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Disciples
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Femmes
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Saint Paul
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Billon Gérard
Paul, Junia, Prisca et Phoebé
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Aux origines de l'Église, des femmes ont joué un rôle capital dans la diffusion de l'Évangile...
 
Aux origines de l'Église, des femmes ont joué un rôle capital dans la diffusion de l'Évangile (voir le beau symbole de Marie de Magdala envoyée par le Ressuscité vers les apôtres). Les Églises chrétiennes d'aujourd'hui divergent sur la place à leur accorder. Les écrits de Paul apportent-ils un éclairage ?



Celle ou celui qui interroge les premiers écrits chrétiens se confronte à un monde où la foi de l'Église est bien la même que la nôtre mais où le vocabulaire et les pratiques ne se superposent pas exactement aux nôtres. Mais si, heureusement, nous ne pouvons "plaquer" nos questions sur les temps fondateurs, nous pouvons écouter des propos qui critiquent ou encouragent nos manières de vivre. De ce point de vue, St Paul n'a rien perdu de son actualité, en particulier pour sa manière de parler des femmes en responsabilité.

Disciples égaux

La lettre aux Galates, rédigée sans doute vers 56, est adressée à des chrétiens d'origine grecque pour la plupart (la Galatie est une région centrale de l'Asie Mineure) tentés de valoriser les repères de la Loi de Moïse, comme la circoncision. Dans sa réponse, Paul lance une formule devenue célèbre : "Vous tous, vous êtes, par la foi, fils de Dieu en Jésus Christ. Oui, vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtus le Christ. Il n'y a plus ni juif, ni grec, ni esclave ni homme libre, il n'y a plus homme et femme, car tous, vous n'êtes qu'un en Jésus Christ." (Ga 3,26-28)

Il s'agit là de l'identité chrétienne. La communauté des disciples égaux ainsi exaltée tranche aussi bien avec une certaine tradition juive qu'avec la culture gréco-romaine. Le rabbi Yehuda (2e siècle ap. J.-C.) recommandait de dire quotidiennement une triple bénédiction : "Béni celui qui ne m'a pas fait goy, ni femme, ni ignorant" (une autre tradition dit "esclave"). Yehuda se justifiait en disant : "car les goyim (= païens) sont comme rien devant toi (cf Isaïe 40,17), la femme n'est pas tenue d'observer les commandements et les ignorants ne craignent pas de pécher". Cela consonne curieusement avec le propos de Thalès (oui, celui du théorème !) rapporté par l'historien grec Diogène Laërce (3e siècle av. J.-C.) : il remerciait la Fortune  d'être né "humain et non animal ; homme et non pas femme ; grec et non barbare".

Les clivages culturels et religieux, la différenciation sexuelle, les fractures sociales, les conflits politiques sont-ils abolis par l'Évangile ? Abolis, non. Transcendés, oui. Sous les divisions et les oppositions, Paul rappelle l'harmonie restaurée par le Christ, identité fraternelle et filiale, fraternelle parce que filiale. Qui reste à inscrire dans l'histoire. "Ni esclave, ni homme libre…" Il a fallu 18 siècles pour que l'esclavage soit aboli et l'égale dignité des personnes n'est pas encore honorée partout. La parole chrétienne a agi, elle a encore à agir. Sur le terrain social comme sur celui de la culture et de la religion. "Ni juif, ni grec…" Certes, nés quelque part, nous sommes d'un pays. Mais reconnaître, par-delà les traditions et les coutumes, une fraternité première, c'est se déposséder de l'instinct de toute puissance, s'ouvrir à l'altérité, l'inconnu, l'avenir. "Il n'y a plus l'homme et la femme…" Au contraire des précédentes, la différence de sexes n'est pas seulement historique. Elle est inscrite dans nos corps, lieu d'un combat et d'une liberté : en Christ, que l'un des partenaires ne domine plus sur l'autre !

Apôtres, prophètes et docteurs

Paul s'est défini à la fois comme "esclave du Christ" et "apôtre". On le considère comme misogyne, mais ce serait contraire à sa vision d'une communauté des disciples égaux. Un seul exemple : dans la fin de la longue lettre écrite, vers 58, aux chrétiens de Rome il dicte des salutations à diverses personnes (Ro 16, 1-23). Il y a 26 noms propres, des hommes, des femmes, des couples, tous acteurs de l'Évangile assumant des rôles ou des fonctions comme "serviteur", "collaborateur en Christ", "personne qui se donne de la peine" ou "apôtre"…

