainteté de Dieu. Loin d'être un retrait hors du monde, elle se manifeste par un engagement dans l'histoire. Au creux de l'exil, Ézéchiel proclamera que l'intervention va se réitérer : "Je montrerai ma sainteté en vous, sous les yeux des nations" (Éz 36, 23ss.). Comment ? Par le retour d'exil (aspect visible de l'événement) et par la purification et le don d'un cœur neuf et du Souffle saint (aspect intérieur). De son côté Isaïe répète : "le Dieu saint se montre saint par sa justice" (Is 5, 16). Justice sous un double aspect : juger et réconforter. Juger les grands de la cour royale, coupables de non-fraternité (Is 5, 8-24) ; réconforter le peuple en lui promettant grâce et miséricorde (Is 30, 18). Double aspect pour une visée unique : dissoudre la violence.

Arrêter la violence

Lorsqu'en Ac 3, 14 Pierre désigne Jésus comme le "Saint et le Juste", c'est une autre manière de dire qu'il est l'image parfaite de Dieu dans sa proximité à toute détresse. Et qu'il est chemin de sainteté. Jésus tient le commandement de Lv 19, 18 pour celui qui résume tous les autres (Lc 10, 26-28). Ce commandement s'inscrit dans une série où il est question de personnes spoliées, aux corps handicapés ou affaiblis. Dans la parabole du "Bon Samaritain" (Lc 10, 29-37), Jésus va donc mettre en scène un homme battu à mort devant lequel passent des gens. Qui est le prochain ? Celui qui s'approche du blessé pour le soigner. Aimer son prochain revient à aimer celui ou celle qui, un jour, a pu – ou peut – se faire proche de moi, me sauver, me donner la vie. Avec un corollaire : devenir "prochain" exige d'arrêter la logique du sang et de la violence : explicitement, il s'agit, dans le Lévitique, de la rancune et du désir de vengeance ; implicitement, dans le récit évangélique, il s'agit de l'antagonisme entre Juifs et Samaritains, et par-delà, de tout mur de la haine bâti sur les différences sociales ou religieuses. "Va, et toi aussi fais de même" : ce chemin où il engage son auditeur, Jésus l'a gravi pour l'humanité blessée. Détachement et engagement suprêmes, il donne sa mort et nous sauve. Cela a un autre nom : amour.

La perfection

Le philosophe Sénèque, mort en 65 ap. J.-C., fut homme politique et conseiller de l'empereur. Mais, stoïcien, il cherchait le souverain bien, lequel ne frayait pas, semble-t-il, avec les affaires de l'État. Dans une lettre à son ami Lucilius, il a exposé comment "s'élever jusqu'aux astres, par le chemin du détachement, de la modération et du courage", précisant que l'être humain devait travailler à sa perfection et dégager l'étincelle divine déposée en lui. À cette sagesse héroïque, St Paul a eu beau jeu d'opposer la folie de la Croix, folie de l'amour (1 Co 1, 18-25).

Pour sa part, Matthieu souligne, dans le Discours sur La Montagne (Mt 5-7), que l'action de Jésus a été de révéler l'esprit de toute démarche morale. Une exhortation qui est aussi une promesse : "Soyez" – ou "vous serez" – "parfaits comme votre Père céleste est parfait" (Mt 5, 48), conclut six points de discussion qui ont pour horizon le Décalogue et la Loi de sainteté. On a là un écho de "Soyez saints comme…" (Lv 19, 2) mais la sainteté a laissé place à la perfection. Pourquoi ? Dans les six points abordés par Jésus, l'injure est mise en rapport avec le meurtre ( Mt 5, 21-22) et l'amour du prochain étendu à l'amour des ennemis (Mt 5, 43-47). Au passage, apparaissent le tribunal, les dettes, l'adultère, le divorce, le désir, le parjure, la vengeance… La perfection est moins une "impeccabilité" (être impeccable, c'est être sans péché) que le mouvement, total et sans retour, vers l'autre au milieu des écueils. Avec l'Esprit de sainteté.

© SBEV. Gérard Billon.

 
Mt 5,18
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org