1412
Valeur du travail
92
Saoût Yves
La valeur du travail
Théologie
 
Commencer
 
Soulignons quelques aspects auxquels notre mentalité moderne est sensible...
 
Il convient de souligner, en théologie, quelques aspects auxquels notre mentalité moderne est sensible : la beauté, la transformation du monde et de soi. Il est permis de penser que Joseph le charpentier a transmis à Jésus cet amour de la vie !

Le premier récit de la création insiste, par une formule rythmée, sur le fait que Dieu crée le couple humain "à son image" (et "selon sa ressemblance" d'après ce qui précède, Gn 1, 26-27). La suite du texte n'épuise sans doute pas toutes les possibilités humaines qui ont un rapport avec celles de Dieu, mais ils en relèvent deux : la fécondité et la domination de la terre (Gn 1, 28). Cette domination ne peut se faire que par le travail, et elle est proposée à la femme comme à l'homme, ensemble.

Une vocation humaine

Ce n'est pas de manière statique mais dynamique que le couple est à l'image de Dieu. Si Dieu crée l'être humain et la terre, le couple prolonge l'action de Dieu par la fécondité (procréation d'autres humains) et par le travail (production et invention, humanisation de la terre). Le travail a vraiment des résultats comparables à la procréation : réalisation de soi (comme parent d'un côté ; comme travailleur exercé de l'autre), utilité (prolonger l'espèce, d'un côté ; nourrir la vie, gagner sa vie, de l'autre), beauté enfin (l'enfant est beau comme tout est "très bon" après la création du couple ; les produits du travail sont beaux comme le monde créé par la Parole de Dieu).

Le travail fait partie de la vocation humaine et n'est pas une punition (les chômeurs aujourd'hui ne ressentent pas seulement la perte d'un salaire, mais d'une partie du sens de leur vie). Insistons un peu sur la beauté des produits du travail et sur l'habileté des artisans. Dieu crée de la beauté : il fait l'être humain à peine moindre qu'un dieu et le couronne de gloire et d'honneur (Ps 8, 6), il fait germer du sol "tout arbre d'aspect attrayant et bon à manger" (Gn 2, 9), et, à l'aurore, "tout surgit, chamarré" (Jb 38, 12-14). La mère de Moïse voit que son enfant est beau (Ex 2, 2). Quant au constructeur de la Tente et de l'Arche, le Seigneur l'a "appelé par son nom" (vocation), "il l'a rempli de l'esprit de Dieu pour qu'il ait sagesse, intelligence, connaissance et savoir-faire universel : création artistique, travail de l'or etc." De plus, "il a mis en son cœur le don d'enseigner", c'est-à-dire de susciter d'autres vocations d'artisan (Ex 35, 30-35).

Transformation

L'être humain transforme la nature en travaillant, mais ce corps à corps le transforme lui-même : le feu "fait fondre les chairs" du forgeron et le potier, "avec son bras, façonne l'argile", mais grâce à l'effort prolongé "chacun est habile dans son propre métier", ce qui est utile et même nécessaire à la collectivité : "Sans eux il ne se bâtit pas de ville" (Si 38, 28-32). L'être humain ne crée pas à partir de rien, mais la Bible parle des "fruits du travail" de la femme (Pr 31, 16.31), des "fruits des travaux" du peuple (Ag 1, 11) comme elle parle du "fruit des travaux" de Dieu dont la terre se rassasie (Ps 104, 13). Ben Sirac le sage va jusqu'à dire que les cultivateurs et les artisans "affermiront la création éternelle" (Si 38, 34).

Remarquons cependant que la Bible est contre le gigantisme. D'ailleurs, beaucoup de sages de toutes les civilisations ont mis en garde contre "l'excès" et la démesure. Le projet de la tour de Babel a des allures de volonté totalitaire et orgueilleuse. Job utilise des mots comme "ravager" et "tarir" à propos des hommes qui exploitent les richesses minières et il leur oppose la Sagesse divine inaccessible (Jb 28, 1…11).Ezéchiel dénonce l'orgueil du roi de Tyr : "Tu as dit : je suis un dieu […] Par ton commerce, tu as multiplié ta fortune. Tu t'es ainsi enorgueilli à force de richesses" (Ez 28, 2.5). L'Apocalypse prédit la ruine de la Rome impériale et impérialiste, où le sort de trop de gens – marchands, marins, pilotes – a été lié à la prospérité aléatoire d'un centre unique (Ap 18, 11-19). Le discours de Jésus sur la ruine du Temple ("il ne restera pas pierre sur pierre")rappelle que tout ce qui a été construit est destructible (Lc 21, 5-6).