Un couple, Andronicus et Junia, est inscrit parmi les apôtres ("apostolos, envoyé"), terme qui, à l'époque, n'est pas encore réservé aux Douze (il le deviendra dans les Évangiles) mais qui désigne soit un émissaire (sens faible), soit un envoyé de Dieu (sens fort). "Paul, esclave du Christ Jésus, apôtre par appel…", en disant cela au début de sa lettre, Paul indique qu'un apôtre ne se donne pas lui-même sa propre mission ; elle vient d'un autre, Dieu, et elle concerne les autres, les païens (cf. Ro 11,13). Sa mission est de répandre la Parole de salut réalisée en Jésus, Parole qui l'investit lui-même. Dans la trilogie des fonctions ministérielles d'alors (cf. 1 Co 12,28), les apôtres viennent en premier. Suivent les prophètes et les docteurs, tous au service de la même Parole. Les prophètes ont une fonction d'encouragement, soulignant l'actualité de l'Évangile. Les docteurs, eux, ont un rôle didactique de réflexion sur les Écritures et les paroles du Christ. Comme apôtres, Junia et son mari sont donc au premier rang des acteurs de l'Église. Paul ne cite pas ici de prophètes mais nous savons, par les lettres aux Corinthiens, qu'il y avait des femmes  parmi les prophètes chrétiens (1 Co 12-14). Quant au rôle de docteur, n'est-ce pas ce que Prisca et Aquilas ont joué auprès d'Apollos à Éphèse (Ac 18,26) ? En Ro 16, Prisca et Aquilas sont appelés "collaborateurs dans le Seigneur", un titre donné aussi à Urbain et Timothée (Prisca est nommée avant son mari, ce qui n'est pas habituel alors). La notion de labeur commun est ici capitale et Paul signale au moins quatre femmes parmi les gens qui "se donnent de la peine" : Mariam, Tryphène, Tryphose, Persis…

Phoebé, serviteur(e)

Le premier des 26 noms de la lettre aux Romains est une femme, Phoebé. Sans doute émissaire de la lettre, Phoebé, "la brillante", est "protectrice" et "serviteur" de l'Église de Cenchrées, un de ports de Corinthe. Le titre de protectrice met en valeur son rôle de direction et d'organisation de la communauté. Celui de "diakonos, serviteur" (à ne pas confondre avec "doulos, esclave" ; on pourrait aussi traduire par "ministre") oriente le regard vers le service de la Parole.

Le vocabulaire du service est assez développé dans le Nouveau Testament et "diakonos" désigne, chez Paul, un rôle d'intermédiaire. En Ro 11,13, il affirme que "dans la mesure où je suis apôtre des païens, je manifeste la gloire de mon ministère (diakonia)…". L'apôtre se considère ici comme l'agent transitoire d'un message de salut adressé aux païens, une parole qui le traverse, qui vient de plus loin que lui, qu'il ne maîtrise pas mais qui définit son travail, sa peine, sa vie. De ce point de vue, "apôtre" et "serviteur" ne sont pas très éloignés par le sens. En ces temps originaires, un "serviteur" était donc bien plus qu'un "diacre", assistant de l'évêque, ce qu'il deviendra au 2e siècle. Ce que nous devinons de Phoebé la dessine comme un personnage exerçant une très haute responsabilité. Malheureusement, nous avons trop peu d'informations complémentaires pour savoir si son service comprenait aussi celui de l'entraide fraternelle – mais c'est probable, si elle dirigeait la communauté – et celui du repas chrétien, mémorial fondateur du "souper du Seigneur".

On le voit, à cette étape de l'histoire des communautés chrétiennes, les ministères n'ont pas encore la forme qu'ils prendront par la suite avec la triple répartition évêques, prêtres et diacres. Ce qui pourrait être un regret est pour nous une chance, car ce que Paul dit sur "l'apôtre" ou le "serviteur", traversés par la Parole de salut, concerne aujourd'hui beaucoup de chrétien(ne)s. Les ministres ordonnés d'une part peuvent y puiser de quoi mieux servir, en notre monde, une Parole qu'ils seraient bien en peine de s'accaparer. D'autre part, chacun(e) peut regarder la façon dont il (elle) participe à ce service fondamental – sinon fondateur – de la Parole. Il y a tant de modes, de la catéchèse à la théologie, du témoignage de vie à la vie religieuse, de l'amitié à l'amour conjugal et familial ! Avec cette conviction : hier comme aujourd'hui, ce n'est pas le mérite qui fait "l'apôtre" ou "le serviteur", c'est le choix de Dieu. "Va dire à mes frères que…"

 
SBEV. Gérard Billon



 
 
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La Bible en questions, du site biblique francophone interbible.org