Vive les travailleurs !

Pour saisir tout le positif de l'enseignement de la Bible sur le travail, il est important de comparer les onze premiers chapitres de la Genèse avec les traditions d'autres peuples. L'expression littéraire peut être semblable, mais la pensée très différente. Ainsi, un récit sumérien dit que "les jeunes dieux portaient la corbeille, creusaient des canaux, entassaient la terre et se plaignaient de leur vie" et que c'est pour les soulager de ces corvées que les humains furent formés. Dans la Genèse, Dieu n'a nul besoin de l'humanité pour un tel service. Un récit africain dit que les premiers hommes devaient travailler courbés ou à genoux, pour ne pas risquer de toucher le Ciel (Dieu), qui était alors tout proche. Dans la Genèse, l'humanité est créée debout et responsable. Un mythe grec raconte que Prométhée fut cruellement puni pour avoir dérobé le feu du ciel au profit des humains. En Gn 4, 20-22, aucun élément dramatique ne vient troubler l'invention des techniques et la différenciation des humains en éleveurs de troupeaux, musiciens, forgerons.

Certes Ben Sirac exalte le métier de scribe bien au-dessus de ceux du cultivateur, du maître charpentier, du ciseleur, du forgeron et du potier (Si 38, 24-34). Mais on remarque mieux son estime pour le travail manuel si on le compare avec un texte égyptien comme "la satire des métiers", pleine de mépris pour le potier qui fouille le champ comme un porc afin de cuire ses poteries ou pour le paysan qui crie plus fort que ses pintades ! Il y a d'ailleurs une certaine revanche anticipée, dans la Bible même, des conducteurs de travaux, maçons, tailleurs de pierre et charpentiers, sinon sur les scribes, du moins sur les prêtres, pour ce qui est de l'honnêteté et de la conscience professionnelle. En effet, sous Joas, roi de Juda, lorsque l'argent collecté dans un tronc est confié aux prêtres, les travaux de réparation du Temple n'avancent pas ; mais lorsqu'il est remis directement aux entrepreneurs des travaux, "on ne demandait pas de comptes aux hommes auxquels on remettait cet argent pour payer les ouvriers, car ils agissaient consciencieusement" (2 R 12, 16).

Les techniciens, ingénieurs, intellectuels, enseignants, fonctionnaires de bureau, sont aussi des travailleurs. Mais la grandeur du travail, quel qu'il soit, est mieux soulignée à sa racine par le fait que le Fils de Dieu a été, durant la majeure partie de sa courte vie, un travailleur manuel, un "charpentier" (Mc 6, 3), "fils de charpentier" (Mt 13, 55). Ses paraboles révèlent qu'il a eu également l'expérience du travail des champs et sans doute un peu de maçon. Il a donc connu ce corps à corps avec la terre et ses produits, dans une activité de transformation. Il a été attentif aux travaux des femmes à la maison : balayer, filer et tisser, coudre, moudre, cuisiner (Lc 15, 8-10 ; 12, 27 ; Mt 9, 16 ; 24, 41 ; 13, 33). Devenu rabbi itinérant, il sait parler aussi du travail du scribe (Mt 13, 52), comme Paul de Tarse alliera le travail de tisseur de toiles de tentes avec la prédication et la fondation de communautés.

L'auteur du livre de la Sagesse nous fournira une conclusion mesurée, réaliste mais optimiste, sur le travail. Un bateau, dit-il en s'adressant à Dieu, "a été conçu dans le désir d'acquérir des ressources et il a été construit par la sagesse artisane […] Tu ne veux pas que les œuvres de ta Sagesse demeurent improductives" (Sg 14, 2.5).

SBEV. Yves Saoût
 
 
Vidéo
La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org